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OEUVRES

COMPLÈTES

DE BOURDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JESUS.

DEUXIEME PARTIE DES EXHORTATIONS.

TOME NEUVIEME.

DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.

OEUVRES

COMPLETES

DE BOURDAI.OUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS; NOUVELLE ÉDITION,

AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES,

TOME NEUVIEME.

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A LYON,

CHEZ F.'^'' GUYOT, LIBRAIRE -ÉDITEUR,

RUE MERCIKRK , IV. " Sq , AUX TROIS VERTUS THÉOLOOALES. I82I.

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EXHORTATIONS

ET INSTRUCTIONS CONTENUES DANS CE VOLUME.

EXHORTATIONS

Sur les Témoignages rendus contre Jésus-Christ»

Page I Sur le Jugement du peuple contre Jésus-Christ en faveur de Barahbas, 3o

Sur la Flagellation de Jésus-Christ, 55

Sur le Couronnement de Jésus-Christ» 8i

Sur Jésus-Christ portant sa Croix, io8

Sur le Crucifiement et la Mort de Jésus-Christ,

i35

INSTRUCTIONS

Pour le Temps de VAvent, 1 7 1

Pour le Temps du Carême, 191

Pour la seconde Fête de Pâques, 2o5

Pour ï Octave du Saint- Sacrement, 2.2.1 Pour V Octave de t Assomption de la Vierge. 2.44-

Sur la Mari. 261

Sur la Paix avec le prochain, 269

VI EXHORTATIONS, etc. CONTENUES DANS CE VOLUME. Sur la Charité, 288

Sur t Humilité de la Foi, 807

Sur la Prudence du salut. 325

Sur le Choix d'un état de vie» 353

Sur la Communion» 366

SUITE DES

EXHORTATIONS

SUR LA PASSION

DE JÉSUS-CHRIST.

EXHORTATION

EXHORTATION

SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

RENDUS CONTRE JÉSUS- CPRIST.

Multi testimoriium falsum dicebant adversùs eùm , et coa- venieatia testiuionia non erant.

' Plusieurs rendoîent de faux témoignages contre Jésus , et tous ces témoignages ne s'accordaient point. En saint Marc , chap. 14.

L/E moyen que tous ces témoignages pussent conve- nir ensemble , puisqu'ils étoient contraires à la vé- rité , et qu'il n'y a que la vérité qui s'accorde bien avec elle-même , au lieu que l'imposture est tous les jours sujette à se contredire et à se démentir : Men~ tita est iniquilas sihi {y). C'est ce que nous voyons dans ces faux témoins qui déposent contre Jésus- Christ , et qui se font ses accusateurs devant le tri- bunal de Gaïphe , alors grand-prêtre , et revêtu de l'autorité pontificale , pour connoître de toutes les causes qui concernoient la religion. Us allèguent bien des faits, ils produisent bien des preuves, ils s'étendent en de longs discours ; mais rien ne se soutient , et ce que dit l'un, l'autre le détruit, parce qu'ils ne sont inspirés, les uns et les antres , que par l'esprit de mensonge et par la passion qui les aveugle. Crpen- danl Caïphe les écoule, lui qui devoil, en juge équi-

(1) Psal. 26.

TOiVIE IX. I

a Sl'K Ï.ES FAUX TÉftlOlGlSAGES

table , réprimer l^nr audace ; et les scribes , les pha- risiens , les princes des prêtres , les anciens de la synagogue , tous assemblés pour délibérer avec le ponlife , bien loin d'imposer silence à ces imposteurs et de les confondre, se déclarent en leur faveur, et deviennent les plus zélés à les exciter : Summi verb saccrdoies et omne concilium quœrehant adversùs Jesum testimoniiim (i).

Voilà, chrétiens, quoique d'une manière en appa- rence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque jour dans la société humaine et dans les conversa- tions du monde. 11 est vrai qu'on ne se porte pas communément à des calomnies atroces, et qu'il est moins ordinaire de vouloir, en parlant du prochain , lui imputer des crimes dont on le croit innocent ; mais du reste , est-il rien de plus commun dans le commerce des hommes , que de se déchirer mutuel- lement par de cruelles et d'injurieuses médisances ? et tout injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en a-l-on quelques remords dans lame , et s'en fait-on quelque scrupide? Avec quelle liberté lesdébite-l-on? avec quelle facilité les écoute-l-on? Deux désordres dignes de tout le zèle évangélique , et contre lesquels je ne puis ici m'élever avec trop de force. C'est aussi de quoi je prétends vous entretenir. Désordre de la médisance dans celui qui la fait , et désordre de la médisance dans celui qui l'écoulé. Désordre de la médisance dans celui qui la fait , et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre le Fils de Dieu : ce sera la

(i) Marc. i4*

RENDUS CONTRE JÉSUS- CÎÎRIST. 3

première partie. Désordre de la médisance dans celui qui l'écoute , et qui souvent n'est pas moins condam- nable que ce pontife et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre le Fils de Dieu : ce sera la seconde partie. La matière est d'une extrême conséquence , et mérite toutes vos réflexions.

PREMIÈRE PARTIE.

C'est le caractère de l'iniquité de se parer autant qu'elle le peut des dehors de la plus exacte justice , et d'en afïecler les plus belles apparences, lorsque dans le fond on en viole les règles les plus essen- tielles. Ainsi quoique la mort du Fils de Dieu eût été déjà résolue dans un conseil secret des pharisiens et des pontifes, ils feignent néanmoins d'agir contre lui dans toutes les formes , et de ne manquer à au- cune des procédures ordinaires. Il faut donc qu'il soit déféré au tribunal du grand-prêtre; qu'il y soit accusé publiquement , et juridiquement examiné. C'est pour cela qu'on cherche des preuves; et dans ce jugement la passion domine , on ne trouve que trop de délateurs et de prétendus témoins.

Que ne disent-ils point contre Jésus-Christ , et sous quels traits le dépeignent-ils? Cet homme dont toute la conduite fut toujours la plus droite et la plus irré- prochable ; cet homme qui , dans ses paroles et dans ses actions, fut toujours la douceur même, la pa- tience , la charité , l'humilité , la sainteté même; cet homme-Dieu, pour qui le font-ils passer? pour le plus méchant des hommes i pour un perturbateur du

I.

4 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

repos public, qui veut changer le gouvernement et révolter toute la nation ; pour un usurpateur qui pré- tend se faire roi, et ose attenter aux droits et à l'au- torité du prince ; pour un inmpie qui blasphème la loi de Moïse, et qui parle même de renverser le temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens le plus juste , et avec l'intention la plus pure et la plus innocente , ils la relèvent , ils l'empoisonnent , ils l'inferprètenl à leur gré , et lui en font un sujet de condamnation. Ne nous en étonnons pas ; c'est que ce sont des gens prévenus ; c'est qu'ils ont le cœur envenimé, et qu'ils sont remplis contre lui d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine et qu'ils puissent venir à bout du dessein qu'ils ont formé de le perdre , rien du reste ne les arrête , et ils ne suivent que leur animosité et leur ressentiment. C'est de quoi le prophète , s'expliquant au nom de ce divin Sauveur , se plaignoit avec tant de raison : Ils ont aiguisé leurs langues, ils les ont rendues aussi subtiles et aussi pénétrantes que le glaive le mieux affilé , pour me percer des coups les plus mortels : Li'ngua eorum gladius acutus (i).

Or , mes frères , le même crime que commirent à l'égard de Jésus-Christ ces faux témoins , je dis que c'est , par proportion , celui dont tous les jours nous devenons coupables nous-mêmes dans les discours que nous tenons du prochain , et dans les médisances que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu de modération. Car prenez garde, s'il vous plaît, et faites-en avec moi la comparaison autant qu'elle nous (0 Ps. 5G.

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 5

peut convenir. Ces accusateurs du Fils de Dieu avan- çoient contre lui mille impostures , et je soutiens que rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances , que d'y mêler des faussetés , que peut-être nous ne connoissons pas comme telles , mais qui le sont en effet , et dont nous aurions du mieux nous instruire , pour en parler du moins avec plus d'exactitude , et pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils deDieu vouloienl le noircir dans l'esprit de ses juges j et le faire condamner ; et vous savez que l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'au- trui , de la détruire dans l'estime publique , et d'ex- poser le prochain aux mépris et aux jugemens les plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissoient que par passion ; et 1 expérience de la vie nous apprend assez que le principe le plus commun de tant de médisances oi^i l'on se porte si aisément et si impunément dans tous les états , même les plus saints , c'est une secrète passion qui nous anime et qui veut se satisfaire. Expliquons-nous , et considé- rons encore chacun de ces trois articles plus en détail.

Je sais combien la calomnie , je dis la calomnie délibérée et préméditée , nous paroîl odieuse ; et je ne puis ignorer que pour peu qu'on ait de droiture d'ame et de probité , on ne voudroit pas imaginer des titres d'accusation contre le prochain , ni lui attri- buer de pures fictions comme des faits réels et comme des vérités. Ce n'est pas que nous n'en ayons vu de nos jours , et que nous n en voyions encore des exemples en certaines rencontres et sur certains

6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait cmplo}é et qu'il n'emploie pour décrédiler , non point seulemeut quelques particuliers , mais des so- ciétés entières qui s'opposent à ses progrès. Les plus évidentes suppositions ne lui coûtent plus alors à soutenir , et lui semblent sufïisammenl justifiées , dès-là qu'elles peuvent servir à ses desseins et favo- riser ses entreprises. Cependant , chrétiens , je veux bien reconnoîire que la médisance ne va pas tou- jours jusque-là , et que ce sont des excès dont nous avons naturellement horreur. Mais voici en même temps ce que j'ose avancer , et de quoi le seul usage du monde doit pleinement nous convaincre. C'est qu'il n'y a guère de médisances oii la vérité même, outre la justice et la charité , ne soit au moins blessée en quelque manière ; elle ne soit au moins alté- rée , déguisée , diminuée. Combien d'histoires se ra- content dans les entretiens , comme des choses cer- taines et avérées , et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations? On les croit comme on les entend , et on les répète de même. Elles de- viennent communes par une démangeaison extrême qu'on a de les publier , et d'en informer toutes les personnes à qui elles ne sont point encore parvenues. S'il étoit question de les vérifier , quelle preuve en pourroit-on produire ? point d'autre que le récit qu'on nous en a fait à nous-mêmes. Récit aussi mal fondé que la créance que nous lui avons donnée. Mais tout s'éclaircit enfin avec le temps, et l'on a la confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'éloil laissé prévenir , et dont on a prévenu les 'autres. Je le pen-

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRÏST.

sois ainsi , dil-on , et j'en avois ouï parler de la sorte. Belle et solide excuse ! comme si c'étoii une raison suffisante pour former votre jugement et pour 1 ap- puyer , que quelques rapports vagues et sans auto- rité ; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est rien de plus incertain ni de plus trompeur; comme si la sagesse ne demandoit pas d'autre examen , lors- qu'il s'agit de flétrir votre frère et de l'outrager. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que des gens , après y avoir été trompés cent fois , n'en sont dans la suite ni plus réservés, ni plus circonspects, et qu'on les trouve toujours également disposés à recevoir tous les mauvais discours qu'on leur tient, et à les ré- pandre.

Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui dans le fond ne soit vrai : mais ce fond qui peut être véritable , combien l'exagère-t-on ? quelles circons- tances y ajoute-l-on? sous quelles couleurs emprun- tées le représente-t-on ? de quels prétendus erabel- lissemens rorne-t-on,ou plutôt le défigure- t-on? On fait là-dessus mille raisonhemens ; on en tire des conséquences; on en veut pénétrer les motifs, les vues , les intentions , les principes les plus secrets ; tout cela autant de fantômes qu'on se figure , et au- tant d'idées vaines et chimériques l'esprit s'égare et se perd. Or n'est-ce pas ce qui arrive presque sans cesse dans ces conversations l'on met si vo- lontiers en jeu le prochain ? et n'est-ce pas ainsi que , sans vouloir être calomniateur , et sans croire l'être, on l'est toutefois , sinon absolument , du moins ea partie et sur des points très-essentiels ?

6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

Mais sans aller plus loin , et à se renfermer pre'ci- sément dans les bornes de la médisance, je n'ai, mes frères , qu'à vous la faire considérer en elle- même , pour vous en faire connoîire l'injustice ; in- justice la plus griève: pourquoi? parce qu'elle ravit au prochain , de tous les biens naturels , le plus pré- cieux , le plus délicat , le plus difficile et à conserver et à réparer , qui est l'honneur. Et en effet , qui ne sait pas que l'honneur, dans lopinion du monde, est un bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un homme sans honneur ? eût-il tous les autres biens , fût-il comblé de richesses , pût-il goûter dans son étal tous les plaisirs , si c'est un homme noté et dé- shonoré, on le rtgarde comme le dernier des hommes. Ainsi , tout ce qu'un homme du siècle oppose à l'évangile sur le pardon des injures , qu'il se le dise à lui-même snr la médisance , et qu'il mesure son péché par les maximes qu il établit et qu'il suit en matière du point d'honneur. Il a horreur des concus- sions, des usurpations violentes ou frauduleuses, des vols , des assassinats , des meurtres ; mais tout cela n'attaque , après tout, que les biens de fortune , ou que la vie. Or , il préfère 1 honneur à tous ces biens: d'oii il s'ensuit, qu'il doit donc avoir encore plus d'horreur de la médisance, que de tout cela.

Est-il , mes chers auditeurs, souffrez que je m'ex- prime de la sor;e , est-il une bizarrerie pareille à la nôtre? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les autres biens ; nous sommes sur cet honneur sensibles à l'excès ; il n'y a rien , pour sauver cet honneur , à quui nous ne fussions prêts de renoncer j nous nous

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 9

en déclarons haiiiemenl ; nous le témoignons dans toutes les rencontres , et la moindre atteinte faite à cet honneur, est capable d'exciter dans nos cœurs les ressenlimens les plus amers : mais par une contra- diction qui ne se peut comprendre, et que nous ne justifierons jamais , nous traitons de péché léger ce qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le ternit , ce qui le détruit. Est-ce raisonner consé- quemment? Ou bien abandonnons ces grands prin- cipes auxquels nous paroissons si attachés, et que nous faisons tant valoir touchant l'honneur , ou bien reconnoissons notre injustice , lorsque nous le bles- sons si aisément dans autrui , et que nous en tenons si peu de compte.

Injustice d'autant plus condamnable , que l'hon- neur est un bien plus délicat , un bien plus difficile à acquérir , à maintenir , à rétablir. Il n'y a qu'à voir combien il en coûte pour se faire dans le monde une bonne réputation. On n'en vient à bout qu'après de longues années d'épreuves, et des épreuves les plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite ? que ne faut-il point pour s'y confirmer et pour la dé- fendre de tout ce qui en pourroit obscurcir 1 éclat ? Car cet éclat d'une réputation saine et heureusement établie, est comme la glace d'un miroir, à qui la plus foible haleine ôte dans un moment tout son lustre. Nous avons un tel penchant à croire le mal, nous sommes même si accoutumés à l'augmenter et à l'exagérer , qu'une parole suffit pour perdre un homme, une femme dans notre estime. Nous pre- nons celle parole dans tous les sens , et toujours dans

lO SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

les plus mauvais, parce que cesî la perversité nalurelle de notre cœur qui nous la fait interpréter. De sorte que la meilleure réputation et la j)lns juste , esl tout d'un coup renversée, et qne souvent il n'est presque plus possible de la relever. Pour peu que vous tou- chiez à certain fruit , il perd toute sa fleur , et ne la peut plus reprendre: et dès qu'une fois l'honneur est endommagé , la tache est presque inellaçable et le dommage sans remède. Vous direz dans la suite tout ce qu'il vous plaira ; vous prendrez tous les soins imaginables pour guérir le coup que vous avez porté, et pour en fermer la plaie: malgré toutes vos réparai ions et tous vos soins, on se souviendra toujours de tel mot qui vous est échappé; on s'en tiendra , et l'on traitera tout le reste de discours étudiés et de cérémonies.

Qu'est-ce donc que la médisance ? c'est comme une grêle, qui ruine dans un jour, et même en beaucoup moins de temps, l'ouvrage de vingt années de travaux , de précautions , de mesures. On regarde comme une cruauté de ravager des terres cultivées : que sera-ce de détruire une réputation achetée si cher et au prix de tant de peines ? Mais vous ne la détruisez , dites-vous , que par une vérité , et la vé- rité ne peut être contre la justice. Erreur : car il ne vous est pas permis de faire connoîlre toute vérité. Quoique ce soit une vérité , tant qu'elle demeure se- crète , ma réputation est entière , et vous l'entamez ; j'ai droit à cette réputation , et vous m'en privez ; je suis dans une possession actuelle de celte réputation, et vous m'en dépouillez; ce que j'ai fait est caché, et vous le révélez. Voilù votre injustice, et envers

REEDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. il

Dieu , et envers moi-même : envers Dieu , puisqu'il vous avoil défendu de me ravir un bien dont j'élois le maître, et que vous violez sa loi; envers moi- même , puisque sans raison vous attentez sur ce qui m'appartenoit le plus légitimement, et que par une espèce d'oppression , vous me l'arrachez des mains et le dissipez.

Oui , chrétiens, c'est sans raison que le médisant se porte à de pareils attentats contre la réputation de son frère , et c'est aussi ce qui met le comble à son crime. Car je n'ai garde d appeler de véritables raisons une vengeance outrée , une haine envenimée, une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt , une humeur chagrine et critique , un zèle mal entendu ; une envie démesurée de parler, dérailler, de plaisanter ; une légèreté sans attention , sans réflexion , sans ménagement ni dis- crétion. Or , ne sont-ce pas les principes de la médisance ? Reprenons.

Une vengeance outrée : on se croit bien fondé à rendre médisance pour médisance. 11 a dit ceci de moi , et je dis cela de lui ; il ne m'épargne pas , pourquoi l'épargnerois - je ? Conduite en quelque sorte tolérable parmi des juifs , parmi des idolâtres et des païens ; mais si expressément réprouvée dans des chrétiens , à qui Jésus-Christ a donné cette grande règle de pardonner toute injure , et de bénir ceux qui les chargent d'imprécations. Du moins si l'on y observoil quelque proportion ; mais pour une chose qu'on a dite de vous , et qu'on n'a dite qu'une fois; peut-être même pour le seul soupçon que vous vn

12 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

avez , il y II des années entières que vous poursuivez

sans relâche cette jersonne et que vous la déchirez.

Une haine envenimée : c'est assez d'être mal en- semble , d'avoir ensemble quelque dispute , quelque contestation, quelque procès , pour conclure qu'on peut publier contre son ennemi tout ce qu'on en sait, ou tout ce qu'on en croit savoir. De là, dans ladéfense d'une cause , tant de faits scandaleux que l'on recueille et que l'on produit , sans autre sujet ni d'autre avantage que de contenter son animosilé et de couvrir ladverse partie de confusion.

Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous plaisent pas, et dès-lors on n'en peut dire de bien. Mais pourquoi ne nous plaisent-ils pas? il ne faut point nous demander pourquoi , car nous ne le voyons guère nous-mêmes , et nous aurions de la peine à le marquer. Quoi qu'il en soit , dès qu'ils ne nous reviennent pas, et que nous en avons je ne sais quel éloignement , on ne leur passe rien , on ne leur pardonne rien , on ne les ménage en rien. C'est un plaisir de les faire sans cesse paroîlre sur la scène et d'en divertir les compagnies.

Une jalousie mortelle : on ne l'avoue pas , parce que de soi-même c'est un vice honteux et humi- liant; mais sans l'avouer, on ne la sent pas moins. Jalousie ingénieuse à déguiser la médisance sous les plus beaux dehors et à lui donner les couleurs les plus spécieuses; jalousie du mérite d'autrui , de ses succès, de ses vertus et de ses perfections ; jalousie entre des partis diiFérens, surtout entre des personnes du sexe , plus susceptibles que les autres de celte

RENDUS CONTRE JÉSUS- CHRIST. l3

passion , et par même plus sujettes à médire et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisans.

Un esprit d'intérêt: examinez bien pourquoi dans la même vacation, dans le même emploi , celui-ci s'étudie tant à rabaisser l'autre et à le décrédiier ; c'est quil \oudroit tout attirer à soi et profiter aux dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez bien pourquoi dans la cour d'un prince la médisance est si fort en règne , et pourquoi il s'y répand tant de mémoires injurieux : c'est que chacun pense à s'avancer , et que tous ne pouvant occuper telle et telle place , vous vous trouvez par conséquent inté- ressé à flétrir quiconque pourroil y aspirer préféra- blement à vous, et les obtenir. Examinez même , si je puis user ici de cet exemple, examinez bien pour- quoi dans le cours d'une intrigue criminelle , ce rival se déchaîne à toute occasion et avec tant de violence contre son rival : c'est qu'il travaille à l'écarter , et qu il prétend posséder seul 1 infâme et malheureux objet de ses désirs.

Que dirai-je encore ? une humeur chagrine et critique : le monde est plein de ces censeurs par état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y a de défectueux , ou ce qui en a l'apparence. Du moins est-ce à cela qu'ils s'attachent , sans égard à tout le reste : n'ayant, ce semble, d'autre occupation, ni d'autre satisfaction dans la vie , que de déclamer, tantôt contre l'un, tantôt contre 1 autre; cherchant en tout et y trouvant , selon leurs bizarres idées , de quoi exciter le fiel qui les dévore , et sur quoi le faire couler.

l4 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

Un zèle mal entendu : ô que de médisances par sont jusiillées, sont consacrées, sont sanctifiées! Un médisant dévot , un médisant zélé ou prétendu tel , est le plus à craindre. D'un air tranquille et composé , d'un ion pieux et modeste , il en dira plus que l'emportemeni le plus passionné et la plus ar- dente colère n'en peut inspirer. Encore se flallera- l-il d'avoir en cela rendu service à Dieu , et s'en fera-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de lui-même, il ira devant un autel ou au pied d'un oratoire , épancher son arae, et croira pouvoir dire comme David : Dans un malin , ô mon Dieu, sans autre glaive que celui de la langue ou que celui de la plume , je combattois tous les ennemis de votn^ loi et j'exlerminois tous les pécheurs delà terre (i).

Une envie démesurée de parler , de railler , de plaisanter. Je n'ai rien contre cet homme , dil-on , je ne lui veux point de mal ; et si j'en parle , ce n'est que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien charitable et bien chrétien ! Vous n'avez rien contre lui , et vous le frappez aussi rudement , que s'il y avoit entre lui et vous linimitié la plus déclarée ! vous ne lui voulez point de mal, et vous lui en faites ! vous n'avez en vue que de vous réjouir: quoi! de le noircir et de le diffamer; de le rendre au moins un sujet de risée, et de lui ôter par toute la douceur de la société humaine ; de lui causer mille chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous, est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire un jeu ! Esprit railleur dont on s'applaudit , dont on

(i) Ps. lOO.

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST l5

tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement posséder, qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit pernicieux qui trouble la paix , qui rompt les amitiés les plus étroites , qui suscite les querelles et les dis- sensions.

Enfin , une légèreté sans attention , sans réflexion, sans ménagement ni discrétion: on raisonne de tout à propos et hors de propos ; on dit tout ce qu'on sait , et souvent tout ce qu'on ne sait pas ; on n'a rien de secret , et quoi que ce soit qui s'offre à la pensée , on le jette d abord tel qu'il se présente. Ce n'est point dessein prémédité, j'en conviens : c'est vivacité ; mais cette vivacité , ne falloit-il pas la mo- dérer ? ne falloit-il pas vous en défier? ne falloit-il pas profiter de tant d'occasions, vous avez reconnu vous-même qu'elle vous avoit emporté au-delà des bornes ? En serez-vous quittes quand vous direz à Dieu : Je n'y pensois pas ? Il vous répondra que vous deviez y penser. Car que vous n'y ayez pas pensé , le prochain n'en souffre pas moins ; et c'est à vous de voir par vous pourrez le dédommager.

Concluons, chrétiens: voilà les principes de la médisance ; or , de tels principes , que peut-il venir que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous vou- lons acquérir la vie éternelle et nous garantir d'un des dangers les plus présens d'en être exclus pour jamais; si même dès ce monde nous voulons couler d'heureux jours et couper la racine de mille peines, de mille disgrâces , de mille affaires désagréables: Qui vult diligere vitam^ et dies yidere honos (i);

(i) 1. Pet». 3.

l6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

que ferons-nous pour cela ? c'est de suivre liraportant avis que nous donne le Proplièle en ces courtes pa- roles : Prohibe linguam iuam à malo (i). C'est, dls-je, de veiller sur notre langue et de la r«'gler , d'y mettre un frein, et, si je puis m'exprinier de la sorte, un frein d'équité, un frein de charité, un frein de circonspection et de sagesse qui en arrête l'intem- pérance et qui en réprime les saillies. Ainsi nous éviterons le désordre de celui qui fait la médisance , et vous allex encore apprendre à éviter le désordre de celui qui l'écoute ; c'est la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'hon- neur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence même, et pour imaginer contre elle des faits sup- posés et de prétendus sujets d'accusation , c'est une des iniquités les plus criantes et les plus digues de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu a établis et qu'il a revêtus de sa puissance pour répïimer cette audace , l'autorisent au contraire , l'appuient et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qu'il lui plaît , et de l'avancer impunément, c'est le comble et le dernier degré de l'injustice. Or , voilà néanmoins ce que fait Gaiphe dans la cause de Jésus- Christ , et à l'égard des faux témoins qu'on a su- bornéscontre cet homme-Dieu. Comme grand-prêtre et souverain jnge, Caïphedevoii les rejeter et même les châtier. Il étoit évident que leurs témoignajîfes se contredisoient , et par conséquent, qu'il y avoit

(i) Ps. 33.

dans

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 17

dans leurs dépositions de l'imposiure et du mensonge. Il n'ignoroit pas au nom de qui ils parloieni, ni de qui ils étoieni les minisires et les suppôts. Il savoit qu'ils éloient gagés par les ennemis du Fils de Dieu pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de s'opposer à une si damnable entreprise et de con- fondre ces calomniateurs , il les reçoit favorablement, il les écoute , il se joint à eux, et tire de la bouche du Sauveur du monde un aveu touchant sa divinité, dont il lui fait un crime et qu'il traite de blasphème : Qjiid adhuc desideramus testes F Audistis bîasphc- miam (i). Pourquoi tout cela? c'est qu'il entroit dans toutes les passions des scribes et des docteurs de la synagogue ; c'est qu'il étoit lui-même d'intel- ligence avec les Juifs, piqués contre Jésus-Christ; c'est qu'il étoit bien aise d'avoir , pour le condamner, des preuves au moins apparentes , s'il ne pouvoit en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout, quelque peu de vraisem- blance qu'il y découvre , et quelque persuadé qu'il soit que ce sont autant d'inventions et autant d'arti- fices de la plus injuste et de la plus violente cabale.

De là, chrétiens, que viens- je vous enseigner , ou de quelle erreur voudrois-je aujourd'hui vous détromper? Appliquez-vous à ce point de morale , dont on n'a pas dans le monde une idée assez juste, et sur lequel on suit sans scrupule des principes très-contraires néanmoins , et à la raison , et à la religion. D'être auteur de la médisance , de la faire et de la débiter , c'est ce que les âmes vraiment chré-

(i) Marc. 14.

TOME IX. ri

l8 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

tiennes reconnoUsfiii uisiMnenl pour une Injustice el un désor^ire ; mais d'y prêter seulement l'oreille, de s V rendre attentif, de ne larrèter pas autant qu'il est possible , et de n'y former nulh' opposition , c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher , el ce qu'on met au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables. Or, je soutiens que sans rien dire soi-même au désavantage du prochain, on peut toutefois, par la seule attention qu'on donne à la médisance , pécher très-grièvement. Je soutiens que si c'est un crime d'attaquer el de blesser l'honneur d autrui , c'en est pareillement un de ne le défendre pas de tout son pouvoir et de ne le pas maintenir. Je soutiens que Dieu , là-dessus , nous a chargés de l'intérêt de nos frères ; que c'est un devoir , sinon de justice , au moins de charité ; et que de manquer à cert-- loi indispensable , c'est désobéir à un pré- cepte divin , el par même , s'exposer à une éter- nelle damnation.

Je le soutiens, dis - je; et voilà pourquoi saint Bernard disoit de la médisance, que c'est un étrange mal et bien funeste , puisque du même Irait elle cause la ra<3rt à trois personnes : à celui qui médit , à celui d'uii on médii , à celui devant qui l'on médit : à celui qui médit , et qui perd la vie de l'ame en per- d;inl la grâce de Dieu -, à celui dont on médit , et qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant la réputation qui l'y entreienoit; enfin, à celui devant qui l'on médit , qui perd la charité, dès -là qui! en abandonne les inléiêts, et qu'il permet qu'elle soil violée en sa présence. ïoul ceci ne

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. IQ

Sf)iiffre nulle conleslation : mais il faut le développer encore davantage , afin que vous en ayez une intel- ligence plus parfaite, el que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous devez vous en tenir.

Je dis donc qu'il y a , selon la distinction Com- mune , trois étals difîerens, soit à l'égard de celui qui fait la médisance , ou à l'égard de celui qu l'écoute : un état de supériorité , uq état d'égalité , el un état de dépendance. Comme je ^ne veux rien outrer , je conviens que chaque état a ses obligations particulières , et que dans tous ce ne sont pas les mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du médisant? Je puis lui fermer la bouche; je puis user de mon autorité pour interrompre ses discours trop libres et trop mordans; je puis hautement lui dé- clarer et lui faire entendre que ce n'est point par de tels entretiens qu'on me peut plaire ; que le chris- tianisme nous les interdit, et qu'étant chrétien , je ne suis pas dans une disposition à les tolérer , ni à les agréer. Suis-je dans un état égal , ou même dans im état inférieur? je n'ai pas le même droit alors de résister en face à la médisance , ni de m'élever aussi ouvertement contre elle et avec la même force : mais je puis au moins me taire , et par mon silence la laisser tomber; mais je ])uis, par un air grave et sérieux , donner à connoître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit , el que je n'y prends point de part ; mais je puis , par des propos éloignés , couper la conversation , et peu à peu la tourner sur d'autres sujets ; mais je puis même , par quelques

2.0 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

paroles d'excuse , couvrir les choses , les justifier ou les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela, que fais -je? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui se commet , et j'en fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir comment? vous n'aurez pas de peine à le com- prendre.

Et en effet, c'est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'aulrui , selon la part que nous y avons , doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de nous ; ou, pour mieux dire , les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès-là que nous y participons , que nous y coopérons , que nous les favorisons, et que nous les fomentons. Or, écouter la médisance , je dis l'écouter sans nécessité , sans contrainte , d'une volonté délibérée et d'un plein pré , quand on pourroit, ou la repousser directement et la combattre, ou l'éluder adroitement et la dé- tourner , c'est sans contredit y participer , c'est y coopérer , c'est la favoriser et la fomenter.

Pour vous en convaincre d'une manière sensible, supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme , que la médisance y trouvât partout des contradictions ; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle, que personne ou presque personne ne lui ap- plaudît ; que le pouvoir des maîtres fût employé à la bannir de devant eux et à la proscrire ; que la fermeté des égaux et même des inférieurs fut assez constante pour y témoigner toujours une certaine

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 21

rénugnance , pour y former toujours quelque obs- tacle, du moins pour n'y consentir jamais , pour ne l'approuver jamais, pour ne marquer jamais , ni par aucun signe , ni par aucune parole , qu'on y fît ré- flexion, et que l'esprit y fût appliqué : ah ! mes frères, dlles-moi s'il y auroit alors beaucoup de médisans , et même dites-moi s'il y en auroit un seul? La mé- disance ne trouvant point d'auditeurs favorables , ne recevant point d éloges capables de la flatter et de l'exciter , se voyant au contraire , ou honteuse- ment rebutée , ou reçue froidement et négligée , oseroit-elle se produire? le chercheroit-elle avec tant d'ardeur? seroit-elle si hardie et si téméraire à s'ex- pliquer? n'y garderoit-elle pas plus de mesure? n'y apporteroit - elle pas plus de réserve? Il est donc incontestable que ce qui l'entretient, et ce qui lui •donne dans le monde un empire si étendu, c'est le bon accueil qu'on lui fait , et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux oii elle se présente. D'oii il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seu- lement attribuée au médisant , mais qu'elle doit re- jaillir encore sur tous ceux qui contribuent à la médisance , en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plaît, ei comme il lui plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écrioit : Heureuse la conscience qui ne s'altache , ni à voir le mal , ni a l'entendre ! Fclix conscientia quœ ncc audit , nec aspicit malum ! Prenez garde , je vous prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire, qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler , mais qui ne s'arrête pas même à écouler le

22 SUR LES FAUX TEMOIGNAGES

mal: pourquoi ? ptirce qu'il se met par Va à couvort d'un des péchés les plus griefs, et en même lenips es plus ordinaires.

Non , mes chers auditeurs, rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font, et à toutes les histoires scanda- leuses qui se récitent. Je puis ajouter , que c'est aus^i lun des plus dangereux écueils l'innocence soit exposée dans le commerce du monde. Une ame chrétienne et prévenue des senlimens de la religion, peut avec moins de difliculté s'abstenir de la médi- sance et ne la prononcer jamais elle-même : mais de ne la pas entendre , c'est de quoi il n'est pas pos- sible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même', et sans une résolution à l'épreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De vient, pour peu qu'on ait la conscience timorée, qu'il est rare que nous allions parmi le monde , et que nous nous mêlions dans les conversations du monde , sans en revenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain , ei sur la manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe , chré- tiens, et je devrois plutôt reconnoitre , en le dé- plorant, qu'il est rare et très-rare que nous ayons là-dessus le moindre scrupule , parce que !a plupart ne comptent pour rien d'écouter une médisance, et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indiiïérence , on l'écoute avec complaisance , on l'écoute par un respect humain et par une lâche condescendance, on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enfin , on 1 écoule

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 23

par mip secrète mnlignité. Amant de caractères, ou autanl de degrés à distinguer dans le péché dont on se charge devant Dieu. Suivez-moi.

On l'écoute avec inditlérence. Comme on n'est guère touché des intérêts du prochain, et qu'on ne se croit nullement engagé dans sa cause , on laisse parler chacun ainsi qu'il juge à propos. Ce n'est pas mon affaire , dit-on , et cela ne me regarde point ; ce n'est point moi qui ai entamé celte matière ; et dans tout cet entretien , je n'ai été qu auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure , et l'on se tient quille de tout. Si , dans les visites qn'oii rend et qu'on reçoit, si dans les compagnies que l'on fréquente, la charité est fidèlement observée et l'honneur d autrui ménagé, on en est bien aise, et l'on en bénit le Seigneur : mais du reste, que la mé- disance y vienne prendre place, que la réputation de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi? parce qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice ; parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neuire et de ne se point déclarer : comme si voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr, je pouvois sans crime l'abandonner à l'ennemi qui le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour connollre l'indignilé d'une telle conduite et pour la condamner, d'avoir recours à la religion : il suflit de consulter la loi de la nature et la raison.

On l'écoute avec complaisance. De tout temps la

24 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

médisance a été , et est encore plus que jamais l'as- saisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les plus raison- nables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaîié qui leur rende le commerce de la vie agréable ? 11 faut que dans les assemblées le prochain soit joué et donné en spectacle par des langues médisantes : il faut que par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrans, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville , dans un quartier, soit repré- senté au naturel et avec toute sa difformité : il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement ou il étoit, que les cœurs s'épanouissent, que l'allenlion redouble , et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui maraue pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre , il le voit assez par la joie qui paroît sur les visages , par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots , par les signes , les gestes , les coups de tête. Tout 1 anime ; et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête , oii sa passion , son imagination ne Temporte-t-elle pas? On ne se relire point qu'il n'ait cessé , et Ton s'en revient enfin d'autant plus content de soi , que sans blesser , à ce qu'on prétend , sa conscience , on a eu tout le di- Yerlissemenl de la conversation la plus spirituelle et

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRl&T. 23

la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre des amusemens permis , et de quoi l'on simagme être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'innocence de l'ame en soit endommagée.

On l'écoute par un respect tout humain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer , c'est un maître qu'on ménage et qu'on veut flatter , c'est même un inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre , et dont on se laisse dominer. On sait bien ce qui seroit du devoir de la charité , et l'on voudroit y satisfaire ; mais l'assurance et le courage manquent. On gémit inlérieuremenl de la contrainte l'on est, et l'on se reproche sa foi- blesse , mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De ce consentement forcé , mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur : mais de la manière dont on y répond , il semble au dehors qu'on l'approuve; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes ses idées et tous ses sentimens. Or , par même on l'y confirme ; et bien loin de le guérir , on le perd , et l'on se perd soi-même avec lui.

On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir? je dis tout ce qui ne les regarde point, et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore ses propres alfaires , qu'on n'a nul soin de les apprendre, ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison , tandis qu'on veut avoir une connoissance exacte des aifaires des autres, et qu'on tient en quelque sorte

r;G SUR LKS FAUX TÉMOIGNAGES

registre de (oiU ce qu'ils font et de tout ce qui s<Ç fail cJiez eux. An lieu donc de rejeter mille rapports, non-seulement inutiles, mais très injurieux et très- pernicieux , on en est avide , on les recherche , et l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités. Cest ce qu'on appelle ouvertures de cœur, conh- dences; et moi, c'est ce que j'appelle peitîdies et médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le droit de l'amitié; et moi, c'est ce que je réprouve par le droit de la charité. Et est-elle celte charité évangélique ? comment l'accorder avec ces tours d'adresse, avec ces perquisitions , ces questions sub- tiles et captieuses ; avec ces longs circuits , pour ame- ner une personne dans le piège , pour lui tirer ce qu'elle a de plus caché dans l'ame , pour l'engager insensiblement à vous le révéler, pour abuser de sou ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudroit lui enseigner à se taire, et l'on nse de toutes les indus- tries et de toutes les instances , pour lui arracher ime parole qu'elle devroit retenir. Cependant on se sait bon gré d'avoir décoiivert telle chose qui n'est pas connue ; on en triomphe , on s'en fait un faux mérite ; et ce sera beaucoup si dans peu l'on ne la rend pas publique , et l'on ne produit pas au jour tout le mj'Slère. Achevons.

On l'écoute par une secrète malignité. Un homme a des précautions à prendre et des mesures à garder ; il n'auroil pas bonne grâce de s'élever hautement contre cet autre, et de déclamer contre lui ; on ne l'en croiroil pas, et tout ce qu'il diroit ne feroit nulle impression ; on l'altribueroit à chagrin , à ressenù-

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 27

ment, à prévention, à raniivaise volonté, parce qu'ils son» mal ensemble, el qu'ils ne se voient point; parce qu'ils sonl liés à des partis tout contraires, et que le inonde est iuslruil de leur division ; parce qu ils sont actuellement en concurrence pour un emploi, pour une charge, pour quelque avantage que ce paisse être* Mais s'il ne peut s'expliquer lui même, el s'il ne lui convient pas , qu'il lui est doux de trouver quelqu'un qui prenne sa place el qui parle pour lui'. Peut être par bienséance en fera-t-il paroître quelque peine ; peut-être même aSeciera-t-il d excuser ce qu'il entend , et d'y donner un bon sens. Mais que la malignité est artificieuse ! il en dira trop peu pour une solide justification, et assez pour animer l'en- trelien , et pour engager encore à de plus amples détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit de cette prétendue modération. Autant et mieux vaudroit-il qu'il eût ouvert son cœur , qu'il en eût suivi tous les sentimens , et qu'il eût jeté au dehors tout le fiel dont il est rempli.

Quoi qu'il en soit , mes frères , préservons -nous de la médisance comme du poison le plus contagieux et le plus mortel. C'est l'idée que nous eu fait con- cevoir le Saint-Esprit , en comparant la langue du médisant avec la langue du serpent : Acuerunt lin- guas suas sicut serpentis (1). Le serpent pique ; ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le venin se communique dans toutes les parties du corps. Le médisant parle ; ce n'est qu'une parole : mais bientôt cette parole retentit partout; on se la redit (1) Ps. 139.

2S SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES

les uns aux autres, et pour user de celte figure , comme un souille empesté , elle infecte égaleiueut, et toutes les bouches d'où elle sort , et toutes les oreilles oii elle entre. Ne nous arrêtons point tant à examiner ce que fait le prochain et ce qu'il ne fait pas. Si Dieu nous en a confié la conduite, veiilous-y avec toute l'attention nécessaire ; mais du reste , en y observant toutes les règles d'une correction chari- table ; c'est-à-dire , en l'avertissant , en le reprenant de lui à nous , et non en publiant ses imperfections et ses vices, ni en le décriant. S'il ne dépend point de nous , et que nous n'en soyons point responsables , qu'avons-nous à faire de rechercher ses actions? de quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de le censurer? Chacun devant Dieu portera son fardeau ; c'est à chacun de penser à soi , sans vouloir étendre plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on se délivreroit ! que de retours fâcheux qu'on s'épar- gneroit ! que de querelles et de démêlés qu'on pré- viendroit ! que de péchés qu'on éviteroit ! Combien une médisance a-t-elle troublé de familles , de so- ciétés , de communautés ? combien a-t-elle blessé de consciences , et combien d'ames a-l-eîle damnées? De toutes les tentations dont nous avons à nous ga- rantir, on peut dire que celle-ci est, non-seulement la plus universelle , mais la plus dangereuse et la plus difficile à vaincre. L'apôtre saint Jacques en étoit bien persuadé , et nous n'éprouvons que trop tous les jours la vérité du témoignage qu'il en a rendu , quand il nous dit que la langue est un feu qui ne cherche qu'à s'échapper et à consumer tout : Ei

RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 29

lingua ignis est (1); que c'est un mal inquiet , qui n'a point de repos et qui n'en donne point: inquietum malum ; qu'il n'y a aucune espèce de bêtes si sau- vages et si farouches que l'homme n'ait su réduire ; mais que pour la langue , on ne la peut dompter : Linguam autem nullus hominum domare potest. Et n'est-ce pas elle en effet qui fait tomber les plus sages , et qui entraîne les plus vertueux ? Il n'y a point d'e'tat elle n'ait causé des dommages infinis. Au reste , mes chers auditeurs , si nous nous sen- tons quelquefois atteints de ses coups , et si nous nous voyons en bulle à la médisance , nous avons dans Jésus-Christ un beau modèle de patience. Imitons ce divin maître, et ne soyons point plus jaloux de notre réputation qu'il ne l'a été de la sienne. Ou ce qu'on dit de nous est vrai : reconnois.sons-Ie humblement devant Dieu , et consentons , puisqu'il le permet, à en porter devant les hommes toute la confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison qu'on nous accuse : contentons-nous, pour notre dé- fense , d'une simple exposition de la vérité, et lais- sons au Seigneur le soin d'une plus entière justifi- cation ; il y pourvoira dès celle vie même , au moins dans l'autre. Quand le monde nous combleroit de ses malédictions , nous sommes heureux si nous pouvons à ce prix mériier les bénédictions du ciel , et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite, etc.

(i) Jacob. 3.

EXHORTATION

SUR LE JUGE3IEM DU PEUPLE

CONTRE JÉSUS-CHRIST,

EN FAVEUR DE BAUABBAS.

Rr>spondens antem prseses , ait iliis : Quem vuîtîs robis de duobus cliniitti l At illi dixerunt : Barabbain. Dicit iliis Pila- tHS : Qiiid igitur faciait» de Jesa , qui dicitur Gbristus? Di- ciint oinnps : Grucifigatur,.. Sanguis ejus super uos etsuptr fillos nostros.

Pilaf e leur dît : Qui voulcz-cous qu'on i>ous remette des deux ! Barabhns , dirent-ils. Pilote l/.ur repartit : Que fer aî- je donc de Jésus quon appelle Christ ! Pous lui répondirent: Ç)uil soit crucifié... Que son sang retombe sur nous et sur nos en/ans. En saint Matthieu , cbap. 27.

o'iL y a une image naturelle du péché , et du pé- cheur qui le commet , n'est-ce pas celle-ci , chréiiensj nous voyons tout un peuple animé de la plus aveugle passion , donner , sur le Fils même de Dieu , la préférence à un insigne voleur , et consentir à porter toute la malédiction que doit attirer sur leur tête le sang de ce Dieu-homme si injustement ré- pandu , et sa mort poursuivie avec tant de violence ? Combien d'autres réflexions me fourniroil l'incons- tance de celte nation , qui depuis peu de jours avoit reçu le Sauveur du monde avec tant d'.jpplaudisse- mens et de cris de joie , et l'avoit comblé de béné- dictions ; lobsiination invincible et l'animosilé des

SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE, etC. 3l pharisiens, qui, non contensde loulce qu ilsavoient déjà entrepris contre Jésus-Christ , veulent achever de le perdre, et forment le détestable dessein de le faire crucifier ; la foiblesse de Pilate , qui n'a pas la force d'employer son autorité à défendre ce pré- tendu criminel, dont il connoîl toute l'innocence, et qui, pour le tirer de leurs mains, use d artifice, et lui fait l'aQVont de le mettre en parallèle avec Barabbas : que ne pourrois-je pas , dis-je , vous re- présenter sur tout cela, et quels sujets de morale n'aurois-je pas à traiter ? mais je m'en tiens à la pen- sée de saint Ghrysoslôme ; et dans une juste appli- cation de la conduite des Juifs à la nôtre , quand nous nous élevons contre Dieu par de grièves transgres- sions de sa loi , il me suffit aujourd'hui de vous appren- dre à craindre le péché , à le haïr et à le fuir , à le regarder comme le plus mortel ennemi de vos âmes , €t à vous en préserver comme du plus grand de tous les maux. Nous avons deux choses à considérer dans le péché ; premièrement , la malice du péché, et secondement , la peine du péché. Or l'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées, el ce sera le partage de cet entretien. Les Juifs , en renonçant Jésus-Christ, lui préfèrent Barabbas : voilà la malice du péché. Et par une si indigne pré- férence , ils se rendent devant Dieu responsables du sang de Jésus-Christ : voilà la peine du péché. Je dis la malice du péché, dont nous devenons nous-mêmes coupables , en sacrifiant à nos passions tous les in- térêts de Dieu. Je dis la peine du péché , dont nous nous chargeons nous-mêmes, el à quoi nous nous

02 SUU LE JUGEMENT DU PEUPLE

exposons , en suscitant contre nous le sang de Jésus- Christ et toute la justice de Dieu. C'est tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Pllate éioit trop éclairé pour ne pas voir la faus- seté des accusations que formoient les Juifs contre le Fils de Dieu. Après l'avoir interrogé lui-même , il ne trouvoit rien qui lui parût digne de mort; et selon un reste d'équité que son cœur ne pouvoit dé- mentir , il pensoit aux moyens de sauver le juste opprimé parla calomnie, et de le délivrer des mains de ses persécuteurs. C'étoit une coutume depuis long-temps établie et constamment observée , qu'à la solennité de Pâques on élargît un prisonnier , et qu'on en laissât au peuple le choix. Or , entre les autres , il y en avoil un plus connu par ses crimes: c'étoit Barabbas , homme convaincu de meurtre, de sédition, des attentais les plus noirs, et pour cela réservé au dernier supplice. Que l'occasion , ce semble , éîoit favorable au dessein de Pilate ! Il ne la manqua pas. Il s'adresse en particulier aux princes des prêtres et aux anciens de la synagogue , il s'adresse en général à tout le peuple assemblé devant lui : Qui des deux, leur dit-il, metlrai-je en liberté à celte fête , et qui voulez-vous que je renvoie , ou de Barabbas , ou de Jésus ? Quem i^ultis s>ohis de àuohus dimitti (i) ? S'il eût eu à traiter avec des esprits moins prévenus et moins possédés de leur barbare envie contre le Sauveur des hommes , y

(i)Matth. 27.

avoil-il

(CONTRE JÉSUS-CriRîST. 33

avoit-ii Heu de douter qu'ils ne se déclarassent en sa faveur , et que dans une telle comparaison ils ne prissent au moins des sentimens assez équitables pour ne le pas abaisser au-dessous d'un scélérat et d'un infâme? Pilale l'espéroit , il se l'éioit promis; mais que peut-on se promettre d'une populace émue, conjurée , furieuse ; surtout quand de faux docteurs secondent ses emporlemens , et qu'elle se voit au- torisée des mêmes chefs qui dévoient l'arrêter et la réprimer? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même voix , qu'un même cri , pour demander le coupable et pour condamner l'innocent : Non hune , sed Ba~ rahham (i); Ne nous parlez point de cet homme , mais donnez-nous Barabbas ; c'est celui que nous voulons préférablemenl à l'autre.

Quelle surprise pour Pilale ! et une si étrange ré- solution ne dut-elle pas le troubler elle déconcerter? En vain, pour calmer celte émotion populaire, fail-il de fortes instances , et veut-il , pour les convaincre , entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur for- cenée qui les transporte , ils sont incapables d'en- tendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur dit : Que prétendez-vous donc que je fasse de ce Jésus que vous m'avez amené, et qui porte la qualité de Christ ? sans hésiter un moment et sans autre pro- cédure , ils prononcent l'arrêt de sa mori , et con- cluent qu'il le faut crucifier : Défaites-nous-en, et crucifiez-le : toile , toile , crueijige (2). Si prenant une seconde fois la parole, il exige d'eux qu'ils pro- duisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils en vieniiene

(i) Joan. 18. (2) Luc. 23,

TOME IX. 3

34 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

à la preuve de leurs dépositions : Car quel maï a-l-il fait? Quid enim mali fecit (i) ? ils croient ce détail inutile , et ne daignent pas s'y engager , tant ils sont persuadés de la vérité de leur témoignage : Si ce n'étoit pas un méchant homme , nous ne l'au- rions pas conduit à votre tribunal, ni ne vous l'au- rions pas livré. Sur cela , nouveaux mouvemens , nouvelles poursuites , nouvelles clameurs : Qu'on le mette en croix , et qu'il périsse : At illi magïs cla- mahant , dicentes : CrucifigatuT (2). Enfin , si Pi- late ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs , et que d'attenter à sa vie c'est pour eux le crime le plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le reconnoissent point , qu'ils n'en dépendent point , qu'ils n'ont point d'autre roi que César , et qu'ils ne soniFriront jamais que celui-ci ait dans la Judée le moindre pouvoir : ISon hahemus regem , nisi Cœsarem (3).

Ah ! peuple indocile et rebelle , c'étoil en effet votre roi , et c'étoit en même temps le roi de gloire : mais vous n'en avez point voulu : pourquoi ? parce qu'il vous apportolt la lumière , et que vous aimiez les ténèbres ; parce qu'il vous annonçoit des vérités auxquelles vous refusiez de vous soumettre , et que , par sa parole toute divine et ses œuvres merveil- leuses, il confondoil votre incrédulité; parce qu'il vous prècholt une loi dont vous aviez peine à vous accommoder , et dont vous vous faisiez un scandale ; parce qu'il rabattoit l'orgueil de vos pharisiens et qu'il démasquoit leur hypocrisie ; parce qu'ils vous

(1) Malth. 57, (5.) TUd. (5) Joan. 19.

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 35

aigrissoient , qu'ils vous envenimoient , qu'ils vous soulevoient contre lui , et vous inspiroient toutes leurs passions. Voilà, dis-je , pourquoi vous l'avez rejeté , et vous lui avez fait le plus sanglant outrage qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances. Car, jamais fut-il plus humilié, que dans ce juge- ment , vous l'avez couvert d'opprobre et d'igno- minie ? D'être comparé avec Barabbas , c'étoit déjà une des plus grandes humiliations : mais le dernier degré et le comble de l'humiliation , n'a-ce pas été de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage ? et le Fils unique de Dieu pouvoil-il être traité avec plus d'indignité et plus de mépris ?

Ne nous flattons point , mes chers auditeurs ; et sans nous épancher en d'inutiles reproches contre les Juifs , tournons toute notre indiijnaiion contre nous-mêmes , et convenons que cette rebelle nation n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ , que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujets ei en tant d'occasions oii nous nous laissons entraîner, et nous nous abandonnons au désordre du péché. Quand Tertullien parle du péché de rechute après la pénitence , il en fait consister la grièveté et la malice en ce que l'homme , dit-il , après avoir éprouvé l'empire du démon et celui de Dieu ; l'empire du démon , lorsqu'il étoit dans l'étal du péché , et celui de Dieu, tandis qu'il vivoit dans l'état de la grâce, se détermine enfin , et se livre au démon préféra- blementàDieu; de sorte que, faisant la comparaison de l'un et de l'autre , il semble conclure que le joug de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable

3.

36 SUll LE JUGEMENT DU PEUPLE

que celui du denion , puisqu'après avoir secoué danJ sa pénitence le joug du démon pour se convertir à Dieu , il quille loul de nouveau le joug de Dieu , el se réduil sous lesclavage et la servitude du démon. Ainsi raisonnoit ce savant africain.

Mais il n'est pas nécessaire , pour justifier ma pensée, de la renfermer dans cette espèce de péché. Je prétends que tout péché , je dis tout péché mortel, çst i.ne préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. Je prétends que tout homme qui par une offensé griève pèche contre Dieu , est aussi coupable envers Dieu, que le furent les Juifs envers le Fils de Dieu , dans le choix qu'ils firent de Barabbas au préjudice et à la ruine de cet adorable Sauveur. Je prétends que c'est la même injure de pari el d'autre, que c'est le même jugement , le même crime : com- ment cela ? comprenez-en la preuve ; elle est incon- testable et sans réplique. Car , selon toute la théo- logie , qu'est - ce que le péché ? un éioignement volontaire de Dieu , et un attachement libre et dé- libéré aux objets créés. Dès-là que nous péchons , nous quittons Dieu , nous nous séparons de Dieu , et pourquoi ? l'un pour une volupté sensuelle , l'autre pour un vil intérêt; celui-là pour un fantôme d'hon- neur , celui - ci pour un caprice , pour une vaine idée , pour un rien. Or, n'est-ce pas une vraie préférence , des objets périssables et mortels , d indignes créatures , plus méprisables souvent et plus abominables que Barabbas, l'emportent sur tous les droits de Dieu ?

En elFel, je ne puis pécher que je ne connoisse

CONTRE JESUS-CHRIST, 87

ie mal que je vais commettre. Je sais , en pëcliant , que telle action est criminelle , que telle liberté , que telle injustice , que telle médisance, que telle vengeance est défendue et contre la loi de Dieu. Quand donc, indépendamment de la loi et malgré la loi qui condamne tout cela , je m'y porte néanmoins, c'est que j'aime mieux me contenter en tout cela , que d'obéir à cette loi ; par conséquent , c'est qu'en vue de tout cela , je la méprise cette loi divine , et le souverain auteur qui me l'a imposée. Sans me déclarer aussi ouvertement que les Juifs , ni m'en expliquer en des termes si formels , je dis comme eux dans mon cœur ; Non hune , sed Barahbam ; C'est un maître trop exact et trop sévère qu'on me propose à servir. La voie de ses commandemens est trop étroite pour moi , et il m'en faut une plus large. Le monde est mille fois plus commode; et en le suivant , il n'y a point tant de gêne ni de con- trainte. Il se conforme à mes inclinations , il seconde mes désirs , il me laisse une licence entière pour vivre à mon gré et selon mes volontés : voilà le Dieu qui me plaît , et que je demande. Toile , toile : Olez-moi ce Dieu si saint , qu'une œillade , qu'un geste , qu'une parole est capable de le blesser; ce Dieu si clairvoyant , qui ne pardonne rien. Toile : Otez-moi cet évangile , cette loi si rigoureuse et si opposée a tous mes sentimens naturels. Non habe- mus regem , nisi Cœsarem : Je n'ai point d'autre loi que mon ambition , point d'autre loi que ma convoitise , point d'autre loi que mon amour-propre , point d'autre loi que toutes mes cupidités , et tout

38 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

ce qui peut me rendre la vie plus douce et plus agréable. Ce sont mes guides , mes docteurs , mes maîtres : Non habemus regern , nisi Cœsarem, Ces pensées , chrétiens , font horreur ; mais à bien considérer la nature du péché , voilà dans la pra- tique où il se réduit , en voilà le fond et le carac- tère le plus essentiel.

Vous me direz qu'on n'y procède pas communé- ment avec tant de délibération , et qu'on n'y fait pas toutes ces réflexions. Ah! mes frères ^ c'est ici le prodige , et de la malice de l'homme pécheur , et de l'énormité de son péché. Car , écoutez deux choses que j'ai à vous répondre. Je soutiens d'abord , et j'en prends à témoin la conscience d'un nombre in- fini de pécheurs , et même de plusieurs qui m'écoutent actuellement : encore une fois, je soutiens qu'il y en a qui pèchent avec toutes ces vues, qui délibèrent, qui raisonnent, qui combattent en eux-mêmes et contre eux-mêmes , et qui ne s'abandonnent à leurs désordres que par cette conclusion formée : Je le veux. Péchés d'un plein choix , d'une pleine résolution et de la volonté la plus parfaite : mais en même temps , pé- chés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés qui conduisent le plus directement à la réprobation , ou qui sont déjà comme une réprobation , anticipée ; péchés que Dieu souvent ne remet ni en cette vie ni en l'autre , et qu'il punit dans toute la rigueur de sa justice. Quelle abomination , quelle désolation ! Du reste , et c'est l'autre réponse , je conviens aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès , et n'embiassent pas de la sorie le péché. Je ne ferai

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 89

pas même difficulté de reconnoîlre qu'une grande partie de ceux qu'il entraîne , s'y engagent plus légèrement : c'est-à-dire , qu ils s'y engagent avec moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y engagent par un premier mouvement et par précipi- tation , soit parce que les objets présens les frappent tout à coup et les excitent , soit parce que le pen- chant les domine , et que le poids de l'habitude les emporte. Tel est , je veux bien l'avouer , tel est l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais cela même les excuse - t -il , et cela diminue- t-il l'in- jure que fait à Dieu le péché ? Quoi! je prétendrois tirer avantage de mon inadvertance et de ma légè- reté dans un sujet qui demandoit toute mon atten- tion et toute ma précaution ! Quoi ! lorsqu'il s'est agi de perdre mon Dieu et de le sacrifier aux sales appétits d'une sensibilité brutale , je me croirai bien justifié de dire que je ne pensois guère à ce que je faisois ! Quand il étoit question d'immoler Jésus- Christ et de le crucifier dans mon cœur , je me tiendrai moins coupable , parce que je n'examinois rien là-dessus , et que je ne m'appliquois pas à en prévoir les affreuses conséquences ! et où. est-ce donc que j'emploierai toutes mes lumières , que j'ap- porterai toute ma vigUance , que j'userai de toute ma circonspection ? La passion m'a entraîné ! et voilà justement ce qui offense mon Dieu , et ce qui l'ou- Irage. Car le respect d'un tel Maître et 1 honneur qui lui est par tant de titres , ne devoit- il pas être plus puissant pour m'arrêtcr , que toute l'ardiur de la plus violente passion , pour me précipiter et

4o SUU LE JUGEMENT DU PEUPLE

m'emporter ? Si les Juifs tumulluairemcm assemblés crioient à Pilale : Tol/e hune , et dimiite nohis Ba- ralham (i) ; Faites le mourir , et remettez- nous Barabbas ; c'éloil dans un transport qui les aveugloili mais en éloienl - ils moins criminels ? Ainsi , j'ai commis ce péché par vivacité de tempérament , par inconsidéralion , et presque sans y prendre garde ; mais c'est ce qu'il y a de bien surprenant et de bien étrange , que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune démarche qui pût être préjudiciable à la gloire el , aux intérêts d'un Dieu , de qui j'ai tout reçu et à t qui je dois tout. Mon devoir capital , n'étoit-ce pas d'étudier toutes ses volontés , et de me rendre con- j tinuellemenl attentif à les accomplir , et à ne m'en départir jamais ? Il falloit que j y fusse bien peu ailaché _, pour en perdre si aisément le souvenir; et si je veux de bonne foi me consulter moi-même; si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véri- tables dispositions, je trouverai que je n'ai franchi si précipitamment et si hardiment le pas , que parce que la loi de Dieu ne me louchoit guère , el que j'élois beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés . et aux sujets malheureux qui les allumoient.

De tout ceci donc , chrétiens , vous comprenez l'énormiié du péché et le degré de malice qui lui est propre. Que dis-je ? et quel esprit humain la peut comprendre telle qu'elle est ? Car , pour concevoir toute la grièveté de celte préférence donnée à la créature au - dessus de Dieu , il faudroit en même temps concevoir toute la grandeur de Dieu au dessus

(i) Luc. tZ,

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4^

de la créature. Tt^ieinent que la malice du péché doit êlre aussi grande par proportion que Dieu est grand , que Dieu est juste , que Dieu est bon , que Dieu est parfait dans tous ses attributs : or , tout cela est infini , et par conséquent hors de la portée d une raison aussi foible et aussi bornée que la nôtre. Et comme il est de l'essence de Dieu , que quelque idée que je me forme de son souverain être , il passe toujours infiniment tout ce que j'en connois; il est de l'essence du péché , que , quoi que j'en imagine, il soit toujours plus difforme et plus odieux que tout ce que je m'en puis figurer. Quand je conçois qu'il a converti les anges en démons ; qu'il a ruiné pour jamais l'état d'innocence oiî furent créés nos premiers parens , ei qu'il les a perdus avec toute leur postérité ; qu'il dépouille l'ame de tous ses mérites , €n eût-elle amassé des trésors sans nombre , et qu'il l'expose à des supplices éternels ; quand je mo re- présente tout cela , ce n'est rien encore , dit saint Augustin , parce que tout cela n'est rien en compa- raison de ce que je ne puis me représenter, qui est la majesté du Créateur offensée et comme dégradée dans l'estime du pécheur.

Ah ! chrétiens, que ne connoissons-nous mieux le péché , ou que n'en perdons-nous absolument toute la connoissance! notre malheur est de le connoître , et de ne le pas connoître assez. Si nous ne le connois- sions point du tout , nous ne serions plus en danger de le commettre; ou si nous le connoissions mieux et dans toute sa laideur, bien loin de le rechercher eide nous y plaire , nous ne penserions qu'à nous en

42 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

préserver et à le fuir. Mais , hëlas ! nous le connois- sons aulani qu'il faut pour pouvoir devenir coupables devant Dieu , et nous ne le connoissons pas autant qu'il seroit nécessaire , pour être en état de ne le pouvoir plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. Etat d'im- peccabilité , état bienheureux ! Quand est-ce que nous y serons ? ce sera quand nous verrons Dieu , et que nous le contemplerons dans toute sa gloire, parce qu'alors nous aurons une connoissance du péché beaucoup plus vive et plus étendue , puisque nous le connoilrons dans Dieu même ; et que d'ailleurs attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble , nous nous trouverons par dans la sainte nécessité de haïr tout ce qui peut nous en éloigner et nous Fenlever. Cependant , mes frères , sans être dès main- tenant en cet étal, il ne tient qu'à nous de quitter le péché , de nous retirer du péché , de ne plus retourner au péché , parce que la grâce ne nous manque pas pour cela, et qu'avec la grâce tout nous est possible. C'est ainsi qu'exempts de la malice du péché , nous nous mettrons encore à couvert de la peine qui le suit , et dont j'ai à vous eutretenir dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'étoit une espèce d'imprécation parmi les Hé- breux , de souhaiter à un homme que le sang d'un autre homme retombât sur lui. Nous en voyons l'usage dans le Lévilique ; et si quelqu'un se la faisoit à soi- même par forme de serment , et qu'il dît : Je veux que le sang de celui-ci ou de celui-là retombe sur

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 43

moi , c'est comme s'il eût dit : Je veux que tout le crime qu'il peut y avoir en le répandant , me soit imputé. S'il y a des peines et des malédictions qui y soient attachées , je veux m'en charger. Si ce sang est innocent, je m'en fais le coupable, et je m'engage à être la victime et l'analhème de son expiation. Voilà, chrétiens , l'affreuse extrémité la fureur des Juifs les porta; jusqu'à consentir, après l'indigne préfé- rence qu'ils avoient donnée à Barabbas , que le sang de Jésus-Christ , non-seulement retombât sur eux , mais sur leurs enfans : Sanguis ejus super nos et super Jilios nosiros (i).

Imprécation dont le sens est plein d'horreur ; car c'est-à-dire : si cet homme que vous appelez juste, et qui s'appelle Dieu, est aussi juste que vous le croyez, el qu'il soit , ainsi qu'il le prétend , égal à Dieu et Dieu lui-même; nous voulons bien , en vous demandant sa mort , devenir responsables de toute l'injustice qu'elle renferme , et nous consentons à être traités , nous et toute notre postérité , comme des déicides. Imprécation que je ne puis prononcer , et que vous ne pouvez entendre , sans en être saisis d'effroi , puis- qu'elle nous fait voir dans ce peuple le plus violent transport de haine , et qu'elle nous présage pour eux dans l'avenir et pour leurs descendans les plus terri- bles malheurs. Imprécation Pilaie , tout païen qu'il étoit , craignit d'avoir part , et dont il voulut se mettre à couvert, lorsqu'en présence de cette multi- tude ,^t au milieu des cris qu'ils redoubloient sans cesse et qu'ils lui adressoient , il se fit apporter de

(i) MattL. 27.

44 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

l'eau , qu'il se lava les mains et leur déclara hautement , qu'il se tenoit quitte de l'énorme attentat qu'ils alloienl commettre , qu'il n'y contribuoit en aucune sorte, que c'étoil à eux d'en rendre compte , etque pour lui il s'en croyoit mnocenl: In nocens ego sum à sanguine justi hujus (i). Mais enfin, imprécation dont l'eÛ'el, dans le cours des siècles , n'a été que trop réel et que trop visible. Nation réprouvée , race maudite du ciel et de la terre , vous l'éprouvez encore maintenant ! Ce n'étoit pas seulement un souhait que formoient vos pères j c'étoit une vérité qu'ils annonçoienl. Ce sang qu'ils ont versé , en retombant sur eux, a rejailli sur vous; et prophètes contre leur pensée et contre leur intention , ils n'ont rien prédit qui ne soit accompli, et qui ne s'accomplisse tous les jours.

Cependant , chrétiens, voyons la chose plus en détail quoique toujours en abrégé ; et par l'applica- tion que j'en vais faire , apprenons quels sont les redoutables jugemens de Dieu sur les pécheurs, et à quoi nous nous exposons en profanant par le péché le sang de Jésus-Christ , et en le suscitant contre nous. Car prenez garde , s'il vous plaît ; en vertu de ce sang divin si injustement répandu par les Juifs, et si jus- tement retombé sur cette nation sacrilège. Dieu les a affligés de trois grands maux , ou plutôt Dieu les a affligés de tous les maux , que nous pouvons réduire à trois espèces : ruine temporelle , aveuglement spirituel , réprobation éternelle. Je m'explique , et ceci, sans doute , mérite bien nos réflexions, et doit bien nous faire connoître quelle vengeance le Sei-

(i) MaUh. 37.

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4^

gneur sait tirer de ses ennemis , et comment il sait punir les offenses qu'il reçoit.

Ruine temporelle. Jamais il n'en fut de plus entière . et en pouvons-nous avoir une peinture plus vive, que celle même qu'en avoit tracée le Fils de Dieu avant sa dernière entrée en Jérusalem ? Car il vit dès- lors tout ce qui de voit arriver à cette ville criminelle : il en parut touché jusqu'aux larmes ; et quelle désola- lion lui annonça-t-il ? Qu'il viendroit un temps les étrangers l'assiégeroient ; qu'ils en seroient bientôt maîtres, qu'ils la pilleroienl, qu'ils la saccageroient , qu'ils la renverseroienl de fond en comble , qu'ils ne laisseroient pas pierre sur pierre; que ces calamités s'étendroient sur toute la nation , qu'elle seroit sé- parée , dispersée , et qu'il ne lui resteroil ni empire, ni demeure , ni temple. Or , personne n'ignore com- ment tout cela de point en point s'est vérifie. Nous en sommes témoins; et si nous voulons remontera la cause , le même Sauveur a pris soin de la marquer: parce que ce peuple malheureux n'a pas connu la visite du Seigneur; parce que n'écoutant ni reproches intérieurs de la conscience, ni remontrances tant de fois réitérées de la part de Pllale, ni droit, ni équité, ils n'ont suivi que leur passion et que la haine qui les transportoll ; parce que depuis tant de siècles qu'ils ont trempé leurs mains parricides dans le sang d'un Dieu , ce sang adorable n'a point cessé , ni jamais ne cessera dans tous les siècles , de crier au ciel ven- geance contre eux. De sorte que ce même sang qui devoitêlre la ressource de tout Israël et leur rédemp- tion , est devenu , selon qu'ils s'y étoient eux-mêmes

46 SDR LE JUGEMENT DU PEUPLE

condamnés, leur perle et leur deslruclion : Safiguis ejus super nos et super Jilios nostros.

Aveuglement spirituel. C'est ce voile dont a parlé saint Paul ; ce voile qu'ils ont sur les yeux , et qui , jusques à présent les a empêchés d'apercevoir la lumière qui les cnvironnede toutes parts, et se montre à eux dans toute sa clarté. Et n'est-il pas étrange qu'après tant de témoignages les plus sensibles et les plus évidens de la justice divine qui les poursuit , et qui voudroit leur faire enfin reconnoître la grièveté de leur crime , ils ne se rendent point encore ; que toujours également obstinés et endurcis , ils conser- vent le même ressentiment contre le vrai Messie qu ilâ ont renoncé , et s'en promettent un autre qu'ils ne verront jamais ; que de génération en génération , cette inflexible dureté de cœur et cette impénitence se perpétue comme un héritage ; que par ils irri- tent toujours de plus en plus la colère du Seigneur , et qu'ils achèvent, ainsi qu'il est dit dans l'évangile , de remplir la mesure de leurs pères ? A quoi devons- nous attribuer ce mortel assoupissement , et d'oii a-t-il pu venir ? c'est qu'ils se sont retirés de Dieu, et que Dieu s'est retiré d'eux; c'est qu'ils ont aban- donné Dieu , et que Dieu les a abandonnés. Car c'est en ce sens que le Seigneur disoit à son Prophète : Aveuglez-les , et rendez-les sourds , afin qu'ils voient comme s'ils ne voyoient point, et quils entendent comme s'ils n'entendoient point. Ils ont méconnu leur libérateur , et son sang qu'ils ont fait couler est encore tout fumant. Au Heu d'être pour eux une source inépuisabk de grâces , comme il pourroiî

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4?

l'être après tout, s'ils en vouloient profiler, c'est lui qui en détourne le cours et qui les arrête. Au lieu de servir à leur guérison , c'est lui qui aigrit leurs plaies et qui les envenime. Suite funeste de cet arrêt qu'ils ont porté contre eux-mêmes , et qui s'exécute dans toute son étendue et toute sa force : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.

Réprobation éternelle. Je ne dis pas que ce sbit dès la vie une réprobation déjà parfaite et consom- mée; mais je veux dire que Dieu les ayant livrés à leur sens réprouvé , il arrive de qu'ils marchent dans la voie de perdition , et qu'il est d'une difficulté extrême de les en faire jamais revenir. On gagneroit à Jésus-Christ des millions de païens et d'idolâtres , plutôt qu'on ne lui ramèneroit un seul de ce peuple perverti et marqué du plus visible caractère de la damnation. C'est le triste sort ils sont réservés. Au jugement de Dieu, à ce jugement Jésus-Christ présidera en personne, ils paroîtront devant lui tout couverts , ou pour mieux dire , tout souillés de son sang. La tache alors en sera ineifacable : tous les feux de l'enfer ne la purifieront pas; sans cesse elle se pré- sentera à leurs yeux, et sans cesse ils s'écrieront pen- dant toute l'éternité, non plus en insultant à ce Dieu Sauveur , mais en se désespérant : San guis ejus super nos et super filios nostros»

Or , mes frères, pour en venir à nous-mêmes, pour tirer de une instruction qui nous retienne dans le devoir, ou qui nous engage fortement et promptement à y rentrer , il est certain , et c'est l'ex- presse docirine du grand Apôtre, que par le péché

48 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

nous faisons outrage au sangde Jésus-Christ , comme si nous le répandions tout de nouveau et nous le fou- lions aux pieds. D'où il s'ensuit que nous l'attirons contre nous-mêmes , ce sang précieux ; que nous le faisons retomber sur nous-mêmes , et que par pro- portion nous nous exposons aux mêmes châtimens que les Juifs et aux mêmes vengeances du ciel.

Je n'exagère point , et ce que j'avance ici n'est que trop vrai et que trop solidement fondé. Car , quoique nous ne soyons plus à ces temps oi^i Dieu , gouvernant un peuple grossier et tout charnel , faisoit plus communément éclater contre lui sa justice par des maux temporels, comme il le récompensoil par des prospérités humaines, nous ne pouvons néan- moins douter quil ne punisse encore de la même sorte bien des pécheurs , et qu'il ne les afflige des mêmes misères. Tant de malheurs publics qui dé- solent les Etats , tant de fléaux qui y portent le ravage , guerres , pestes , famines , ne sont-ce pas souvent les effets de la licence des peuples et de la corruption de leurs mœurs? Tant d'accidens particuliers et de revers qui renversent des famiiles , qui en dissipent les biens 5 qui en ternissent l'éclat , qui en troublent la paix, qui font échouer les desseins les mieux con- certés , qui font évanouir les espérances les mieux établies , qui empêchent que rien n'avance jque rien ne réussisse et ne succède heureusement : ne sont-ce pas souvent de justes punitions , ou des injustices d'un père , de ses fraudes et de ses mauvais tours , de ses excès et de ses débauches ; ou des monda- nités d'une mère , de son faste et de son orgueil , de

,ses

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 49

ses inlrigiies et de ses scandales ; ou de la conduite déréglée des enfans, les uns mal élevés et maîtres d'eux-mêmes , les autres rebelles à toutes les leçons qu'on leur fait , et emportés par le feu d'une jeu- nesse libertine et passionnée? Combien de déca- dences, de chutes, de disgrâces; combien d'humi- liations, d'afflictions, de chagrins ; combii^n de con- tre-temps fâcheux, de traverses, de contradictions; combien d'infirmités, de maladies , de morts subites; combien d'infortunes, et de toutes les espèces, que nous imputons, ou à la malice des hommes, ou aux caprices du hasard, sont des coups de Dieu et de secrètes malédictions dont il nous frappe ?

On ne le voit pas, on n'y pense pas , parce qu'on s'accoutume à regarder toutes choses avec les yeux de la chair , sans ouvrir Jamais les yeux de la foi. On prend bien des mesures , on imagine bien des moyens pour se rétablir dans un meilleur état : mais le plus sûr 5 ce seroit celui que donnoit le Prophète à Jérusalem : Lavamini .^ miindi estote (i) ; Purifiez- vous , et lavez -vous de tant d'iniquités : Auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis (2) ; Bannissez de votre cœur le péché qui l'infecte, et qui blesse la vue de votre Dieu : Quiescite agere perverse 3 discite henèfacerc (3); Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien. Alors vous commen- cerez à jouir d'un sort plus heureux , même selon le monde. Dieu bénira vos entreprises, il adoucira vos peines ; vous verrez votre maison se relever , vos alFaires prospérer; tout ira selon vos voeux, et

(1) Isaï. 1. (a) Ihid, (3) Ihid.

TOME IX. L

5o SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

VOUS connoîtrez de quel avantage il est, non-seule- ment par rapport au salut , mais par rapport à la vie présente, d'avoir pour vous le Seigneur , et de vivre dans sa grâce : Si volueritis et audieritis me y hona terrœ comedetls (i).

Je sais ce que vous me direz : que cette règle n'est pas générale. J'en conviens : on voit des pécheurs dans l'opulence , on en voit dans la splendeur , on en voit qui passent leurs jours dans le plaisir , et qui goûtent ou semblent goûter toutes les douceurs de la vie. Mais écoutez la réponse de saint Augustin : c'est que s'ils sont exempts de toute peine temporelle, ils n'en sont que plus rigoureusement punis ; et que le plus grand de tons les châtimens , est que Dieu maintenant les épargne , et ne prenne pas soin de les châtier : pourquoi ? parce qu'il les laisse par tomber dans un aveuglement d'esprit et un endur- cissement de cœur, qui leur ôtent presque toute espérance de retour , et qui les conduisent à l'im- pénitence finale. Si Dieu dès à présent envoyoit à ce pécheur quelque adversité , il se dégoûteroit du monde , il rentreroit en lui-même, il feroit des ré- flexions sérieuses sur la disposition de son ame , il comprendroit que c'est la main de Dieu qui s'est appesantie sur lui, il reconnoîtroit ses égareraens, et penseroit à se remettre dans l'ordre et à reprendre la bonne voie qu'il a quittée : mais parce que le monde a toujours pour lui les mêmes agrémens , parce que tout répond à ses désirs et que tout flatte ses incli- nations , de vient qu'il se plaît dans son péché ,

(i) Isaï. 1.

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 5t

^u'il s'y attache sans cesse par de nouveaux liens , qu'il s'y endort si profondément , que sans un mi- racle de la grâce , on ne peut plus attendre qu'il se réveille de ce sommeil léthargique.

Vengeance de Dieu d'autant plus funeste, qu'on la ressent moins , et que Lien loin d'en être effrayé , on s'en applaudit , et on la prend pour un bonheur et une féhcité. Les plus sages même s'y laissent sur- prendre , et ont peine de voir des gens sans piété , sans règle, peut-être sans religion et sans foi; dos gens adonnés aux vices les plus honteux , et plongés en toutes sortes de désordres; des gens à aui rien ne coule , ou pour leur fortune, ou pour leur plaisir, ni trahisons, ni mensonges, ni fourberies, ni chi- canes , ni violences , ni concussions : de les voir , dis- je , en effet s'élever, s'agrandir , s'enrichir, venir à bout de tous leurs projets , quoique les pkis iniques, et avoir tout à souhait. Dieu, dit -on quelquefois, est témoin de cela ; et comment le souffre-t-il? Ahî mes frères , comment il le souffre? vous me le de- mandez , et moi je prétends que c'est par un des plus redoutables arrêts de sa justice. Car je m imn'Mno l'entendre prononcer contre ces pécheurs enivrés do leur prospérité prétendue , le même anathême qu'il prononça contre les peuples d'Ephraïm : coroncs superhiœ , ebriis Ephraïm (i); Malheur à ces am- bitieux , qui ne font que monter de degrés en degrés; malheur à ces voluptueux qui ne font que passer de plaisirs en plaisirs ; malheur à ces riches avares et intéressés , qui ne font qu'ajouter héritages à héri-

(i) Isaï. aS.

4-

52 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE

tages, et qu'entasser trésors sur trésors: pourquoi? parce que c'est ce qui les entretient dans leur ivresse, c'est-à-dire , dans leur attachement à la terre , dans leur insensibilié pour le ciel , dans toutes leurs cu- pidités. Aussi rien ne les touche , je dis rien de tout ce qui regarde leur éternité; et n'est-ce pas l'état de tant de mondains et de mondaines? On a beau leur représenter le péril ils se trouvent exposés: ils ont perdu là-dessus toute vue , tout sentiment. Ils marchent toujours du même pas sans s'alarmer > et suivent toujours le même train de vie , jusqu'à ce qu'ils se soient enfin précipités dans l'abîme.

Et en quel abîme? voilà chrétiens, le comble des vengeances divines contre le péché , et voilà le der- nier coup de la justice du Seigneur qui le punit : une réprobation éternelle. Voilà le terme fatal le pécheur se laisse entraîner et ce qui lui est dû. Vé- rité incontestable dans la religion que nous profes- sons. Il n'est point ici question de douter, de rai- sonner, de disputer. Nous sommes chrétiens; et nous ne pouvons l'être, que nous ne reconnoissions celle éternité de peines comme le juste salaire du péché , comme la suite naturelle du péché, comme la fin malheureuse mène par lui-même le péché. G'étoit pour nous délivrer de ce souverain malheur , que Jésus-Christ avoit donné son sang, et tout son sang; mais par l'abus criminel que le pécheur en a fait , ce sang , qui devoit le laver , ne sert qu'à le rendre aux yeux de Dieu plus difforme ; ce sang, qui devoit le réconcilier , ne sert qu'à le rendre devant Dieu plus coupable; ce sang, qui devoit être son salut, de-

CONTRE JÉSUS-CHRIST. 53

vient la perte irréparable de son ame et sa dam- nation.

Ah 1 mes frères , qui pourroit exprimer, je ne dis pas la douleur , mais le désespoir du réprouvé sur qui coule le sang de son Sauveur , non plus pour éteindre les flammes qui le dévorent , mais pour les allumer! Car ce sang divin descendra jusque dans l'enfer; et c'est que doit se vérifier dans toute son étendue cette parole de l'Ecriture , que le Seigneur , le Dieu tout- puissant , a fait distiller sa fureur sur ses ennemis , et sa plus grande fureur ; Magnus enim Jïiror Domini stillaçit super Jios (i). De vous ex- pliquer quels sont les effets de celte colère du Sei- gneur , aigrie et irritée par cela même qui devoit l'adoucir et l'apaiser, c'est ce qui me conduiroil trop loin , et ce qu'on vous a fait mille fois entendre ; c'est ce qu'éprouvent tant de pécheurs déjà condamnés; et plaise au ciel que nous nous mettions en état de ne l'éprouver jamais.

Pour cela que nous resle-t-il , mes cliers auditeurs? contrition, réformation dévie, satisfaciiou. Contri- tion à la vue de tant de péchés qui nous ont éloignés de notre Dieu , de ce Dieu digne de tout notre amour , et dont nous n'avons payé les bienfaits que d'ingratitudes et d'offenses. Réformalion : car il ne sufîil pas de pleurer le passé, il faut penser àTavenir. Il faut le régler, il faut le sanctifier, il faut rendre à Dieu toute la gloire que le péché lui a ravie, il faut se dédommager de tous les mérites qu'on a perdus , ou qu'on n'a pas amassés : or , on ne le peut

(1)2. Paralip. 34.

^4- SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE, ClC. que par une vie loiUe nouvelle , el d'autant plus ri'mplic (le bonnes œuvres, qu'elle a été plus souille'e de crimes. Salisfacilon : n'allons point, mes frères, n'allons point chercher plus loin que dans ce saint temple , le prix nécessaire pour nous acquitter auprès de la justice divine. C'est dans ce tabernacle qu'il est renfermé; c'est que repose ce sang, qui seul a pu expier tons les péchés du monde, et qui peut h plus forte raison expier les nôtres. Prosîernons- nous devant lui, et adressons-nous à lui. Sang ado- rable, relique vivante de mon Dieu, remède souve- rain et toul-puissani , c'est en vous que je me confie et que je mets toute mon espérance. Quand je serois mille fois encore plus chargé de délies, il n'est rien que vous ne puissiez payer pour moi , et c'est ce que j'attends de vous. Aussi coupable que je le suis, je devrois pour lexpialion de mes iniquités, répandre tout mon sang ; mais sans vous que serviroit mon sang, elle sang de tous les hommes? Vous êtes donc ma ressource, et c'est à vous que j'ai recours. Ison pas que je veuille m'épargner moi-même : je suis pécheur, et par conséquent, je veux désormais el je dois me traiter en pécheur. Mais ma pénitence tirera de vous toute sa vertu , et n'aura de mérite qu'autant qu'elle vous sera unie. Vous la sanctifierez, vous la consacrerez , vous me la rendrez salutaire pour l'éternité bienheureuse , où. nous conduise , etc.

EXHORTATION

SUR LA

FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST.

t

Tune appreliendit Pilatas Jesum , et flagellavlt.

' Alors Pilate fit prendre Jésus , et le fit flageller. En saint Jean , chap. 19.

Vj/UEL nouveau spectacle , chrétiens , et quelle san- glante scène ! on conduit notre divin Maître dans le prétoire de Pilate; on le dépouille de ses habits et on l'attache à une colonne : outre une nombreuse multitude de peuple qui l'investit de toutes parts , une troupe de soldats s'assemble autour de lui ; ils sont armés de fouets , et ils se disposent à le dé- chirer de coups! Pourquoi ce supplice, et qui l'a ainsi ordonné ? Comment s'y comportent les mi- nistres du juge qui vient de rendre cet arrêt, et comment est-il exécuté ? c'est ce que je me suis pro- posé de vous mettre aujourd'hui devant les yeux , et ce qui doit faire également le sujet de votre compas- sion et de votre instruction. Pour y procéder avec ordre, observez, s'il vous plaît, qu'un supplice de- vient surtout rigoureux, et par la honle qui l'accom- pagne, et par l'excès de la douleur qu'il est capable de causer. En quoi l'esprit et le corps ont tout à la fois à soutiVir ; car la honle afflige l'esprit, et la dou- leur fait impression sur les sens et lourmeiiie le corps»

56 SUR LA FLAGELLATION

L'une et l'aiure ne se trouvent pas toujours jointes ensemble. La honte d'un supplice peut être extrême, Sans qu'il y ait nulle douleur à supporter ; ou la douleur en peut élre très-cuisante et très-violente , sans qu'il s'y rencontre nulle confusion à soutenir. Mais voici ce que je dis touchant celle cruelle fla- gellation , le Sauveur des hommes se vit con- damné : c'est que ce fut tout ensemble un des sup- plices de sa passion , et le plus honteux ^ et le plus douloureux. Celle honte qu'il a voulu subir , tout Dieu qu'il éloit, nous apprendra à corriger les dé- sordres d'une honle criminelle , qui souvent nous arrête dans le service de Dieu , et à nous prémunir contre le péché , de la honle salutaire que nous en devons concevoir. El celte douleur qu'il a vouhi res- sentir dans tous les membres de son corps, nous ani- mera à retrancher en nous les délicatesses de la chair, et à nous armer contre nous-mêmes des saintes ri-^ gueurs de la pénitence chrétienne. Voilà en deux mots lout le fond de cet entretien et tout le fruit que vous en devez relirer.

PREMIÈRE PARTIE.

C'étoît une nécessité bien dure pour Pilate , que celle l'obstination des Juifs seaibloit le réduire, de trahir ses propres sentimens et d'agir contre tous les reproches de son cœur, en livrant à la mort un homme dont il ne pouvoit ignorer la bonne foi, la candeur, la sainteté, et en l'abandonnant à toute la violence de ses ennemis. Il est vrai que ce gouver- neur, revêlu de l'autorité du prince, pouvoit re-

DE JÉSUS-CHRIST. Sj

pousser la violence par la violence ; qne dans la place , qu'il occupoil et dans le crédit que lui donnoit son rang , il ne tenoil qu'à lui de se déclarer le protec- teur du Fils de Dieu , de l'enlever d'entre les mains de ses persécuteurs , et de le mettre à couvert de leurs poursuites. Il est même encore vrai , que non- seulement il le pouvoit , mais qu'il le devoit : car il éloit juge , et selon toutes les lois de la justice , il devoit défendre le bon droit contre l'iniquité et l'oppression. Mais il craignoit le bruit ; et par un caractère de timidité si ordinaire jusque dans les plus grandes dignités, il ne vouloit point faire d'éclat: mais il craignoit les Juifs; et par une lâche prudence, il ne vouloit pas s'exposer à une émeute populaire : mais il craignoit l'empereur, dont on le menaçoil; et par un vil intérêt , il ne vouloit pas qu'on pût l'accuser devant lui et le citer à son tribunal.

Quelle est donc sa dernière ressource , et quel est enfin l'expédient qu'il imagine pour fléchir des cœurs que rien jusque-là n'avoit pu toucher ? Ah ! mes frères , l'étrange moyen ! et fut-il jamais une conduire plus bizarre et plus opposée à toutes les règles de l'équité ? c'est de condamner Jésus-Christ au fouet, dans l'espérance de calmer ainsi les esprits et de leur inspirer des senlimens plus humains, en leur don- nant une partie de la satisfaction qu'ils demandoient: car telle est la vue de Pilate. Quoi qu'il en soit , la sentence est à peine portée , qu'on en vient à la plus barbare exécution. Des mains sacrilèges saisissent cet adorable Sauveur, lui déchirent ses vêtemens et les arrachent , le lient à un infâme poteau , et se pré-

58 SUR LA FLAGELLATION

pareiil a lui faite éprouver le iraiiement le plus in- digru ti le plus sensible outrage. Que vous dirai-je, cbrtîieti.s? ei quelle honeur! ce corps virginal, ce c rp» formé pj;r lEspiit même de Dieu dans le sein Ce Marie , ce leuîpîe vivant de la divinité, est ex- posé aux yeux d'une populace insolcnie et à la risée d'une brutale soldatesque. Il l'avoil piédit, ce Verbe éternel; il nous l'avoil annoncé par son Prophète, lorsque parlant à son Père, il lui disoit: Quoniam ■propier te sustinui opprohrium , opcruit confusio faciem meam (i) ; C'est pour vous , mon Père , c est pour la gloire de votre nom que j'ai voulu être comblé d'opprobre, et couvert de honte et de confusion.

Arrêtons-nous , mes chers auditeurs , et sans BOUS retracer des images dont les âmes innocentes pourroient être blessées, considérons seulement et en général cette honte du Fils de Dieu comme le modèle ou le correctif de la nôtre. Dieu nous a donné la honte, ou du moins il nous en a donné * le principe pour nous servir de préservatif contre le péché. La honte est une passion que la nature rai- sonnable excite en nous , et qui nous détourne , sans que nous remarquions même ni comment, ni pour- quoi , de tous les excès et de toutes les impuretés du \ice. C'est une bonne passion en elle-même; mais elle n'est que trop sujette à se dérégler dans l'usage que nous en faisons ; et il nous falloit un aussi grand exemple que celui de Jésus-Christ pour en corriger le désordre. Or , je prétends que jamais cet homme- Dieu ne nous a fait là-dessus de leçon plus solide ni

(i) Psalm. 6S.

DE JÉSUS-CHRIST. 5^

plus touchante que dans le mystère que nous mé- ditons.

En effet, chrétiens, savez-vous d'où lui vient celle confusion , qui le jetie dans le plus profond accablement ? Ah ! mon Père , ajouloii-il , comme il n'y a que vous qui connoissiez toute la mesure de mes humiliations , il n'y a que vous qui , par les lu- mières infinies de votre sagesse, en puissiez bien pénétrer le fond et découvrir le véritable sujet : Tu sels improperium meum et confusionein meam{y). Les hommes en ont été témoins, ils en ont vu les dehors , et rien de plus; mais vous , Seigneur, sous ces apparences et ces dehors qui n'en représenloient que la plus foible partie , vous avez démêlé ce qu'il y avoit de plus intérieur et de plus secret, et vous en avez eu une science parfaite : Tu scis conjusio- nem meam. Or, cette science des opprobres de Jésus- Christ et de la confusion qui lui a couvert le visage, c'est , mes frères, ce qu il a plu à Dieu de nous révéler. Qu'est-ce donc ici qui Ihumilie , et de quoi a-t-il plus de honte? est-ce d'avoir à subir un châ- timent qui ne convient qu'aux esclaves ? en consen- tant à prendre la forme d'un esclave , il a consenti à en porter toute l'ignominie. Est-ce d être fouetté publiquement comme un scélérat? il proleste lui- même qu'il y est tout disposé , et il est le premier à s'y offrir , parce que c'est obéir à son Père , parce que c'est pour honorer la majesté de son Père et pour satisfaire à sa justice : Quoniam ego in Jlagella paratus sum (2). Est-ce même de l'élat il paroît

(1) Ps. 6§. ('j) Pialiii. 57.

^O SUR LA FLAGELLATION

devant tout un peuple qui l'insulie et qui lance contre lui les traits de la j^lus piquante et de la plus maligne raillerie ? voilà, je 1 avoue , voilà de quoi faire rougir le ciel et de quoi confondre le Dieu de l'univers; mais j'ose dire après tout , et vous devez, mon cher auditeur, le reconnoîire , que ce qui redouble sa confusion , que ce qui la lui fait sentir plus vivement , que ce qui la lui rend presque insoutenable , ce n'est point tant l'insolence des Juifs que la nôtre. Expli- quons-nous , et confondons-nous nous-mêmes.

Oui , chrétiens , de quoi il rougit ce Saint des saints et ce Dieu de pureté , c'est de vos discours licen- cieux, c'est de vos paroles dissolues, c'est de vos conversations impures, c'est de vos libertés scan- daleuses, c'est de vos parures immodestes, c'est de vos regards lascifs, c'est de vos atlachemens sen- suels , de vos intrigues , de vos rendez-vous , de vos débauches, de vos débordemens , de toules vos abo- minations. Car c'est ce qu'il se rappelle dans cet état de confusion le texte sacré nous le propose : c'est de tout cela qu'il est chargé , de tout cela qu'il est responsable à la justice divine , et de tout cela , encore une fois , qu'il rougit d'autant plus , que par l'alFreuse corruption du siècle et par l'audace la plus effrénée du libertinage , vous en rougissez moins.

De là, mes frères , j'ai dit que nous devions ap- prendre à réformer en nous les pernicieux effets de la honte et à sanctifier même cette passion pour l'employer à notre salut. Quel en est le dérèglement et l'abus le plus ordinaire ? Je le réduis à deux chefs : l'un , de nous porter sans honte à ce qu'il y a pour

DE JÉSUS-CHRIST. 6l

nous de plus honteux; et l'autre , de nous éloigner par honte de ce qui devroit faire notre gloire aussi Lien que notre bonheur. Voici ma pensée , qui n'est pas difficile à comprendre. Nous n'avons nulle honte de commettre le mal, et nous en avons de pratiquer le bien. D'où il arrive que nous péchons le plus ouvertement , et que souvent même nous nous en glorifions : au lieu que s'il s'agit dun exercice de piété , de charité, de quelque bonne œuvre que ce puisse être , ou nous l'omettons lâchement , parce qu'un respect tout humain nous retient, ou nous ne nous en acquittons qu'en particulier et secrètement , parce que nous craignons la vue du public et les vains jugemensdu monde. Deux dispositions les plus dangereuses et les plus mortelles. Car il n'est pas possible que j'entre jamais dans la voie de Dieu , ou que je m'y établisse, si je ne me défais de cette honte mondaine, qui me relire de l'observation de mes devoirs et de la pratique des vertus chrétiennes; si je n'acquiers cette honte salutaire , qui nous sert de barrière contre le vice, et qui nous en détourne. Il faut donc que je bannisse l'une de mon cœur, et que j'y entretienne l'aufe. La honte du bien , dit saint Bernard , est en nous la source de tout mal , et la honte du mal est le principe de tout bien. Par con- séquent je dois apporter tous mes soins à maintenir celle-ci dans mon ame , et combattre celle-là de toutes mes forces. Sans la honte du péché, ajoute saint Chrysostôme,bien loin de pouvoir me conser- ver dans l'innocence , je ne puis pas même après ma chute me relever par la pénitence : pourquoi ?

62 SUR T-A FLAGELLATION

parce que la pénllence est fondée sur la honte du péché, ou plutôt, parce que la pénitence n'est autre chose qu'une sainte honte et qu'une horreur eiïicace du péché. D'oii il s'ensuit que c'est par la honte du péché que je dois retourner à Dieu , que je dois me rapprocher de Dieu , que je dois commencer Tou- vraee de ma réconciliation avec Dieu.

Mais du reste , en vain le commencerai-je par , si dans un assemblage monstrueux , je joins à la honte du péché une fausse et damnable honte de la vertu. Car alors ce que j'aurai commencé , je ne I achèverai jamais , puisque cette honte de la vertu ruinera dans moi tout ce qu'aura produit la honte du péché. Ainsi, mes frères, voulons-nous consommer l'œuvre de notre sanctification ? outre la honte du péché , revêtons-nous des armes du salut , c'est-à- dire , d'une fermeté , d'une intrépidité , d'une har- diesse , et , selon l'expression de saint Augustin , d'une sage et pieuse effronterie dans le culte de notre Dieu et dans l'accomplissement de tous les devoirs de la religion. Règles divines , et admirables enseignemens , que nous recevons de Jésus-Christ même. Tournons encore vers lui les yeux , et for- mons-nous sur un modèle si parfait.

Le voilà , ce Sauveur adorable , dans la plus grande confusion : et ce qui fuit sa honte , ce sont les péchés d' autrui : comment n'en aurols-je pas de mes propres péchés ? Ah ! mallieureuse , disoit le Sei- gneur par la bouche de Jérémie à une ame pécheresse, en es-tu réduite ? Je ne vois plus de ressource pour loi. Ton iniquité est montée à sou dernier terme^

DE JÉSUS-CHRIST. 63

et je suis sur le point de l'abandonner : pourquoi ? parce que lu l'es fait un front de prosliluée , et que tu ne sais plus ce que c'est que de rougir : Frons meretricis focta est tihi ; noluisti eruhcscere (i). Tandis que tu n'étois pas tout-à-fail insensible à la honte que dévoient le causer tes crimes et les disso- lutions , j'espérois de toi quelque chose ; car celle honte ëtoil encore un reste de grâce , et un moyen de conversion : mais maintenant que tu l'as perdue , qui sera capable de le ramener de les égaremens , et qui pourra te rappeler à ton devoir ? La crainle de mes jugemens est bien forte , mais elle s'efface en même temps que la honte du péché. La vue de l'éternilé est bien terrible , mais on n'y pense guère dès qu'une fois on a déposé toute honte du péché. Ma grâce est toute-puissante , mais elle ne l'est que pour inspirer la honte el la douleur du péché. De , tant que lu demeureras sans honte et sans pudeur dans ion péché, il n'y arien à attendre de ta part, et tes plaies deviennent incurables : Frons meretricis facto est tihi ; noluisti eruhescere.

En effet , chrétiens , s'il y a en celte vie un étal de perdition et presque sans remède , c'est celui d'un pécheur qui ne rougit plus de son péché ; el la raison qu'en apporte saint Bernard devroit faire trembler tout ce qui se rencontre ici de pécheurs disposés à tomber en ce fatal endurcissement. C'est , dit- il , que la honte du péché est la dernière de toutes les grâces que Dieu nous donne ; et qu'après cette grâce , il n'y a presque plus de ces grâces de

(i) Jerem. 3.

64 SUR LA FLAGELLATION

salut , de ces grâces spéciales et de choix , qui font impression sur une ame criminelle , et qui , par une espèce de miracle, la retirent de l'abîme oh elle est plongée. L'expérience nous le fait assez connoîire , et la chose ne se vérifie que trop par la nature même des grâces. Si donc, reprend saint Bernard, je ne ressens plus celle grâce de honte et cette confusion qui me troubloit autrefois à la présence du péché , et qui m'en éloignoit , j'ai lieu de craindre que je ne sois bien près de ma ruine , et que Dieu ne me laiise dans un funeste abandon nement.

Mais le moyen de réveiller en moi celle grâce si précieuse , et d'y exciter celle confusion ? Jésus- Christ, mes frères , Jésus-Christ: c'est celui qui la ranimera, qui la ressuscitera, qui la fera renaître, quand elle seroil pleinement éteinte. Il nous suffit de le contempler dans le mystère de sa flagellation. Nous l'y verrons chargé d'opprobres pour nos péchés ; mais beaucoup moins confus de ses opprobres que de nos péchés. , mon frère, s'écrie saint Chry- soslôme , si tu ne rougis pas de ton crime , rougis au moins de la honte qui en retombe sur ton Sau- veur ! Si lu ne rougis pas de pécher , rougis au moins de ne pas rougir en péchant ! Car le plus grand sujet de honte pour toi , c'est de n'en avoir point, et peut être cette honte ne le sera pas inutile , puis- quelle servira à faire revivre en toi la honte du pé- ché même, et qu'A force d'avoir honte de n'en point avoir , lu pourras en avoir dans la suite et la reprendre.

Oui doute, chrétiens, que cette pensée ne pût

êlre

DE JÉSUS-CIIRIST. C5

être un frein pour le plus déterminé pécheur, s'il faisoit dans son péché cette réflexion : Ce péché que je commets a fait rougir mon Dieu ! Il en a porté la tache , et cette tache avec laquelle il s'est présenté aux yeux de son Père , lui fut , tout inno- cent qu'il étoit , plus ignominieuse que tous les coups de fouet dont l'accablèrent ses bourreaux. Combien plus encore doit-elle donc me défigurer devant Dieu? Ce qui fut plus sensible à Jésus-Christ dans le pré- toire , ce n'étoit pas d'être exposé à la vue des Juifs , ni d'être en butte à tous leurs traits , mais de pa- roître avec mon péché devant tous les esprits bien- heureux et toute la cour céleste. Or , n'ai-je pas actuellement moi-même tout le ciel pour témoin , et n'est-ce pas assez pour me confondre , et pour arrêter par cette utile confusion le cours de mon désordre ? Veux-je me réserver à cette confusion universelle du jugement de Dieu, ma honte éclatera aux yeux du monde entier ? Et ne vaut-il pas mieux en rougir présentement avec fruit dans le souvenir d'un Dieu sauveur attaché à la colonne , que d'en rougir inutilement et avec le plus cruel désespoir, aux pieds d'un Dieu vengeur assis sur le tribunal de sa justice ?

Mais ce n'est pas tout. La môme honte que nous n'avons pas pour le mal, ou que nous travaillons u éloufter , nous l'avons pour le bien , et nous man- quons de courage pour la surmonter. Du moins , eu rougissant du péché , nous rougissons également de la vertu. De sorte que par l'alliance la plus réelle, quoique la plus bizarre et la plus injuste , c'est pour TOME JX. f>

66 SUPt LA FLAGELLATION

nous tout à la fois une confusion , et de mal faire , el de bien faire : de mal faire, parce qu'il nous resle toujours un certain fonds de conscience ; de hien faire , parce que nous nous conduisons selon les idées du monde , et que nous en craignons la censure. Etat le plus ordinaire dans le christianisme. Les li- bertins déclarés n'ont honte que du bien qu'il fau- droit faire , et qu'ils ne font pas ; les âmes vertueuses de profession et les vrais chrétiens n'ont honte que du vice, qui leur est odieux et dont ils lâchent de se préserver : mais la plupart , ni libertins tout à fait , ni tout à fait chrétiens , marchent enlre ces deux extrémités , et réunissent dans eux l'une et l'autre honte , la honte du péché et la honte de la piété.

En combien d'occasions Dieu exige que nous fassions connoître ce que nous sommes , nous te- nons-nous renfermés dans nous-mêmes , et dégui- sons-nous nos sentimens , parce que nous avons de la peine à prendre parti contre telles personnes , et que nous ne voulons pas avoir à essuyer leurs rai- sonnemens et leurs discours ? Combien de fols par- lons-nous et agissons-nous contre toutes nos lumières et tous les reproches de noire cœur , parce que nous n'avons pas la force de parler et d'agir autrement que celui-ci ou que celui-là avec qui nous vivons, et que nous n'avons pas l'assurance de le contre- dire ? Un homme a de la religion , il a de la crainte de Dieu , et il voudroit vivre régulièrement el chré- tiennement ; il voudroit assister au sacrifice de nos autels avec respect ; il voudroit fréquenter les sa-

DE JÉSUS-CHIllST. 67

Cremens avec plus d'assicluilé ; il voudroit accomplir avec fidélité tous les préceptes de l'Eglise ; il voudroit s'opposer à certains scandales , abolir certaines cou- tumes, réformer certains abus; il voudroit s'absen- ter de certains lieux , rompre certaines liaisons , et s'engager en d'autres sociétés moins dangereuses et plus honnêtes; la grâce le presse , et il en voudroit suivre les mouvemens ; il le voudroit , dis-je , et il se sent de l'attrait à tout cela : mais toutes ces bonnes volontés et tous ces bons désirs , que faut-il pour les déconcerter et les renverser ? une répugnance naturelle à se distinguer et à paroitre plus religieux et plus scrupuleux , qu'on ne l'est communément à son âge et dans sa condition.

Honte du service de Dieu , n'es-tu pas répan- due , et quels dommages ne causes-tu pas jusque dans les plus saintes assemblées ? Combien de desseins fais-tu avorter? combien de vertus retiens-tu cap- tives ? en combien d'ames délruis-lu l'esprit de la fol , et combien de gloire dérobes-tu à Dieu ? Or 11 faut, chrétiens , triompher de cet ennemi; il faut, à quelque prix que ce puisse être , vaincre cette honte , non-seulement parce qu'elle est indigne du caractère que nous portons, mais parce qu'elle est absolument incompatible avec les maximes et les règles du salut. Et pour ncnis fortifier dans ce com- bat , quel exemple est plus puissant que celui de Jésus-Christ ? Car si toute la honte , disons mieux , si toute l'infamie de sa flctgellatlon n'a pu ralentir son zèle pour l'honneur de son Père , ne serois-jtî pas bien condamnable de trahir la cause de mf:ti.

68 SUR LA FLAGELLATION

Dieu par la crainte d'une parole, d'un mépris que j'aurai à supporter de la pari du monde ? Si je dois rougir , ce n'est point des railleries du monde , ce n'est point des jugemens et des rebuts du monde; mais c'est de ma lâcheté, c'est de mon infidélité , c'est de mon ingratitude, quand un aussi vain respect que celui du monde me fait oublier tous les droits et tous les intérêts du Dieu que j'adore ; d'un Dieu à qui j'appartiens par tant de titres, d'un Dieu à qui je suis redevable de tant de biens ; d'un Dieu le souverain auteur de mon être et mon unique fin , mon unique béailtude dans l'éternité. N'insistons pas davantage sur un point si évident par lui-même; et passons à un autre , nous devons considérer la flagellation du Fils de Dieu , non plus comme un des supplices les plus honteux , mais les plus douloureux ; et apprendre de à retrancher , par la mortification évangélique, toutes les délicatesses des sens et de la chair : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C etoit beaucoup pour le Sauveur des hommes d'avoir subi toute la honte d'un supplice aussi hu- miliant que celui de la flagellation; mais il falloit encore qu'il en éprouvât toute la cruauté , et que sa chair, victime d'expiation pour tous les péchés du monde , fût immolée à la rage de ses bourreaux , et mise par même en étal d'être offerte à Dieu comme une hostie précieuse , et de fléchir sa co- lère : c'est le triste objet que nous avons présente- ment à considérer. Quand les amis de Job , ins-

DE JÉSUS-CHRIST. 69

truits de son infortune et de la déplorable misère il se trouvoit réduit , vinrent à lui pour le con- soler , l'Ecriture dit que le voyant couché sur un fumier , tout défiguré et tout plein d'ulcères , ils furent saisis d'un tel étonnement , qu'ils déchirèrent leurs habits 5 qu'ils se couvrirent la lèie de cendres, et que, pour marquer la conslernalion oùils étoient, ils se tinrent plusieurs jours dans un profond et morne silenee. Il y auroit encore bien plus lieu , chrétiens , de tomber ici dans la même désolation , de garder la même conduite , et de demeurer sans parole à la vue du Fils unique de Dieu , accablé sous une grêle de coups , tout meurtri de blessures, et comme donné en proie à une troupe féroce et à toute leur inhumanité.

Que devoii-on attendre de cette brutale solda- tesque ? G'étoient des hommes nourris dans le tumulte et la fureur des armes , et de plus incapables de tout ménagement et de tout sentiment de compas- sion. G'étoient les ministres d'un juge timide et lâche, qui les abandonnoii à eux-mêmes, et dont ils pouvoient impunément passer les ordres, s'il en eût porté quelques-uns , et qu'il leur eût prescrit des bornes. G'étoient des âmes vénales et merce- naires , des âmes intéressées et d intelligence avec les Juifs , dont ils avoient à contenter la haine , pour en recevoir la récompense qui leur étoit promise et qu'ils espéroient. G'étoient les suppôts de ce peuple ennemi de Jésus-Ghrist , c'est-à-dire , du peuple le plus cruel et le plus barbare , le plus envenimé dans ses ressenlimens et le plus insaliuble dans ses yen-

yo SUR LA FLAGELLATION

peances. G'éioit toute une cohorte assemblée , afin de se relever les uns les autres , et que reprenant tour à tour de nouvelles forces , ils pussent toujours frapper avec la même violence. Tout cela, autant de conjectures des excès ils se portèrent contre cet innocent agneau qu'ils tcnoienten leur pouvoir, et contre qui ils étoient maîtres de tout entreprendre.

Que ferai-je ici , mes chers auditeurs, et que vous dirai-je? m'arréterai-je à vous dépeindre dans toute son étendue et toute son horreur une scène si san- {ïhnie ? entrerai-je dans un détail mille particu- larités nous sont cachées , et dont nous ne pouvons avoir qu'une connoissance obscure et générale ? vous représenterai-je l'acharnement des bourreaux, le feu dont leurs yeux sont allumés , les fouets grossis de Tiœuds et tout hérissés de pointes dont leurs bras sont armés ? compterai-je le nombre des coups qu'ils déchargent sur ce corps foible et déjà tout épuisé de forces par l'abondance du sang qu'il a répandu dans le jardin? Que de cris, que de nouvelles insultes de la part des prêtres, des pontifes , d'une populace in unie , témoins de tout ce qui se passe , et animant tout par leur présence ! Mais je vous laisse , mes frères, à juger vous-mêmes de toutes ces circons- tances , comme de mille autres, et à vous en re- tracer l'affieuse idée. G est assez de vous dire que cette chair sacrée du Sauveur n'est plus bientôt «u'une plaie ; que ce n'est plus partout que meur- trissures , que contusions , et qu'à peine y peul-on découvrir quelque apparence d'une forme humaine ; qu'au milieu de ce tourment, cet homme de dou-

DE JÉSUS-CHRIST. 71

leurs , après s'être soutenu d'abord, est enfin obligé de succomber ; que dans une défaillance entière , il tombe au pied de la colonne ; qu'il y demeure couché par terre , perclus de tous ses membres et privé de l'usage de tous ses sens ; qu'il ne lui reste ni mou- vement, ni action, ni voix, ni paroles; et que bien loin de pouvoir s'expliquer et se plaindre, il conserve à peine un dernier souffle et une étincelle de vie.

Que dis-je , chrétiens ? c'est en cet étal qu'il s'ex- plique à nous plus hautement et plus fortement qu'il ne s'est jamais expliqué. Il n'a qu'à se montrer à nos yeux : cela suffit. Il ne lui faut point d'autre voii que celle de son sang , pour nous instruire ; il ne lui faut point d'autre organe que ses plaies ; ce sont autant de bouches ouvertes pour nous redire ce qu'il s'est tant efforcé de nous persuader en nous prêchant son évangile: que quiconque aime sou ame en ce monde , c'est-à-dire , sa chair , que qui- conque y est attaché , et veut l'épargner et la choyer, la perdra immanquablement ; mais que pour la sauver dans l'éternité, c'est une nécessité indispen- sable de la haïr en cette vie , de réprimer ses sensua- lités , de lui refuser ses aises et ses commodités , de lui faire une guerre continuelle en la mortifiant, en l'assujettissant, en la domptant : Qiii amat animam suam , perdet eam ; et qui odit animant suam in hoc mundo y in vitam œternam custodit eam (i). Maxime essentielle dans la morale de Jésus-Christ ; maxime la plus juste , et fondée sur les principes les plus solides ; parce que celle chair que nous avons à

(1) Joao. 12.

^2 SUR LA FLAGELLATION

combalire , est une cliair souillée de mille désordres, «ne chair de péché ; et qu'étant criminelle, elle doit être punie temporeliemenl, si nous ne voulons pas qu'elle le soit éternellement ; parce que c'est une chair rebelle , et qu'il n'est pas possible de la tenir dans la soumission et dans l'ordre , si l'on ne prend soin de la réduire sous le joug , à force de la châtier et de la mater ; parce que c'est une chair corrompue et la source de toute corruption ; puisque c'est d elle que vient tout ce que saint Paul appelle œuvres de la chair : les débauches et les impudicilés , les querelles et les dissensions, les colères et les envies , et que nous ne pouvons nous mettre à couvert de ses traits contagieux , ni les repousser , que par de salutaires violences ; parce que c'est une chair conjurée contre Dieu et contre nous-mêmes : contre Dieu dont elle rejette la loi , contre nous-mêmes dont elle ruine le salut ; et que nous devons par conséquent la regarder et la traiter comme notre plus mortelle ennemie. La chair du Fils de Dieu n'avoil rien de tout cela. C'éloit une chair sainte et sanciifiante, une chair sans tache et toute pure , une chair pleinement sou- mise à l'esprit; c'éloit la chair d'un Dieu , et tou- tefois nous voyons quels traitemens elle a reçus : or, c'est sur cela même que cet homme -Dieu baigné dans son sang, se fait entendre à nous du pied de la colonne , et qu'il nous reproche , tout muet qu'il est , nos délicatesses et l'extrême attention que nous avons à flatter nos corps ; comme s'il nous disoit : Jetez sur moi les yeux , et par une double compa- l-aisoa , confondez-vous. Idolâtres de votre cliair ,

DE JÉSUS-CHRIST. j3

VOUS ne voulez pas que rien lui manque , que rien la blesse , que rien l'incommode ; et moi , me voici déchiré de fouets et tout ensanglanté. Mais encore , qu'est-ce que cette chair dont vous prenez tant les intérêts, et qii'éloit-ce que la mienne, que j'ai si peu ménagée? reproche le plus touchant, et dont TApôtre avoit senti toute la force lorsqu'il traçoit aux premiers fidèles ces grandes règles de la péni- tence et de la mortification chrétienne : que si nous voulons être à Jésus-Christ , nous devons crucifier notre chair avec tous ses vices et toutes ses concupiscences: Qui sunt Christi , carnem suam crucifix erunt cum vitiis et concupiscentiis (i); que nous ne devons nous conduire que selon l'esprit , sans écouter jamais la chair , ni avoir égard ou à ses répugnances ou à ses désirs : Spiritu amhitlate , et dcsidefia carnis non perficietis (2) ; qu'au lieu de la consulter et de la suivre , nous devons expres- sément y renoncer , et même en quelque sorte nous en dépouiller: Expoliantesvosveierem hominem (3); que, quelque efïort qu'il y ait à faire pour cela, quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter, il ne doit être compté pour rien , et que nous ne devons jamais oublier, en considérant Jésus- Christ , que nous n'avons point encore comme lui répandu noire sang : JSondum enim usque ad sangumem restilistis (4)- Quel langage , mes chers auditeurs ! et qui de vous l'entend ? Ne sont-ce pas des termes dont le monde ignore souvent jusqu'à la signification, ou que le monde au moins croit ne convenir qu'à des

(1) Gaîat. 5. (2) llid, (3) Coloss. 3. {'\) Hcbr. i2.

74 SUR LA FLAGELLATION

solitaires el à des religieux ? Or , prenez garde néan- moins à qui saint Paul donnoit ces divines leçons , et à qui il enseignoii cette excellente morale : car ce nétoit ni à des religieux , ni à des solitaires qu'il parloit ; cétoil à des chrétiens comme vous , n'ayant au-dessus de vous d'autre avantage ni d'autre dis- tinction , sinon qu'ils étoient de vrais chrétiens , et que vous ne l'êtes pas ; c'étoil à des hommes em- ployés comme vous , selon leur profession , aux affaires du monde ; à des femmes engagées comme vous par leur état et leur condition dans la société et dans le commerce du monde. Voilà ceux à qui il recommandoit de mener une vie austère, non-seu- îemenl selon le cœur , mais selon les sens ; de mourir à eux-mêmes et à leur chair ; de se contenter du nécessaire , ou pour le logement , ou pour le vê- tement , ou pour l'aliment , et de retrancher tout ce qui est au-delà comme superflu , comme dangereux , comme indécent dans la religion d'un Dieu qui, par ses souffrances;, est venu consacrer l'abnégation de soi-même et de tout soi-même. Ces expressions ne les étonnoient point , ces propositions ne leur sem- bloient point outrées -, ils les comprenoient , ils les goùloient 5 ils se les appliquoient. Le christianisme a-t-il donc changé , et n'esl-il plus le même ? Ah ! mes frères , le christianisme a toujours subsisté ; mais reconnoissons, à notre confusion, que cène sont plus les mêmes chrétiens : nous en avons retenu le nom , et nous en avons laissé toute la substance el tout le fond.

Quoi qu'il en soit, c'est dans celle sainte morti-

DE JÉSUS-CHRIST. ']5

ficatioa de la chair que les saints de tous les siècles et de tous les états ont fait consister une partie de leur sainteté. Parcourez leurs histoires , et trouvez-eii un qui n'ait pas témoigné pour sa chair une haine parJiculière. Soit qu'ils eussent toujours vécu dans l'innocence , ou qu'après une vie mondaine ils se fussent convertis à Dieu; soit qu'ils eussent aban- donné le siècle pour se retirer dans le désert et dans le cloître , ou qu'ils fussent restés au milieu du monde pour satisfaire à leurs engagemens et à leurs devoirs : en quelque situation qu'ils aient éié, et par quelque voie qu'ils aient marché, du moment qu'ils ont commencé a embrasser le service de Dieu, ils ont commencé à se déclarer contre leurs corps, ei en sont devenus les implacables ennemis. Leurs vo- cations étoient différentes , et leur sainlelé avoit, ce semble , des caractères tout opposés : c'étoit, dans les uns , une sainteté de silence et de retraite , et dans les autres , une sainteté de zèle et d'action ; dans les uns, une sainteté toute pour elle-même, et dans les autres, une sainteté presque toute pour le public ; mais maigre cette diversité de vocations , ils sont convenus en ce point de haïr leur chair et de la traiter durement. La foiblesse du sexe , la com- plexion , le travail , les infirmités même n'ont point été des excuses pour eux. Bien loin qu'il fallût les exciter, il falloit au contraire leur prescrire des bornes et les modérer ; tant ils étoient , je ne dirai pas seulement sévères, mais saintement cruels envers eux-mêmes.

D'où leur venoit celle haine si vive et si nniver-

76 Sun LA FLAGELLATION

selle dont ils étoient tous animés? de l'ardonl de'sir qu'ils avoient conçu de conformer, autant qu'il t'ioit possible , leur cliair à la cliair de Jésus-Glirist; de la forte persuasion oii ils ëloient , que jamais leur chair ne parliciperoil à la gloire de la résurrection de Jésus-Christ , si elle ne pariicipoii à sa mortifi- cation et aux douleurs de sa passion ; du souvenir qu'ils portoient profondément gravé dans le cœur , que c'éioil pour notre chair et pour ses voluptés sensuelles , que la chair de Jésus-Christ avoit été si violemment tourmentée ; d'où ils concluoient qu'une chair ennemie de Jésus-Christ , qu'une chair cou- pable de tous les maux qu'avoit endurés la chair de Jésus-Christ, étoit indigne de toute compassion, et ne pouvoit être trop affligée elle - même , ni trop maltraitée. C'est ainsi qu'ils en jugeoient ; mais pour nous , mes chers auditeurs , nous raisonnons , ou du moins nous agissons bien autrement : la maxime la plus commune et la plus établie dans toutes les conditions, est d'avoir soin de son corps, et de ne l'endommager en rien , de ne le point fatiguer , de ne le point aflbiblir , de l'entretenir toujours dans le même embonpoint, d'en étudier les goûts, les ap- pétits , et de lui fournir abondamment tout ce qui raccommode : voilà notre principale , et souvent même notre unique occupation.

Ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus étrange, c'est qu'avec cela l'on prétend être pénitent, l'on prétend être dévot, l'on prétend s'ériger en réfor- mateur du relâchement des mœurs et de la doctrine. Appliqutz-vous à ma pensée : c'est un point de

DE JÉSUS-CIIRIST. 77

morale à quoi vous n'avez peul-êlre jamais fait assez d'attention. Que des impies déclarés, que des liber- lins de profession , que des mondains par état , se rendent esclaves de leur corps, et lui accordent tout ce qu'il demande, je n'en suis point surpris : comme ils n'aspirent , ou du moins qu'ils ne pensent à nul autre bonheur qu'à celui de la vie présente , il est naturel qu'ils en recherchent toutes les douceurs. Dès-là que ce sont des mondains , ils sont possédés du monde et de l'esprit du monde : or , tout ce qui est dans le monde , dit saint Jean , n'est qu'orgueil de la vie , que concupiscence des yeux et que concu- piscence de la chair ; il est donc moins étonnant qu'ils soient si attachés à leur chair, et qu'ils la laissent vivre à l'aise et au gré de tous ses désirs.

Mais ce qui doit bien nous surprendre , et ce que je déplore comme un des plus grands abus du chris- tianisme , je l'ai dit et je le répète , c'est qu'on pré- tende être pénilent sans pratiquer aucune œuvre de pénitence. Un homme est revenu de ses criminelles habitudes, une femme a quitté le monde, après l'avoir aimé jusqu'au scandale : il y a sujet de bénir Dieu d'un tel changement , et je l'en bénis. Ce ne sont plus les mêmes intrigues , ni les mêmes dé- sordres ; mais du reste , parlez à l'un et à l'autre de satisfaire à la justice de Dieu; représentez-leur avec l'Apoire que , comme ils ont fait servir leur corps à l'iniquilé , ils doivent le faire servir à la justice et à l'expiation de leurs péchés; dites-leur, avec saint Grégoire , qu'autant qu'ils se sont procuré de plaisirs défendus et illicites , autant ils doivent s'in-

jg s DU LA FLAGKLLATION

leidire de plaisirs même permis el innocens : c psI ime langue étrangère pour eux , et toute leur pi'ui- lence ne va qu'à corriger certains excès el ceriaius vices, sans en être moins amaleuis d'eux-mêmes, ni moins occupés de leurs personnes.

Ce qui doit bien nous surprendre , c'est qu'on prétende être dévot sans être chrétien ; je veux dire , sans marcher par la voie étroite du christianisme : car le christianisme est une loi austère et morti- fiante; el cependant tout dévot qu'on est, on ne veut rien avoir à souffrir : on renonce au luxe , au faste , à la pompe ; mais d'ailleurs on veut être servi ponctuellement , nourri délicatement , couché mol- lement , vêtu et logé commodément. Rien que de modeste en tout : mais rien en tout que de propre , que de choisi , que d'agréable. Telle dans la dévotion mène une vie millt- fois plus douce , et je pourrois ajouter , plus délicieuse , qu'une autre dans son dérè- glement et son libertinage.

Ce qui doit bien nous surprendre , c'est qu'on pré- tende s'ériger en censeur des mœurs et en réfor-

o

mateurdes relâchemens du siècle, sans penser d'abord à réformer le relâchement l'on vit soi-même à l'égard de la mortification des sens : n'est-ce pas l'illusion de nos jours ? Crier sans cesse contre des doctrines prétendues relâchées ; gémir à toute occa- sion et avec amertume de cœur sur le renversement de la morale évangr-lique ; s'élever avec zèle , ou plutôt avec emportement et avec aigreur , contre ceux qu'on veut faire passer pour destructeurs de cette sainte morale ; les regarder comme i'ivraie

DE JÉSUS-CHRIST. 79

semée dans le champ de 1 Eglise , et former de pieux desseins pour arracher ce mauvais grain : Vis imus, et colligîmus eu (i) F ne parler que de sévérité, et en lever partout l'élendart , dans les discours publics, dans les entre liens particuliers , dans les tribunaux de la pénitence , dans les ouvrages de piété : voilà les beaux dehors et les spécieuses apparences dont une infmité d'ames , ou simples , ou prévenues , se laissent fasciner les yeux. Mais quand, moins cré- dule et moins facile à confondre les apparences avec la vérité , on vient à percer au travers de ces dehors ; et que , prenant la règle de Jésus-Christ , on juge des paroles par les oeuvres : A fructibus eorum cog- noscetis cos (2) ; que trouve-t- on ? des gens sévères , ou réputés tels , mais en même temps bien pourvus de toutes choses, et ayant grand soin de l'être; des gens sévères , mais en même temps répandas dans le monde, et dans le plus beau monde, pour en goûter tous les agrémens ; des gens sévères , mais n'étant toutefois ennemis ni des diverlissemens pro- fanes , ni des conversations plaisantes et enjouées , ni des bons repas ; disons en deux mots, des gens de la dernière sévérité dans leurs leçons , mais de la dernière indulgence dans leurs exemples; anges dans leurs maximes , mais hommes , et très-hommes dans leur conduite. Ce n'est pas qu'ils ne veuillent que cette sévérité qu'ils prêchent avec tant d'em- phase , soit mise en pratique, mais par d'autres, et non par eux : comme maîtres et comme docteurs ,

(1) MatlU. i3. (2) MaUb. 7.

8o SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST.

ils s'en liennent à rinstruciion , et se déchargent sur leurs disciples de l'exécution.

Ah ! mes chers auditeurs , ne nous trompons point , et mettons-nous bien en garde contre les artifices et les prestiges de notre chair ; tout animale et toute matérielle qu'elle est , il n'est rien de plus subtil et de plus adroit à défendre ses intérêts ; ne perdons jamais de vue le grand modèle que nous propose notre mystère , et faisons à notre égard ce que fil Pilale à l'égard des Juifs, lorsqu'après la flagellation de Jésus- Christ, il le leur présenta dans l'étal le plus pitoyable , et qu'il dit : Voilà l'homme : Ecce homo (i) ; disons- le-nous à nous-mêmes en le contemplant : Voilà l'homme , et voilà le Dieu de mon salut ; voilà par cil il m'a sauvé et par oi!i je me sauverai. Les Juifs, en le voyant, n'en devinrent que plus endurcis; mais je puis me promettre que nous en serons touchés , . que nous nous sentirons animés d'une ardeur et d'une résolution toute nouvelle , pour ruiner en nous l'em- pire de la chair, afin de ne plus vivre désormais que de cet esprit de grâce qui nous élèvera à Dieu, et qui , par les saintes rigueurs de la mortification évan- gélique, nous conduira à la béatitude éternelle , que je vous souhaile , etc.

(i) Joan. 19.

EXHORTATION

EXHORTATION

SUR LE

COURONNEMENT DE JÉSUS-CHRIST.

Tanc milites Praesidis suscipîentes Jesum in praetorium , congregaverunt ad eum aniversaiu cohortem : et exuentes eum , clilamidem coccineara circumdederant ei : et p)ec- tentes coronam de spinis , posueruat super caput ejus , et aruDdineru in dextei^a ejus.

Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus dans le prétoire , rassemblèrent autour de lui toute la cohorte ; et après Vai?oîr dépouillé ^ ils le couvrirent d'un manteau de pourpre : puis faisant une couronne d'épines , ils la lui mirent sur la fête. Ils lui mirent aussi un roseau à la main droite. Ea saint Matthieu , chap. 27.

JN'ÉTOIT-CE donc pas assez de tant d'outrages déjà faits au Fils de Dieu ? et puisqu'il étoit enfin con- damné à mourir , falloit-il ajouter à l'injustice et à la rigueur de cet arrêt, de si amères insultes et de si barbares cruautés? Il semble, dit saint Glirysos- tôme , que tout l'enfer en cette triste journée fut déchaîné , et eût donné le signal pour soulever tout le monde contre Jésus-Christ. Car ce ne sont plus même les Juifs , ce ne sont plus les princesdes prêtres, ce ne sont plus les scribes et les pharisiens, qui pou- voienl avoir des raisons cachées et des sujets parti- culiers de haine contre ce divin Sauveur; ce ne sont plus , dis-je , ceux qui le persécutent ; mais ce sojut TOME IX. (j

82 SUR LE COURONNEMEKi'

les soldats de Pilale , ce sont des gentils et des étran- gers, qui en font leur jouet, et qui le préparent au supplice et à l'ignominie de la croix par les plus sen- sibles dérisions , et par toutes les inhumanités que leur inspire une brutale férocité. Les paroles démon texte nous les marquent en détail ; et voilà le mystère que nous méditerons, s'il vous plaît , aujourd'hui , et que je puis appeler le mystère de la royauté du Fils de Dieu. Car , à bien considérer toutes les circons- tances qui s'y rencontrent, j'y trouve tout à la fois la royauté de ce Dieu-homme méprisée et reconnue , avilie et déclarée , profanée , et néanmoins établie et solidement vérifiée. Je dis méprisée , avilie , pro- fanée par les indignités qu'exercent contre lui les soldats : mais je dis en même temps reconnue , établie, et solidement vérifiée par une conduite supérieure et une secrète disposition de la Providence , qui se sert pour cela de l'insolence même des soldats et de leur impiété. L'un et l'autre ne sera pas pour nous sans instruction. En voyant la royauté de Jésus-Christ si outrageusement méprisée , nous nous confondrons de l'avoir tant de fois méprisé nous-mêmes , ce Roi du ciel et de la terre ; et en la voyant si justement reconnue et si solidement vérifiée, nous apprendrons à quoi nous la devons nous-mêmes reconnoîlre , et en quoi nous la devons honorer. La suite vous déve- loppera ces doux pensées, qui comprennent tout le sujet et tout le partage de celte exhortation.

1

DE jf sus-cîuusr. 83

PREMJÈRE PARTIE.

Jamais la barbarie fut-elle plus ingénieuse qne dans la passion de Jésus-Christ, à salisfaire sou aveugle fureur ? et quelles lois si sévères ont jamais produit aucun exemple d'un supplice pareil à celui que vient d'imaginer une cohorte entière de soldats , etqu'ilsmetienten œuvre contre cet adorable maître? Ils avoient entendu dire qu'il prenoit la qualité d^ roi ; et pour se jouer de celte royauté prétendue , selon leur sens, le dessein qu'ils forment est de en déférer , avec une espèce de cérémonie et d'appa- reil , tous les honneurs , et d'observer à son égard tout ce que l'on a coutume de pratiquer envers les roi<. Ou le conduit encoT-e dans le prétoire de Pllate, on lui présente un siège qui lui doit servir de trône, on lui commande de s'asseoir, tousse rangent autour de lui : Congregat^erunl ad eum unit^ersam cokor- tem (i) ; et chacun témoigne son empressement pour être admis au nombre de ses sujets.

Ce n'est pas assez : afin de lerevêùr des marques de sa dignité , on le dépouille de ses habits collés sur son corps , déchiré et tout ensanglanté par la cruelle flagellation qu'il a endurée. Ou lui jette sur les épaules un manteau de pourpre comme son man- teau royal; on lui met un roseau à la main , qui lui lient lieu de sceptre , et qui représente son autorité et son pouvoir. On fait plus encore , et pour diadème on prend une couronne d'épines qu on lui enfonce dans la tète. De toutes les parties de ce corps sacré

(i) Matth. ay.

6.

84 SUR LE COURONNEMENT

il n'y avolt que la tête qui fiil restée saine , et qu'on n'eût point attaquée. Aussi dans les supplices des plus grands criminels , épargnoit-on toujours la tête , parce que c'est le chef domine la raison , et résident les plus nobles puissances de l'ame. Mais par rapport à Jésus-Christ , il n'y a plus de règles. Il faut qu'il soit couronné; mais que son couronne- ment lui coûte cher! 11 faut que ce soit un couronne- ment de souffrances et un martyre. Les épines appli- quées avec force , le percent de toutes parts; autant de pointes , autant de plaies ; le sang coule tout de nouveau , et , selon la parole du Prophète qui s'ac- complit à la lettre , depuis la plante des pieds jus- qu'au sommet de la tête , il n'y a plus rien en a&t homme de douleurs qui n'ait eu sa peine et son tour- ment : A planta pedis usquc ad verticem non est in eo sanitas (i).

Du moins si l'on en demeuroit ; mais tout cela ne peut suffire à des cœurs si durs et si impitoyables. Il faut qu on lui rende dans cet état les hommages qui lui sont dus , c'est-à-dire , des hommages pro- portionnés à la pourpre , au sceptre et à la couronne qu il porte. Gomment donc l'adorent- ils? en s'hu- miliant par raillerie devant lui, et lui disant, un genou en terre et d'un ton moqueur : Nous vous saluons, roi des Juifs : Ai?e^ Rex Judœoiurn (2). Quels tributs lui payent-ils? ils lui crachent au visage , ils le meurtrissent de soufflets, ilsluiôtentla canne qu'il tient dans la main et lui en déchargent mille coups sur la têle. Tout ce que je dis , c'est ce que les évan-

(i) Isaï. 1. (vî) Matth. 27.

DE JÉSUS-CHRIST. 85

gelisies nous ont rapporté , et je n'ajoule rien au té- moignage qu'ils ont rendu : Et expuentes in eum , acceperunt arundinem, etpercutiehant caput ejus ( i ).

Voilà, chrétiens, à quoi fut exposé le Roi des rois; voilà , j'ose l'espérer de votre piété , voilà ce qui vous touche, ce qui vous pénètre, peut-être ce qui vous attendrit jusques aux larmes , ou ce qui vous anime au moins de la plus juste indignation. Mais du reste , n'allumons point inutilement notre zèle contre les ennemis de Jésus-Christ : reservons-Ie pour nous- mêmes, et tournons-le contre nous-mêmes. Car n'est- ce pas ainsi que nous avons cent fois traité ce Roi de 1 univers , et que nous le traitons tous les jours ? Nous le couronnons ; mais nous le couronnons d'épi- nes ;, et d'épines mille fois plus piquantes que toutes celles dont il fut couronné par ses bourreaux. Je m'explique, et concevez ceci, je vous prie.

Nous sommes chrétiens ; et en qualité de chrétiens , nous faisons profession d'appartenir à ce Dieu sau- veur , comme à notre Roi. Nous savons , et la foi nous l'enseigne , que toute puissance lui a été donnée au-dessus de toutes les nations du monde , et même au-dessus de toute la cour céleste ; Data est mihi omnis polestas in cœlo et in terra (2). Nous savons qu il a été établi de son Père , pour régner , non-seu- lement en Sion : Ego autem constitutus sum Rex ah eo super Sion (3) ; mais pour étendre son empire jusqu'aux extrémités de la terre : Postula à me , et dabo tibi génies hœreditatem tuam, etpossessionem iuam terminos terrœ (4). H est vrai qu'il dit à Filalc

(1) Matth. 27. (2) Malth. 28. (3) Ps. 2. (4) Ihid.

S(] bUR Lii COURONNEMENT

cjue son royaume n'éloil point de ce monde : mais il ne prétendoit point en cela lui fîiire entendre que ce monde ne fût pas soumis à sa domination. 11 ne vouloil lui dire autre chose , sinon qu'il n'étoit venu dans le monde que pour y exercer une domination spirituelle, et non point une domination temporelle : car voilà le sens de ces paroles . Regnum meum non est de hoc mundo (i ). Dominatiun qu'il na fait con- sister que dans Tévangile qu'il nous a annoncé , que dans la loi qu il !ious a prechée , que dans les pré- ceptes 5 dans les conseils , dans les exemples et les règles de conduite qu'ils nous a donnés : Ego autem lonstiluius siim Rcx ah e,o , prœdicans prœceptum ejus (2). Nous savons , dis-je , tout cela , mes frères; cl prévenus de ces connoissaucesel de ces principes de religion , nous embrassons l'évangile de cet envoyé de Dieu , nous acceptons la loi de ce souverain légis- lateur , nous recevons sa morale, et nous révérons, ce semble , ses préceptes et ses maximes ; nous allons àses autels lui <!iîrir notre cuhe,et nous nous pros- ternons en sa présence pour l'adorer. Ainsi , pour «l'exprimer de la sorte, le voilà proclamé Roi par notre bouche, et couronné de nos propres mains: Et cœperunt salutam eum : A^^e , Rex (3).

Mais cette couronne que nous lui présentons , de quelles épines n'est - elle pas mêlée , ou plutôt de quelles épines n'est-elle pas toute composée ? Car, ne nous trompons point , mes chers auditeurs , et ne nous arrêtons point à de spécieuses démonstra- tions. Quand en même temps que nous couronnons

(0 Joan. iS. (2) Ps. 2. (5) Marc. i5.

DK JÉSLS-CIIUIS r. 1^7

Jesus-Chrisl , nous le renom mus du reste dans loule la conduite de notre vie ; quand après lui avoir rendu devant un autel ou au pied d'un oratoire , je ne sais quel culte d'un moment et de pure cérémonie, nous agissons ensuite d'une manière toute contraire à l'évangile qu'il nous a prêché ; que nous violons impunément et habituellement la loi qu'il nous a annoncée ; que nous suivons dans la pratique une toute autre morale que celle qu'il nous a enseignée; que nous abandonnons les règles, les maximes, les principes qu'il nous a tracés ; que nous traitons même de foiblesse , et nous tournons en raillerie la fidélité de quelques âmes chrétiennes qui refusent de s'en départir , et font une profession ouverte de s'y con- former ; quand nous ne prenons pour guides dans toutes nos démarches que le monde , que notre am- bition , que notre plaisir , que notre intérêt , que nos ressentimens , que nos passions et tous nos désirs déréglés ; encore une fois , quand nous nous décla- rons ses sujets , et que néanmoins nous en usons de la sorte et nous nous comportons en mondains et en païens, n'est-ce pas le couronner d'épines? et ne peut-on pas alors dire de nous ce que le texte sacré nous rapporte des soldats : Et plectentes co- ronam de spinis , posuerunt super caput ejus (i)?

Car jamais les épines qui lui percèrent la tête , lui ^ furent-elles plus douloureuses et plus sensibles, que tant de désordres , que tant d'injustices , que tant de vengeances , que tant de médisances , que tant d'impiétés , que tant d'excès et de débauches ,

(i)MaUh.27.

(58 SUR LE COURONNEMENT

ions les jours l'on se porte jusque dans le chrislia- nisme , qui est proprement son royaume ? Est- ce donc le tribut que nous lui payons? Les rois , dit saint Bernard, se font des couronnes de ce qui leur est offert par les peuples qui leur sont soumis ; et comme l'or est le tribut qu'ils exigent de leurs sujets , de vient aussi qu'ils ont des couronnes d'or : mais que reçoit de nous notre Dieu , et que lui produisons - nous autre chose que des épines , c'est-à-dire , que des négligences et des lâchetés , que des imperfections et des infidélités , que des habitudes vicieuses , que des attaches criminelles ? Tellement que notre ame est comme ce champ , ou comme celte vigne dont a parlé le Sage , lorsqu'il disoit : J'ai passé par le champ du paresseux , et j'ai considéré la vigne de l'insensé : Per agrum Jiominis pigri transivi , et per vineam viri stulti (i) ; Mais qu'y ai-je aperçu? tout éioil plein d'orties, et toute la surface étoit couverte d épines : Et ecce totum reple^erant uriicœ , et opcruerant superjiciem ejus spinœ (2).

Il ne peut s'en taire , ce Roi digne de toutes nos adorations et de tout notre amour , mais dont nous profanons si indignement la souveraine majesté , et à qui nous causons tous les jours de si vives douleurs. Il nous adresse sur cela ses plaintes , et sa grâce nous les fait entendre au fond du cœur. Mais tombe sa parole ? comme ce bon grain de l'évangile , elle tombe au milieu des épines : Et aliud cecidit inter ; spinas (3) ; c'est- à- dire , qu'elle tombe dans des

(1) Proy. 24. (3) Jhld. (3) Luc. 8.

DE JÉSUS-CHRIST. 89

cœurs sensuels et loul charnels , dans des coeurs vains et enflés d'orgueil , dans des cœurs possédés du monde et de ses biens périssables , dans des cœurs corrompus. Ces épines croissent toujours , elles s'étendent, elles se midtiplient, jusqu'à ce qu'elles viennent à étouffer tous les sentiniens de la grâce du Seigneur , et qu'elles arrêtent toute la vertu de sa divine parole : Et simul exortœ spinœ sujfocai^erunt illud (i).

Ce n'est pas tout , reprend saint Bernard , et nous déshonorons encore autrement la royauté du Fils de Dieu. Outre les épines dont nous le couronnons , nous ne lui faisons porter pour sceptre qu'un ro- seau : comment cela ? par nos inconstances et nos légèretés perpétuelles en tout ce qui concerne son service. Aujourd hui nous sommes à lui , et demain nous n'y sommes plus. Aujourd'hui nous nous ran- geons sous son obéissance pour exécuter fidèlement ses ordres , et demain nous les transgressons. Au- jourd'hui nous lui jurons un attachement inviolable , et demain nous secouons le joug et nous nous révol- tons. Tantôt pour Dieu , et tantôt pour le monde ; tantôt dans l'ardeur d'une dévotion tendre et atTec- tueuse , et tantôt dans le relâchement d'une vie tiède et inutile. Or tout, cela qu'est-ce autre chose que lui mettre un roseau dans la main pour nous gou- verner ? Je veux dire , que c'est ne lui donner sur nous qu'un empire passager , sans solidité et sans consistance.

Car son empire est dans nous-mêmes et au milieu

(1) Luc. 8.

90 SUft LE COURONNEMENT

de nous-mêmes : Regnum Dci intra vos est (i); et quelque absolu qu'il soit , 11 ne subsiste ( ne vous oilensez pas de celle proposlllon , je l'expliquerai), il ne subsiste qu'aulanl que nous le voulons, et que nous nous y soumellons. Si nous le voulons tou- jours , et si nous nous y soumellons loujours , il durera loujours : mais si nous ne le voulons , el si nous ne nous y soumellons que par intervalles , ce ne sera plus un empire stable el permanent. Ce n'est pas que Jésus-Christ , vrai Dieu comme il est vrai homme , n'ait sur nous un empire indépendant de nous , un empire inaliénable , immuable , éternel , un empire que nous ne pouvons troubler , parce qu'il est au - dessus de tous nos caprices et de tous nos changemens. Mais outre ce premier empire , cet empire essentiel et nécessaire , il y en a un que nous pouvons lui donner ou lui refuser , parce qu'il i'a fait dépendre de nous-mêmes et de notre volonté. Ainsi, que nous lui soyons volontairement el llbrt- ment soumis comme à notre Roi ; que volontairement et de gré nous nous attachions à lui , nous observions ses commandemens , nous lui rendions tous les devoirs que nous prescrit la religion , voilà l'empire que nous pouvons lui ôter. Je ne dis pas que nous pouvons lui en ôter le droit , mais l'eiTet , puisqu'il nous a laissé notre libre arbitre pour demeurer dans la sujétion qui lui est due, et pour satisfaire à tout ce qu'elle nous impose , ou pour nous en retirer malgré toutes nos obligations , el pour vivre selon nos appétits et nos aveugles convoitises.

(i)L»c. 17.

DE JÉSUS-CHRIST. 91

Or , c'est de cet empire , dont il est néanmoins si jalonx , que nous faisons comme un roseau qui plie au moindre souffle , et qui tourne de tous les côtés. Que ne iui disons-nous point à certains jours et à certaines heures , oii l'esprit divin se commu- nique plus abondamment à nous , et nous touche intérieurement ? De quels regrets sommes - nous pénétrés à la vue de nos égaremens, et que ne pro- posons - nous point pour l'avenir ? Quelles résolu- tions , quels sermens de ne nous détacher jamais de ses intérêts , et de garder de ponit en point toute sa loi? Piien donc , à ce qu'il semble , rien alors de mieux établi que son empire. Mais le voici bientôt détruit : il ne faut pour cela qu'une occasion qui se^ présente , qu'un exemple qui attire, qu'une difficulté qui naît , qu'un respect humain qui arrête , qu'un dégoût naturel qui survient , qu'une passion qui se réveille. On reprend ses premières voies , on se rengage dans ses mêmes habitudes , on oublie toutes ses promesses , on quitte toutes ses bonnes pra- tiques ; on change de maître , et de l'empire de Jésus-Christ , on retourne sous la domination et la tyrannie de ses inclinations vicieuses. Peut-être en revient - on encore , mais pour y rentrer tout de

nouveau. Ce ne sont que vicissitudes , que variations, et le plus fragile roseau n'est pas sujet à plus de mouvemens opposés , ni à plus de dispositions toutes

diirérenles.

Cependant , mes frères , l'iniquité se soutient

jusqu'au bout ; et si les soldats couvrent enfin par

déiibioii le Suu\ eur du monde d' une robe de pourpre ,

92 SUR LE COURONNEMENT

cela même , par rapport à nous , renferme un mys- tère bien étrange. Je dis im mystère véritable , et que le Saint-Esprit , selon la remarque des Pères , a eu expressément intention de nous déclarer. Car, ce n'est pas sans raison, dit saint Augustin, que le prophète Isaïe , s'adressant à la personne du Sau- veur , lui demande l'intelligence de ce mystère , et qu'il veut apprendre de lui ce que signifie celte pourpre : Quare ergb ruhrum est indumentum tuum , et V estiment a tua sicut calcantium in torculari{y)'^. , Seigneur , pourquoi votre robe est-elle toute rouge? et pourquoi vos vêlemens sont -ils comme les habits de ceux qui foulent le vin dans le pres- soir ? Le voulez- vous savoir, chrétiens? la chose vous touche aussi bien que moi. Ecoulez ce que ce Sauveur lui-même répond à son prophète : Aspersus est sanguis eorum super vestimenta mea (2) ; Leur sang a rejailli sur moi , et toute ma robe en a été tachée. Comme s'il disoit : Ce sont les déréglemens de mon peuple qui m'ont fait rougir , et c'est de quoi je rougis encore tous les jours. La honte en est retombée sur moi ; et ne pouvant faire nulle im- pression sur ma divinité , elle s'est attachée à l'hu- manité dont je me suis revêtu. Dans la splendeur de ma gloire , mes habits étoient aussi blancs que la neige ; mais depuis que je me suis réduit sous une forme humaine , ils sont devenus rouges comme l'écarlate , parce que je me suis vu chargé de toutes les abominations du monde.

Quel reproche, mes frères, et quel sujet de con-

(1) Isaï. 63. (2) Ihid.

DE JÉSUS-CHRIST, 98

fusion pour nous-mêmes ! Car la confusion de notre Roi doit relomber sur nous-mêmes, et doit encore de plus servir un jour à notre jugement et à notre condamnation. Il aura son temps pour venger l'hon- neur de sa royauté flétrie et profanée. Tout l'univers alors s'humiliera devant lui ; tous les rois de la terre déposeront à ses pieds leurs couronnes ; il n'y aura plus d'autre roi que ce Roi de gloire ; et de quelle frayeur serons-nous saisis , quand nous le verrons assis sur son trône, armé du glaive de sa justice et couronné de tout l'éclat de sa divine et suprême grandeur ! C'est à ce dernier jour qu'il fera le ter- rible discernement de ceux qui l'auront honoré , et de ceux qui l'auront méprisé ; qu'il mettra les uns à sa droite comme ses prédestinés et ses élus, et les autres à sa gauche comme des rebelles et des ré- prouvés; qu'il dira aux uns, en les appelant à lui : Venez , possédez mon royaume , vous qui m'avez servi comme votre maître , et qui m'avez obéi comme à votre Roi : Tune dicet Rex his qui à dexiris erunt: Venite i possidetc paratum çobis regnum (1); et qu'il dira aux autres , en les rejetant : Allez , et reti- rez-vous de moi; vous n'avez point été mon peuple, et vous n'avez point voulu vivre dans ma dépen- dance ; je ne sais qui vous êtes, et je vous livre à ces puissances de ténèbres qui vous ont si long- temps dominés , et qui vous attendent pour vous faire part de leur sort , et de leur malheur éternel : Tune die et et his qui à sinistris erunt : Discedite

(i) Mattb. 25.

94 SUR LE COURONNEMENT

à me in igncm œiernum , ijui paraius est diabolo et

ange lis ejus (i).

Ah ! chrétiens , que ferons-nous lorsqu'il nous frappera de ce redoutable anatheme? En vain nous commencerons à craindre et à révérer son souvemin pouvoir ; en vain nous lui crierons mille fois : Sei- gneur , Seigneur: Tune respondehunt ei , Domine (2); en vain prosternés devant son tribunal , nous lui di- rons : Roi immortel , Roi de tous les siècles , que toute louange, que toute gloire vous soit reudue : Rf^gi seculorum immortali honor et gloria (3) ; ce ne sera plus qu'un culte forcé et contraint , et il de- mandoit un culte de piété et d'amour; ce ne seront plus que des soumissions d'esclaves , et il vouloil une obéissance d'enfans. Or , il n'y a que les enfans qui trouveront place dans son royaume , et les esclaves en seront éternellement banuis. Ce n'est pas qu'il ne retienne toujours sur ces malheureux son empire naturel; car c'est à lui que son Père a dit ; Régnez au milieu même de vos ennemis : Dominare in mo dio inimicorum tuorum (4); mais comment? pour les gouverner avec un sceptre de fer, et pour leur faire sentir tout le poids de vos justes vengeances : Reges eos in ^irgaferrea (5). Je vais trop loin, mes chers auditeurs, et revenons. Comme il n'y a point de mystère la royauté de Jésus-Christ ait été plus avilie et plus outragée que dans son couronnement, je prétends d ailleurs, qu'il n'y en a point elle ait été plus solidement établie et plus justement vérifiée; c'est le sujet de la seconde partie.

(1) Matth. 25— (a) Ihid.—{Z) 1. Tim. 1.— (4) Ps. 109— (5) Psal.î-

DE JESUS-CHKIST. 9;>

DEUXIÈME PARTIE.

C'est le caractère particulier de la royauté de Jé- sus-Christ , d'avoir été reconnue au milieu même des opprobres et jusque dans le comble de l'humi- liation. Au Calvaire et sur la croix , entre deux vo- leurs condamnés au même supplice que lui et mou- rant avec lui, il fut déclaré Roi; et malgré toutes les oppositions de la synagogue , lécriteau qu'ori mit au-dessus de sa tête en le crucifiant, portoit ces mots : Jésus de Nazareth , Roi des Juifs (i). Il est étonnant , chrétiens , que Pilate , après avoir accordé si lâchement aux Juifs tout ce qu'ils lui avoient demandé touchant la personne du Sauveur , jusqu'à le sacrifier à leur haine, ne voulut néanmoins jamais les entendre, ni rien relâcher, quand ils lui proposèrent d'effacer ces quatre paroles, ou d'y faire au moins quelque changement. Quelque méconten- tement qu'ils pussent lui en témoigner , quelques instances qu'ils lui fissent, tous leurs efforts et toutes leurs remontrances furent inutiles. Non , leur ré- pond-il avec une fermeté inébranlable , il n'y a rien à réformer : ce que j'ai écrit , est écrit : Quod scripsi^ scripsi (2). Pourquoi cela , et d'où lui ve- noit sur ce point une telle résolution ? n'en soyons point surpris , dit saint Chrysostôme : c'est qu'il agissoit alors par le mouvement de l'esprit de Dieu qui le conduisoit : et comme Caïphe, tout méchant et tout injuste qu'il étoit, ave il prophétisé par l'ins- piration divine, sur la mort de Jésus-Christ; aussi

(i) Joan. it). fa) Ihiiî.

96 SUR LK COURONNEMENT

Pilaie , quoique païen, fui l'organe dont Dieu se servit pour relever solennellement et autlienllque- menl la royauté de ce Messie. Jésus-Christ parhtnt de hii-meme, avoit dit hautement : Je suis Roi; et les Juifs soulenoienl opiniâtrement qu'il ne l'éioit pas. 11 falloit un juge qui terminât ce différend, et un juge désintéressé. Pilaie prononce; et après avoir ouï les parties, et mûrement examiné le fait, lui qui éioit étranger et romain , il décide h l'avantage du Fils de Dieu , et le reconnoîl Pvoi : Jésus Naza- renus Hex (i).

Mais que fais-je , chrétiens? n'allons pas si loin : les soldais en le couronnant, ne commencent-ils pas dès-lors à le reconnoilre pour ce qu'il est? et tout ignominieux que paroît ce couronnement , n'éioit- ce pas 5 selon les vues du ciel , une disposition se- crète au jugement que devoit rendre Pilate ? ce n'étoit pas l'intention de cette brutale et insolente milice; mais , remarque saint Ambroise , contre leur intention , ils contribuoient , sans le vouloir et sans le savoir , à l'accomplissement des desseins de Dieu. Dieu vouloit que son Fils fût salué comme Fxoi , fût couronné comme vainqueur, fût adoré comme Sei- gneur et comme Dieu. Or voilà justement ce (jui s'exécute ; et quoique ce ne fût pour ces soldats qu'un divertissement et qu'un jeu, c'étoit, pour la providence et la sagesse éternelle qui l'avoit réglé de la sorte , un effet réel et une vérité : Et si corde non credunt , Chrîslo tamen suus non dcfuit honor , ijui salutatur ut Rex , coronatur ut nclor , Dcus et

(i)>^oan. ig.

Dominus

DE JÉSUS-CHRIST. 97

Dominus adoratur\ mystère profond et admirable, mes chers auditeurs ! mystère digne de toutes nos réflexions. Mettons-le dans un nouveau jour, et tâ- chons à en découvrir toutes les merveilles.

Car ce qu'il y a , ce me semble , de plus singulier , c'est que les mêmes choses par oii les persécuteurs de notre divin maître croyoient le déshonorer , ont été les marques les plus naturelles de sa souverai- neté , et ont servi à nous en donner 1 idée la plus convenable. Prenez garde, ils l'ont couronné d épi- nes : à qui cette couronne pouvoit-elle mieux con- venir, qu'à celui qui devoit être surtout le Roi des araes souffrantes, et qui ne vouloit à sa suite que des sujets préparés à la douleur, aux persécutions, au martyre ? une couronne de fleurs lui eût-elle été propre , et ces épines n'exprimoient-elles pas le vrai caractère de sa dignité royale? En effet, chrétiens, c'est cette couronne d'épines que toute la terre a révérée ; c'est pour cette couronne d'épines que les princes et les plus grands monarques ont témoigné tant de zélé et tant de piété , armant des flottes en- tières , passant les mers , s'exposant à mille périls , et regardant comme une précieuse conquête de l'en- lever à des peuples infidèles ; c'est cette couronne d'épines qu'ils ont rapportée dans leurs Etats , et qu'ils y ont conservée comme le plus riclie trésor; c'est cette couronne d'épines qui a fait les délices des saints, et toute leur gloire.

Quand le Sauveur des hommes se présenta à la bienheureuse Catherine de Sienne , avec deux cou- ronnes à la main, l'une d'épines , et l'autre de roses,

TOME IX. 7

98 SUli LE COURONNEMENT

et qu'il lui en laissa le choix, délibéra- 1- elle un moment? Avec quelle ardeur et quelle tendresse, avec quels transports de joie prit-elle les épines et rejeta-i-elle les roses ! pourquoi? parce qu'elle savoit à quel Roi elle s'étoit dévouée; que ce n'éloit point un Roi de plaisir , mais un Roi de souffrance ; que dans sa cour il ne permettoii ni délicatesses, ni dou- ceurs humaines, ni commodités de la vie. D'oii elle concluoit que, s'éiant toute consacrée à son service , elle ne devoit point souhaiter d'autre partage que les affliclions et les épines les plus aiguës. Nous n'en demanderons point. d'autre nous-mêmes, dès que nous serons remplis du même esprit que cette fidèle épouse de Jésus-Christ , ou , pour mieux dire , dès que nous serons remplis conmie elle du véritable esprit de la religion que nous professons.

Cependant, mes frères, à ce Roi couronné d'épi- nes, il falloit un sceplre, et les soldats y pourvoient. Le sceptre répond parfaitement à la couronne : car c'est un roseau qu'ils lui mettent dans la main. Or, selon la belle observation de saint Augustin , pou- voient-ils mieux représenter la nature de son pou- voir, qui n'a point éclaté par la force ni par la vio- lence , mais par la foiblesse même et par l'infirmité? Les rois de la terre ont besoin de troupes , de lé- gions , de corps d'armées , pour dompter leurs enne- mis , et pour maintenir leurs sujets dans le devoir et l'obéissance ; ils portent le sceplre , et ce sceptre , disoil un ancien, est comme une main empruntée (i), pour signifier que , si d eux-mêmes ils n'ont pas le

(i) J/anus altéra regain.

DE JÉSUS-CHRIST. 99

bras assez fort, ils ont de quoi l'aflermir et ie roidir, quand ils voudront l'étendre sur la tête des rebelles. Mais au Roi que nous adorons , il ne faut , de la part des hommes, ni appui, ni secours. A le considérer selon le monde , on diroit qu'il n'est rien de plus foible , et qu'il n'a ni puissance , ni vertu ; c'est un Roi pauvre , un Roi humble et petit , un Roi sans éclat , sans pompe , sans munitions , sans armes ; mais comme il est le bras de Dieu , rien de tout cela ne lui est nécessaire ; et sans emprunter sa force d'ail- leurs, il la trouve dans lui-même : de sorte qu'avec les moyens les plus impuissans , il peut tout et il vient à bout de tout. Pour opérer les plus grands miracles, un roseau lui a suffi; avec ce roseau , qui fut, selon la remarque de saint Athannse, le symbole de la croix , il a subjugué plus de nations que les plus fameux conquérans ; avec ce roseau , il a confondu les démons et mis toutes les puissances infernales en déroule; avec ce roseau , il a établi son royaume, qui est son Eglise; il l'a élevée sur les ruines de Tin- iidélité, et répandue jusqu'aux extrémités du monde; avec ce roseau, il a brisé l'orgueil des potentats qui s'opposoient à sa sainte loi, il a dissipé tous leurs projets , renversé toutes leurs entreprises , et les a réduits eux-mêmes sous son empire. O prodige le plus merveilleux ! ô foiblesse toute puissante !

Sur quoi saint Bernard entroil dans un sentiment bien affectueux et bien touchant : Ah ! Seigneur, s'écrioit-il , en s'adressant à Jésus -Christ même , puisque les choses les plus foibles acquièrent dans votre main tant de pouvoir et tant de force , et qu'un

7-

100 SUB LE COURONNEMENT

roseau y a éié comme un sceptre et une verge de fer pour régir les peuples, prenez mon cœur; ce n'est qu'un roseau fragile , qu'un roseau creux et vide de tout bien , vide de charité , vide de dévotion et de piété , vide de bonnes œuvres et de mérites ; qu'un roseau flexible et mobile , que son extrême légèreté fait tourner à tout vent, et que la moindre impres- sion est capable d'ébranler : mais du moment qu'il sera entre vos mains, vous le remplirez de votre grâce et de la force de votre divin Esprit ; vous en ferez un cœur généreux , un cœur ferme , un cœur ardent et fervent , un cœur prêt à surmonter toutes les difficultés , et à vaincre , par une persévérance infatigable, tous les obstacles. Ainsi parloil ce Père; et ne nous persuadons pas , au reste , que ce roseau donné à Jésus-Christ , en forme de sceptre , fût de l'invention des soldats; il fut du choix même du Fils de Dieu , qui, selon le témoignage du grand Apôtre , a toujours pris ce qu'il y avoit de plus infirme et de plus petit dans le monde pour abattre les forts; ce qu'il y avoit de plus vil et de plus bas , pour humilier les grandeurs; ce qu'il y avoit de plus méprisable ou ce qui le paroissoit; en un mot, ce qui n'étoit rien, pour Confondre tout le faste humain et pour anéantir toute puissance mortelle : Infirma mundi elegit Dcus , ut confundat fortia ; et ignohilia mundi et contemptihilia elegit Deus , et ea quœ non sunt , ut ea quœ sunt destrueret (i).

Ce n'est pas non plus sans mystère qu'on le cou- vre enfm d'un manteau de pourpre, et il n'est pas

(i)i.Cor. I.

DE JÉSUS-CHRIST, lOl

difficile d'en apercevoir d'abord toute la convenance : caréîoil-ilunecouleurplus sorlableàiinRoiqiii devoit former son royaume sur la terre ^ et qui devoit l'am- plifier par l'effusion de son sang? Ah ! il devoit être le prince et le Roi des martyrs; il devoit leur don- ner le signal de ces guerres sanglantes leurs corps seroienl livrés à tous les tourmens , ils seroient brisés, déchirés, immolés comme des victimes; et quel autre signal eût été plus propre à leur annoncer de tels combats et à les animer, que la pourpre dont il est revêtu? La pourpre fut toujours employée à l'investiture des rois ; mais jamais roi eût-il droit , comme le Sauveur , de la porter , puisque jamais roi ne fut consacré comme lui , ni ne reçut l'onciion royale dans son sang? Ce Roi de nos coeurs, belles paroles de saint Ambroise, ce Roi de nos coeurs se montre à nous sous la pourpre et sous l'écarlate , pour nous désigner les victoires et les triomphes du martyre : Désignons mariyrum palmas y et regiœ potesiatis insignia ; il veut nous faire entendre de quel sang son Eglise seroit un jour toute empour- prée; il veut nous faire connoîlre sur quoi son royaume sera fondé, à quel prix il le doit acheter, et que c'est par le sacrifice de sa vie et par toutes les douleurs de sa passion qu'il le doit conquérir : Quod caro ejusfusum pro toto ierrarum orhe sanguinem esset susceptura pro nohis , et passio regnum pari- iura de nohis,

La pourpre des Césars étoit teinte de sang, dit saint Jérôme, mais du sang des hommes, qu'ils avoient versé , et souvent avec autant d'injustice que de

I02 SUR LE COURONNEMENT

fureur; si elle éclatoit, c'éloit du feu brûlant de leur ambition ; et si elle rongissoit , c éloil bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. Leur pourpre les faisoit donc redouter, poursuit ce saint docteur; mais la pourpre de Jésus-Christ nous la fait égale- ment respecter et aimer : car qui ne l'aimeroil pas, voyant dans cette pourpre , avec les marques de sa royauté , les plus sensibles témoignages de sa charité ?

Il n'y a dans tout cet appareil qu'une circonstance, qui ne semble pas pouvoir s'accorder avec la majesté souveraine : ce sont les injures qu'il reçoit , les blas- phèmes que profèrent contre lui les soldats , les re- proches , les malédictions, les coups dont ils l'acca- blent. Quels hommages en effet pour un roi ! Je me trompe , chrétiens , et saint Cyrille de Jérusalem cor- rige sur ce point mon erreur : c'est dans la douzième de ses catéchèses. Il prétend , et avec raison , que ces hommages, quelque indignes qu'ils paroissent, n'ont rien eu que de très-conforme à la mission du Sauveur et à sa qualité de roi. Si son royaume, dit- il, eût été comme les autres, un royaume temporel, il faut avouer qu'il n'y eût eu entre sa royauté et de pareils trailemens, nulle proportion : mais souve- nons-nous , mes frères , ajoute ce saint évêque , et n'oublions jamais , que le royaume de notre maîîre ne consiste pas dans les honneurs mondains, ou plu- tôt, souvenons-nous que ce royaume de Jésus-Christ consiste expressément dans le mépris de tous les honneurs du monde; que c'en est une des lois fondamentales, que c'en est une des maximes les

DE JLSUS-CHRIST. I03

plus essentielles. Or, un Fvul qui venoil ériger en maxime et en loi le mépris des honneurs, pouvoil- il être mieux reconnu que par les alFronls el les op- probres ? Voilà donc encore une fois l.i royauté du Fils de Dieu déclarée, publiée, manifestée dans toute la manière qu'elle devoil l'être; et malgré la mali- gnité des Juifs, voilà les vues du ciel suivies avec loute l'exactitude possible, et ses ordres pleinement accomplis.

De même , chrétiens, devons-nous conclure ce que nous sommes, à qui nous sommes , pourquoi nous y sommes , et ce que nous devons enfin deve- nir, selon le caractère que nous portons et selon les sacrés rapports que nous avons, en qualité de chré- tiens, avec Jésus-Christ. Appliquez- vous , s'il vous plaît, à celle importante morale; c'est tout le fruit de cette seconde partie. Nous sommes les sujets d'un Roi couronné d'épines ; nous appartenons à un Roi de souffrances, à un Roi d'abjection et d'humilia- tion ; nous ne sommes à lui que pour vivre comme lui, que pour être animés du même esprit que lui , que pour nous rendre ses imitateurs, comme nous nous déclarons ses disciples el ses sectateurs. Vérités universellement reconnues dans le christianisme , mais bien peu suivies dans la pratique , et même , si j'ose le dire , généralement abandonnées el dé- menties.

Carde cesprincipes, que s'ensuil-il? Ah! mes frères, que n'en avons-nous mieux compris jusqu'à présent les conséquences, ou du moins que ne commençons- nous à les bien comprendre, et à y conformer dé-

104 SUR LE COURONNEMENT

sormais tous nos senlimens et toute notre conduite ! Prenez garde : nous sommes les sujets d'un Pioi cou* ronné d'épines; nous ne devons donc plus tant re- chercher les douceurs et les délices de la vie. Car servir un Roi qui n'a que des épines pour couronne, et vouloir se couronner de roses , n'est-ce pas une contradiction? Tel est néanmoins le désordre le plus commun : et quel autre langage est plus ordinaire dans le monde, je dis dans le monde, même pré- tendu chrétien, que celui de ces impies, qui se di- sent les uns aux autres chez le Sage : Venite etfrua- mur bonis quœ sunt (i) ; Divertissons-nous , et jouissons des biens que nous avons : Coronemus nos rosis (2); Faisons-nous des couronnes de fleurs, et des fleurs les plus agréables et les plus douces : Uhi~ que reJinquamus signa lœtitiœ (3) ; Que la joie nous accompagne en tous lieux, et laissons-en partout des marques : Quoniam hœc est pars nostra , et hœc est sors (4) ; Car voilà quel doit être notre partage €t noire sort, voilà quelle doit être notre vie.

Il est vrai néanmoins que celte vie molle et déli- cieuse n'est pas la vie de tous les gens du monde , et qu'il s'en faut bien même qu'elle ne le soit. Mais si ce n'est pas leur vie en effet, ce l'est au moins en désir. Ou y aspire sans cesse , à cette vie aisée et commode ; on se la propose comme la fin de ses travaux ; on y fait consister le bonheur et la sa- gesse ; on envie la destinée de ceux qui en goûtent la tranquillité, et l'on se plaint de ne pouvoir trou- ver dans sa condition cette félicité temporelle :

(e) Sap. 2. -- (2) Ihid. (3) Ibid. —(4) Ibid.

DE JÉSUS-CHRIST. Io5

comme si c'éloit un malheur à des sujets de n'être pas mieux traités que leur Roi , et qu'au lieu des épines qu'il a portées et consacrées, il ne dût leur fournir dans son service que des plaisirs.

Nous appartenons à un Roi de souffrances : nous ne pouvons donc participer aux avantages et aux pré- rogatives inestimables de sa royauté , qu'autant que nous participerons à ses douleurs. C'est en cette vue que les saints ont témoigné tant d'ardeur pour les souffrances. Il n'est pas nécessaire qne nous les cher- chions comme eux , ni que nous les demandions à Dieu. Sa providence prend assez soin d'y pourvoir; et par une miséricorde aussi favorable qu'elle nous semble sévère et rigoureuse , il ne nous laisse point manquer sur la terre de disgrâces et d'afllictions. Il n'est question pour nous que d'en bien user ; telle- ment que cette robe de pourpre dont nous consenti- rons à être revêtus, nous soit une robe d'honneur et un vêlement de sainteté à quoi il nous recon- «oisse. Mais voici Terreur la plus déplorable , et c'est celle les disciples eux-mêmes tombèrent. Ils se persuadoient que Jésus-Christ dans la suite seroit un roi temporel , et que sous son règne ils n'auroient rien à souffrir : Domine, si in tempore hoc restitues Tegnum Israël (i)? Ainsi nous nous imaginons faus- sement, et nous croyons, parce que nous sommes à Dieu , que nous devons être exempts de toutes peines et à couvert de toutes adversités. Nous nous étonnons de voir des gens de bien affligés et sujets

(i) Acte. I.

I06 SUR LE COURONNEMENT

aux calamités humaines ; et comme ce qui nous touche nous est encore beaucoup pUis sensible , Il ne faut que le plus léger accident qui nous arrive , pour nous troubler et nous déconcerter. D'oi!i vient cela? c'est que nous ne considérons pas que ce sont justement les apanages du Roi que nous servons , et que c'est par qu'il nous distingue , et qu'il nous fait entrer au nombre de ses élus.

Enfin, nous dépendons d'un Roi ignoré du monde, abject et obscur selon le monde, regardé, si je puis m exprimer de la sorte , comme un roseau dans le inonde : comment donc sommes-nous si jaloux d'y paroitre et de nous y élever? Je vous laisse, mes frères , faire vous-mêmes celte monstrueuse opposi- tion , d'un Roi volontairement réduit dans le dernier mépris et dans l'humiliation la plus profonde, et d'un vil sujet qui ne pense qu'à s'agrandir , qu'à tenir au dessus des autres un rang qui le fasse craindre, qui le fasse honorer, qui lui attire des respects et de îa considération parmi les hommes. Car n'est-ce pas le terme tendent tous les désirs , toutes les ré- flexions ,. tous les projets et toutes les démarches d'une multitude infinie de chrétiens , adorateurs d'un Dieu abaissé , moqué , outragé ? C'est à vous , mes chers auditeurs, à le dédommager de tant d'outrages qu'il a reçus de ses ennemis , et qu'il a si souvent reçus de nous-mêmes. Les Juifs n'en ont point voulu pour leur Roi ; mais nous l'avons choisi pour le nôtre. Allons lui offrir nos hommages , et des hommages dignes de lui : Ihoiiimage d'une tendre compcnc-

DE JÉSUS-CHRIST. 107

lion , l'horamage d'une sainte mortification , l'hom- mage d'une sincère humilité de cœur et d'action. Voilà par oit il veut être honoré , et par oti nous parviendrons à régner un jour avec lui dans la gloire , que je vous souhaite , etc.

EXHORTATION

SUR

JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CROIX.

Suscepcrunt autem Jesum, et edaxerant. Et bajulans sibi crucem , exivit in euin qui dicitur Galvariae locuni.

Alor'S ils prirent Jésus , et ils remmenèrent ; et Jésus , cliarpé de sa croix , sortit pour aller au lieu appelé Cah'airc. Eu saiut Jean , chap. ig.

Vous voyez, chrétiens , quel doit être aujour- d'hui le sujet de noire entretien : Jésus-Christ sor- tant du prétoire de Pilate, et marchant vers le Cal- vaire chargé de sa croix. \oilà le triste objet que j'ai à vous représenter. Après tant de scènes diiïerentes, et toutes également lugubres , nous approchons enfin de la funeste catastrophe d'une tragédie si sanglante. 11 faut que le sacrifice soit consommé , et que la victime perde la vie. C'est pour cela qu'on le conduit au Calvaire, ce Juste, ce Saint des saints, cet homme- Dieu condamné à la mort , et qu'on lui donne môme à porter la croix qui lui est destinée. Contemplons-le dans cette marche , mes chers auditeurs , et suivons- le nous-mêmes pas à pas. Que veux-je dire ? mon dessein est de vous apprendre comment nous de- vons nous-mêmes dans le christianisme porter la croix , et la porter après Jésus-Christ. Car il. y a pour nous des croix en ce monde j il y en a, vous

SUR JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CHOIX. I Og îe savez , de toutes les sortes , et nous avons cha- cun la nôtre. Or , il nous est d'une conséquence in- finie de la bien porter , en la portant sur les traces de Jésus-Christ; et c'est de quoi je vais tout ensemble vous faire voir , et la nécessité , et la facilité. Né- cessité de porter la croix après Jésus-Christ , ce sera la première partie : facilité de porter la croix après Jésus-Christ, ce sera la seconde. Que ces deux poinls bien compris peuvent produire d'heureux effets, et qu'ils sont capables de nous rendre tant de souf- frances où nous sommes tous les jours exposés , et plus salutaires qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent , et plus supportables ! Appliquez-vous.

PREMIÈRE PARTIE.

L'arrêt de mort étoit prononcé contre le Fils de Dieu , et toutes choses éioient préparées pour lexé- cution. On lui signifie qu'il est temps d'aller au sup- plice , et on lui présente sa croix , dont on Toblige à se charger jusques au Calvaire. Toutes ses forces sont épuisées , tout son corps est meurtri de coups et couvert de plaies ; il ne se soutient que par mi- racle , et à chaque moment il est sur le point de succomber ; le chemin qui mène à la montagne , est rude et difficile , et sa croix enfin est d'une pesan- teur extraordinaire. Il n'importe : les Juifs n'ont nul éijard à tout cela. C'est l'Isaac de la loi nouvelle : il faut qu'il porte lui-même le bois de son sacrifice. Car risaac de l'ancienne loi n'étoit qu'une figure de celui-ci , et ne porta son propre bûcher que pour

IIO SUR JÉSUS-CHRIST

annoncer ce qui arriveroit dans la plénitude des temps au vrai Messie.

Ce ne fut point , au reste , ses seuls ennemis qui lui imposèrent une obligation si rigoureuse : Ce fut son Père qui l'avoit ordonné de la sorte , et dont toutes les volontés étoientpour lui autantde préceptes inviolables. Ainsi Abraham prit-il le bois de 1 holo- causte , selon le terme de l'Ecriture ; et l'ayant mis sur les épaules de son fds , il lui commanda de marcher en cet état vers la montagne il se dispo- soit à l'immoler ; Tulit quoque ligna holocausti , 1 et imposuit super Isaac Jilium suum ( i ).

Le voilà donc , mes frères , ce véritable Isaac , en qui toutes les nations doivent être bénies; le voilà ce Fils unique de Dieu , qui paroîl portant le bois de son holocauste sur ses épaules sacrées , et dans son cœur le feu qui doit servir à le consumer, je veux dire , le feu de sa charité divine. Il est accom- pagné de deux infâmes voleurs, lui qui, dans le séjour et les splendeurs de la gloire céleste , est assis au- dessus de tous les chœurs des anges , et qui se fit voir avec tant d'éclat sur le Thabor au milieu de Moïse et d'Elie. Tout le ciel est attentif à ce spectacle ; et jamais y en eut-il un plus digne en efFet de ses regards ? L'escorte qui l'environne et qui s'avance avec lui , ce sont les ministres de la justice ; ce sont tous les prêtres , les pontifes , les princes de la syna- gogue ; c'est toute la soldatesque et tout le peuple , dont l'innombrable multitude lui fait comme une pompe funèbre. On le presse , on redouble les invec-

f i) Gènes. 22.

PORTANT SA CROIX. II l

tives et les imprécations.. Parmi ce tumulte et cette confusion , il traîne quelque temps sa croix , plutôt qu'il ne la porte : mais tous ses efforts ne suffisent pas au poids qui l'accable , et sans un prompt secours il n'y a pas lieu d'espérer qu'il poursuive plus loin sa route , ni qu'il puisse parvenir au terme fatal les Juifs souhaitent si ardemment de le voir. C'est donc par cette crainte, dit saint Jérôme , et non par com- passion , qu'on pense à l'aider. On ne veut pas que par une mort précipitée il échappe à une mort mille fois plus douloureuse et plus ignominieuse. La haine de ses persécuteurs ne seroil pas assouvie et pleine- ment rassasiée , s'ils n'éloient spectateurs de toute la honte et de toute la cruauté de son crucifiement , et s ils ne repaissoient leurs yeux de ce plaisir barbare. Voilà pourquoi Ton arrête Simon le Cyrénéen. Il se défend , mais on l'engage par force : Il résiste, mais on lui fait violence , et on le contraint de suivre Jésus et de le soulager : Et imposuerunt illi crucem portare post Jesum (i).

Quoi qu'il en soit de l'intention des Juifs , notre Maîire , mes frères , avoil en cela même ses vues ; et rien ne se faisoit qui ne dût , selon ses desseins , contribuer à notre édification. Cependant , à une peine il reçoit quelque soulagement , une tiulre succède. Il aperçoit une troupe de femmes , qu'une tendre piété attire après lui , pour compatir du moins à ses maux , s'il n'est pas en leur pouvoir de l'en délivrer. Leurs visages sont baignés de larmes, elles se frappent la poitrine , elles éclatent en gémisse-

(i) Luc. 23.

112 SUR JÉSUS-CHRIST

mens. A cet aspect , que dut ressentir son cœur ? De quelle pitié , dit saint Ambroise, paya-t-i! lui- même toute la pitié qu'elles lui témoignoienl ? Il ne veut pas qu'elles pleurent pour lui ; mais il les avertit de pleurer pour elles-mêmes. Il ne veut pas qu'elles s'arrêtent à déplorer sa misère ; mais il leur fait en- tendre qu'elles doivent bien autrement déplorer les affreuses calamités et les misères extrêmes dont leurs enfans sont menacés. Il leur prédit le plus désolant avenir , et un avenir prochain : qu'alors on dira d'elles : Bienheureuses les femmes qui sont demeurées stériles ; bienheureuses les entrailles qui n'ont point conçu , et les mamelles qui n'ont point donné de lait : qu'alors elles s'adresseront aux montagnes et aux collines, et que dans leur désespoir elles sécrie- ront : Montagnes , tombez sur nous ; collines , cou- vrez-nous. Car si l'on traite ainsi le bois vert, conclut- il , que fera-t-on du bois sec ? C'est-à-dire , jugez par ce que je souffre , ce que vous devez un jour, à plus forte raison , souffrir vous-mêmes : Quia si in viridi ligno hœcfaciiint , in arido quid Jiet (i) ? Raisonnement invincible, mes chers auditeurs, et preuve la plus convaincante pour nous-mêmes, si nous nous en faisons à nous-mêmes la juste application. Tout nous prêche ici la nécessité indispensable de porter la croix , et la nécessité encore plus étroite de la porter après Jésus-Christ : car ces deux nécessités sont bien ditterentes , et l'une enchérit infiniment sur l'autre. Nécessité de porter la croix : pourquoi ? parce qu'un homme-Dieu , notre modèle et notre

(i) Luc. 2Ô.

médiateur,

PORTANT SA CROIX. 11^

médiateur , l'a portée : d'où il s'ensuit , que nul homme n'a droit de s'en exempter. Et en eflet, c'est un juste , et nous ne sommes que des pécheurs ; c'est un fils , et le fils du Très-Haut , et nous ne sommes que des esclaves ; c'est un Dieu , et nous ne sommes que de viles créatures. De , les consé- quences sont aisées à tirer , et se trouvent renfer- mées dans celte courte et divine parole du Sauveur , qui seule contient tout ce que pourroient exprimer les plus longs discours, et qui devroit être le sujet éternel de nos réflexions : Si in viridi ligna Jiœc faciiint , in arido qiiid Jiet ?

Jésus-Christ, remarque saint Augustin , n'a porté la croix que parce qu'il l'a voulu : mais la volonté qu'il a eue de la porter lui en a fait une nécessité; et ce qui fut pour lui une nécessité d'engagement libre , est devenu pour nous une nécessité de devoir, une nécessité de loi , une nécessité de condition et d'état. Entre lui et nous , ajoute le même saint doc- teur, il y a une dilFérence bien essentielle ; car on ne peut pas dire de nous que nous portons la croix parce que nous le voulons. On peut bien dire que nous la voulons porter, on peut bien dire que nous la portons et que nous le voulons ; mais que nous ne la portions que parce que nous le voulons , c'est ce qui ne nous convient pas. 11 n'appartenoit qu'au Sauveur du monde de la porter de la sorte , et il n'y a que lui dont il soit vrai , non-seulement qu ij l'a portée et qu'il l'a voulu , mais qu'il ne l'a portée que parce qu'il l'a voulu : Non ohlatus est et K'oluit , TOME IX, %

Il4 SUR JÉSUS-CHRIST

ce sont les paroles de saint Augustin , sed ohlaius est {juia vohiît»

Or , c'est sur cela même que je dois former ma résolution; car , si Jésus-Christ a bien voulu porter lu croix sans êlre (obligé à le vouloir , que dois-je faire , moi qui ne puis refuser de la porter et ne le pas vouloir , sans me la rendre d'une part beaucoup plus pesante , et de l'autre absolument inutile ? Quoi que je fasse , je la porterai ; et tous mes soius , toutes mes précautions ne m'en préserveront jamais. Quand je serois assis sur le trône , je ne l'éviterois pas ; au contraire , je l'y trouverois plus dure et plus acca- blante qu'en bien d'autres conditions. Dieu l'a ainsi réglé et arrêté. Si c'éloit par la disposition des hommes que cela arrivât, peut-être pourrois - je prendre des mesures pour m'en garantir; mais c'est un arrêt du ciel contre lequel il n'y a point de con- seil ni de prudence : l!^on est prudentia , non est consUium contra Bominum (i). La grande prudence est de me conformer à ce souverain arrêt , puisqu'il est irrévocable , et qu'il n'y a point de tribunal oii j'en puisse appeler. Le grand secret est de me rendre la croix volontaire ; et puisque je ne puis avoir la gloire de la porter parce que je le veux, le plus sage conseil est d'avoir au moins la gloire de l'ac- cepter et de la vouloir quand je la porte : ne me contentant pas là-dessus d'une certaine persuasion vague et générale , qu'il faut porter sa croix dans le monde ( car il n'y a personne qui n'en soit con-

(i) Prov. 21.

PORTANT SA CROIX. Il5

vaincu ) ; mais m'appliquant en particulier ce prin- cipe universel , le réduisant aux occasions et aux points qui me sont propres , reconnoissanl la croix dans les sujets oii Dieu me la présente , et prenant bien garde à ne la pas considérer seulement en spé- culation et en idée , ce qui fait l'erreur de la plu- part des chrétiens , mais la déterminant à ceci et à cela ; bénissant Dieu de cette affliction , me soumet- tant à celle disgrâce , souQVant avec patience cette douleur, cette incommodité, cette perle de biens , ce rebut et ce mépris de ma personne , parce que tout cela est véritablement la croix et ma croix qu'il faut porter , puisque la Providence me Ta préparée, et qu'elle me vient de la main du Seigneur.

Je n'en dis pas assez mes frères ; et s'il est néces- saire de la porter cette croix , combien plus l'est-il de la porter après Jésus-Christ ? car de la porter simplement, c'est la chose en soi la plus indifférente. I^es pécheurs la portent aussi bien que les saints, et tous les jours on la porte pour se damner comme pour se sauver. Mais de la porter après le Fils de Dieu, c'est-à-dire, dans le même esprit, avec les mêmes vues , et par le même chemin que le Fils de Dieu, voilà le point capital , et ce qui opère le salut. Or , c'est à quoi il nous engage puissamment dans le mystère que nous médilons. Les Pères demandent pourquoi cet adorable Sauveur allant au Calvaire, voulut qu'on le soulageât , et qu'on lui donnât quel- qu'un pour porter la croix avec lui. Ne pouvoit-il pas faire un miracle ? ne pouvoil-il pas mettre en œuvre cette toute-puissante vertu qui porte le monde,

Ïï6 SUR JÉSUS-CHRIST

et, dans une telle conjonciure , ce miracle n'edl-ii pas servi à sa gloire ? Ne pouv(3it-il pas ranimer toutes ses forces, quoique épuisées, et ne le fil-il pas ensuite , lorsque avant que de rendre son dernier soupir, il poussa vers le ciel un cri qui, selon tous les principes de la nature , n'étoit point d'un homme mourant ? Ne pouvoii-il pas appeler des millions d'anges, et le secours d'un seul n'eûl-il pas été pour lui un soutien plus que suilisant ? Ah ! mes frères , répond saint Ambroise , il pouvoit tout cela ; mais tout cela n'éloit point de l'ordre de sa prédestina- tion et de la notre, llnedevoit point appeler d'anges à son secours, parce que la croix n'éloit point pour les anges; il ne devoit point faire de miracle pour la porter seul , parce que la croix n'étoit pas pour lui seul. C'éloit la croix des hommes et la sienne; il falleit donc qu'il la portai avec les hommes, ou que les hommes la portassent avec lui; et c'est pourquoi il soufiVe que Simon , ce pauvre étranger , lui soit associé. Bonus ordo nostri profeclûs , ut prias cru-- cis suce jugum ipse Inimeris imponeret , àcinde nohis tradidcrit suhlevandum : en cela il s'est pro- posé noire avancement et notre bien. Il a pris d'abord le joug de la croix et l'a chargé sur ses épaules, et puis il nous l'a donné, comme pour nous dire : Voilà désormais votre partage , n'en cherchez point d'autre ; c'est celui des élus de Dieu. Cette croix n'est pas moins pour vous que pour moi , et elle doit être même plus pour vous que pour moi , puisqu'elle n'a été pour moi que parce qu'elle devoit être pour vous.

PORTANT SA CROIX. I17

C'est ainsi, dis-je, qu'il nous parle : et parce que la plupart des hommesn'entendent pas ce langage, el qu'ils ont peine à l'écouler; parce qu'au lieu de s'attachera la pratique de celte grande maxime , ils se repaissent de vaines idées et de fausses appa- rences ; parce que tout le fruit qu'ils recueillent de la passion de Jésus-Christ , est d'en concevoir , à certains momens , quelques sentimens tendres et affectueux ; parce qu'en même temps que nous la pleurons , nous n'y voulons participer en aucune manière, versant des larmes de dévotion au souvenir el à la vue de la croix, mais du reste, employant tous nos efforts à l'éloigner de nous autant qu'il nous est possible; enfin, parce que la considération des souffrances du Sauveur n'a pu encore nous mettre dans celle disposition chrétienne , de vouloir souffrir avec lui : que fait-il ? il s'adresse à nous pour nous faire la même leçon qu'il fit à ces femmes de Jéru- salem : Nolitc Jlere super me (i). Délrompez-vous , nous dit-il , et instruisez-vous. Pleurer ma passiion , c'est sans doute un saint entretien ; mais ce n'es?: point de cela seulement qu'il s'agit ; et si vous vous en tenez là, autant vaudroit de n'y point penser, et de ne la pleurer jamais. Car il y a si long-temps que vous la pleurez, sans que vos pleurs aient produit en vous un changement solide et véritable ! Super vos ipsos Jleic : Commencez par pleurer sur vous- mêmes, et puis vous pourrez pleurer sur moi. Pleurez sur tant de désordres vous vous laissez sans cesse entraîner; Dlcurez sur l'éiernel malheur dont vous

(i)Lac. 20,

Il8 STîR JÉSUS-CHRIST

êtes menacés, et à quoi vous vous exposez ; pleurez de co qu'après avoir cent fois médite le mystère de ma croix, vous n'en êtes pas moins sensuels, pas moins amateurs de vous-mêmes , pas moins ennemis de tout ce qui peut mortifier ou votre cœur , ou votre chair ; pleurez de ce que, malgré toutes vos larmes et toute votre compassion pour moi , vous n'en êtes pas plus déterminés à partager avec moi mes peines, ni à tenir la même route que moi ; pleurez de ce que vous n'avez point encore appris de mon exemple à faire chréliennemenl ce que néan- moins vous ferez nécessairement jusqu'au dernier jour de votre vie, qui est de marcher dans la voie de la iribulation et de la croix : Noiite J/ere super me ; sed super vos ipsosjleie. A cela , mes , frères , que devons-nous répondre , et en quels senlimens devons-nous là-dessus entrer ? Je les réduis à trois : le premier , d'une vive douleur; le second, d'une huml)le reconnoissance ; et le troisième , d'une ferme résolution : car ce que je dois d'abord témoigner à Dieu , et ce que je dois amèrement et véritablement ressentir devant Dieu , c'est un regret sincère d'avoir depuis tant d'années si mal porté ma croix , je veux dire, de l'avoir portée par contrainte et non par vertu; de l'avoir portée en me défendant , en me ré- voltant, en me plaignant, en me désolant, en mur- murant; de l'avoir portée pour le monde , pour les vains respects du monde , pour les fausses espérances du monde, et jamais pour le ciel ni pour Dieu; de l'avoir par conséquent portée sans mérite et même à ma condamnation , au lieu de la porter pour mon

PORTANT SA CROIX. ll«j

salut 5 et de m'en faire un mojen de sancllfi- cation.

Tels sont en effet, chrétiens, les déplorables éga- remens oii nous tombons à l'égard des souffrances et des afflictions de la vie. Nous portons la croix ; mais, si j'ose user de cette expression , nous la portons comme des forçats qu'on tient enchaînés, et qu'on soumet au joug et au travail à force de coups. Ainsi la porta ce Simon de Cjrène; il fallut le menacer, l'intimider , l'arrêter : Hune angariaverunt ut tol- leret crucem (i). Nous portons la croix, mais en fai- sant tous les efforts possibles pour la secouer et nous en décharger. De tant de mesures qu'on prend , tant d'inquiétudes et d'agitations l'on entre , tant de mouvemens que l'on se donne ; et parce que tous ces mouvemens, toutes ces agitalions et ces inquié- tudes , toutes ces mesures n'ont communément d'autre succès que de nous tourmenter davantage , bien loin d'apporter quelque soulagement au mal qui nous presse; de les chagrins , les mélancolies , les amer- tumes de cœur , les emportemens , quelquefois les plus violens désespoirs et les blasphèmes les plus impics contre le Seigneur et sa providence. Nous porUjns la croix , mais nous la portons pour nous avancer dans le monde et selon le monde ; car y a-t-il une croix plus rude que celle d'un homme in- téressé, qui, pour satisfaire son avare convoitise, se se mine de soins et de fatigues ; que celle d'un homme vain et orgueilleux, qui, pour un honneur frivole , se consume d'études et de veilles j que celle

(i) MaUh. 27.

ï20 SUR JESUS-CHRIST

même d'un homme sensuel et voluptueux , que sa passion expose à mille dégoûts , et qu'elle dévore de soupçons et de jalousie ? Nous portons la croix, et ne la portant pas comme nous le devons , nous nous la rendons infructueuse devant Dieu , et inutile pour le royaume de Dieu.

Encore si elle nous devenoit seulement inutile, mais nous la portons à notre ruine ; et cette même croix par Dieu vouloit nous attirer à lui et nous assurer la possession de sa gloire, sera éternelle- ment contre nous un titre de réprobation , puisque ce sera une grâce dont nous aurons abusé et dont Dieu nous demandera compte. Voilà de quoi je dois m'humilier en la présence de Dieu. Ah ! Seigneur, je ne serai pas moins jugé selon les maux dont vous m'aurez affligé sur la terre , que selon les biens dont vous m'aurez comblé ; et votre justice ne me punira pas moins du mauvais usage des uns que des autres ; car les uns et les autres parloient également de votre miséricorde, et dévoient contribuer à l'accomplis- sement de ses favorables desseins. Je vois, mon Dieu , toutes les pertes que j'ai faites , et j'en gémis. Heu- reux de n'y être pas insensible , et d'en concevoir actuellement le vrai repentir qu'il vous plaît de m'en inspirer !

L'autre sentiment est celui d'une humble reconnois- sance envers Dieu , qui nous a mis dans cette néces- sité déporter la croix et de souHrir. Non-seulement je ne dois pas la regarder, cette nécessité inévitable, comme un malheur, mais je la dois considérer comme un des plus solides avantages de celte vie. Non-seii=

PORTANT SA CR&IX. 121

lemenl j'y dois consentir, mais j'en dois être bien aise , mais j'en dois louer Dieu , mais je dois m'e'crier avec saint Augustin : Félix nécessitas ! O salutaire et précieuse nécessité ! car puisque c'est la croix- qui me doit sauver, n'est-ce pas un bien pour moi quelle me suive partout, et qu'il ne soit pas en moft pouvoir de l'éloigner de moi et de m'en préserver ? Si Dieu me laissoit sur cela le choix , je n'aurois pas le courage de la chercher, et il y a bien de l'apparence que je sucomberois aux révoltes de. la nature et aux répugnances de mes sens qui se soulèvent contre , et qui ne peuvent s'en accom- moder. Ainsi je passerois mes jours sans combats, sans victoires sur moi-même , sans mortification et sans pénitence. Or , une vie sans pénitence est une vie de damnation ; mais grâces au Seigneur dont la sagesse y a pourvu, il ne m'est pas libre de fuir la croix et de m'en garantir. Il n'y a que la manière de la porter qui dépend de moi , et dès qu'il ne s'agit plus que de la manière , on a moins de peine à se résoudre et à prendre le plus sage et le meilleur parti. Je serois bien aveugle et bien ennemi de moi- même , si , me trouvant attaché inséparablement à la croix , je ne la portois pas au moins de bonne grâce, et ne tâchois pas d'en profiter.

Quel est donc le dernier sentiment qui me reste à prendre? c'est une ferme résolution de bien porter ma croix, jusqu'à ce que je sois arrivé au sommet de la montagne, c'est-à-dire, jusqu'à ce que je sois parvenu à la fin de ma vie et au terme de ma féli- cité éternelle je suis appelé de Dieu, Car m'ap-

123 SUR JÉSUS-CHRIST

pliquant les paroles de l'ange au prophète Elie, je me dis à moi-même : Surge (i); Prends counige, mon ame , el ne le laisse point abattre. Tu n'es pas au bout de ta course. Il y a encore bien du chemin à faire pour y atteindre; et puisque la voie qui nous y conduit, est celle de la croix, il y a bien encore pour loi des croix à porter : Grandis* eni m tihi restât via (2). C'est ici qu'il faut de la fermeté el de la persévérance. On en voit qui portent assez bien la croix une partie du chemin ; qui la portent bien pour un temps , mais qui se relâchent ensuite et qui demeurent. Ce n'est point à eux que la couronne est promise , el ce n'est point ainsi qu'on emporte le prix. Il n'est réservé qu'au vainqueur , et on ne l'est qu'après avoir fourni toute la carrière. Mais il en doit coilter pour cela ! vous le dites , mon cher auditeur; et moi je vais vous montrer, non plus la nécessité , mais la facilité de porter la croix après Jésus - Christ. Ceci demande une attention toute nouvelle, el ce sera la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Je ne puis mieux entrer dans celte seconde partie que par une figure dont j ai lieu de croire que vous serez touchés, el qui pourra faire une forte impres- sion sur vos cœurs. Je m'imagine le Sauveur du monde chargé de sa croix , montant au Calvaire , et suivi, non des Juifs qui sont ses ennemis , mais des chrétiens qui sont ses disciples. Je me le repré- sente en cet état, nous adressant la parole et nous

(i) 3. Rcg. 19. (2; /Z/jJ.

PORTANT SA CROIX. ' I ::3

faisant celle même invilalion qu'il a faite tant de fuis à ses apôtres, et qiii renferme en abrégé toute la doctrine évangélique : Si quis çult post me venirs , tollat crucem suam et serjuatur me (i) ; Chréliens , vous qui professez ma loi , et qui vous flattez de m'appartenir 5 déclarez-vous; ou plutôt, éprouvez- vous vous-mêmes , et voyez si vous voulez en effet venir après moi. Ah ! il le faut bien , Seigneur , et à qui irions-nous , puisque c'est vous seul qui avez les promesses et les gages de la vie éternelle "i Adquem, ihimus ? verha vitœ œternœ hahes (2). Vous y êtes donc résolus, reprend ce divin maître, et vous m'en faites une sincère protestation. Or, si cela est , écoutez la condition que je vous propose : c'est que vous prendrez sur vous mon joug, qui est ma croix , et que vous la porterez avec moi : Tollite jugum meum super ços (3).

Voilà des paroles, mes chers auditeurs, qui de tout temps ont paru bien dures aux âmes mondaines, et dont notre mollesse et notre amour-propre à tou- jours témoigné une extrême horreur: pourquoi cela? parce que nous ne les avons jamais comprises dans toute la force de leur sens , et que nous n'en avons jamais eu une inlt'lligence parfaite. Car en même temps que ces divines paroles nous imposent une obligation dont notre foibk^sse est élomiée, et qui nous semlile trop rigoureuse pour la pouvoir sou- tenir, elles nous présentent d'ailleurs tout ce qui peut nous en adoucir la rigueur et nous en faciliter la pra-

(i) Matth. i6. {->.) Joan. 6. (5) Matth. ii.

124 SUR JÉSUS-CHRIST

tique. Appliquez-vous , je vous prie , et tâchez à vous en convaincre.

De quoi s'agit-il ? Ce n'est pas seulement de porter la croix , mais de porter la croix de Jésus-Christ, ce n'est pas seulement de la porter seul et sans guide, mais de la porter après Jésus-Christ et avec Jésus- Christ ; ce n'est pas seulement de la porter volontai- rement et de gré , mais de la porter en vue de Jésus- Christ et pour Jésus-Christ. Or, dès que c'est la croix de Jésus-Christ , dès qu'il est question de la porter avec Jésus-Christ et après Jésus-Christ , pour Jésus- Christ et en vue de Jésus-Christ , un chrétien , frère et membre de Jésus-Christ, y peut-il alors trouver des difficultés ,