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JOHN M. KELLY LIBKAKY
Donated by The Redemptorists of the Toronto Province
from the Library Collection of Holy Redeemer Collège, Windsor
University of St. Michael's Collège, Toronto
flOLY REDEEMER LIBRARY, WIN^
Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce
ii
Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce
PREMIERE PARTIE
De la Connaissance de Jésus le Verbe Incarné
Un volume in- 12 de plus de 300 pages, sur beau papier vergé à la forme.
Prix : 5 fr. franco, 5. 75 ; étranger, 6 fr.
Approuvé par plusieurs Cardinaux,
Archevêques et Evêques,
et servant d'introduction au présent volume
ainsi qu'à l'ouvrage tout entier.
Pour paraître en 1921 :
TROISIÈME PARTIE
De Jésus dans son état de Victime
M. E. de la CROIX
de la Fraternité Sacerdotale
Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce
DEUXIEME PARTIE
De la Condition de l'Homme-Dieu
DEUXIÈME ÉDITION
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PARIS MAISON DU BON-PASTEUR
228, Boulevard Péreirc
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HOLY REDEEMER LJBRAR^JNDSÛR
Note du censeur
Je suis heureux de témoigner qiœ j 'ai lu la seconde partie de l'ouvrage sur « Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce ». Elle m'a paru, comme la première, de nature à faire du bien aux âmes, par sa doctrine et l'amour de Jésus qu'elle respire.
Rome, Décembre, 1917
NIHIL OBSTAT
Fr. Thomas -M. Pègues, O. P. Maître en Théologie.
Censor Delegatus.
IMPRIMATUR
Fr. Albertus Leimdi, O. P. S. P. Ap. Mag.
TOUS DROITS RÉSERVÉS
LETTRE DE SA SAINTETE PIE XI
a l'auteur de l'Quvrage
Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce
SECRÉTAIRERIE D'ETAT Du Vatican, 16 Décembre 1924
DE SA SAINTETÉ
Mon Très Révérend Père,
Le Souverain Pontife a agréé avec une paternelle bienveillance le filial hommage que vous Lui avez adressé des trois premiers z>o- lumes de la collection : « Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce ».
Vous avez voulu, dans une noble pensée de zèle, contribuer à faire connaître davantage à ses prêtres et à ses fidèles Jésus dans son Sacerdoce éternel, et c'est la raison d'être de votre travail.
Dans un premier volume, qui est comme l'introduction à l'ouvrage tout entier, vous mon- trez la nécessité et la grandeur, l'importance et les conditions de la connaissance de Jésus, Verbe incarné. Votre second livre étudie la per- sonne adorable du Sauveur, dans le sein de son Père et dans les phases de sa vie terrestre, dans son Sacerdoce et son Sacrifice.
Puis c'est la Victime que vous considérez ; ce sera ensuite le Sacrificateur, et enfin vous terminerez en montrant, dans l'Eucharistie, le Prêtre et la Victime dans l'acte du Sacrifice, puis dans sa gloire.
Sa Sainteté vous félicite des efforts que x>otre zèle apostolique vous a fait entreprendre en vue de faire connaître et aimer davantage Jésus dans son Sacerdoce : n'est-ce pas le cen- tre de tous les mystères de V Incarnation et de la Rédemption ?
Le Saint Père, en vous remerciant de votre hommage, fait des vœux pour que votre traz>ail porte les heureux fruits que vous désirez, et vous accorde bien volontiers, comme gage des faveurs divines, la Bénédiction Apostolique.
Veuillez agréer, mon Très Révérend Père, ai>ec mes remerciements personnels, pour les volumes que vous avez bien voulu me desti- ner, l'assurance de mes sentiments dévoués en Notre Seigneur.
P. Card. Gasparri
Au T. R. P. Supérieur Général
de la Fraternité Sacerdotale
LETTRES ET APPROBATIONS
Lettre de Son Em. le Cardinal Dubois
Archevêque de Rouen
Mon Révérend Père,
La divine physionomie de Jésus, Souverain Prêtre, vous captive. Vous avez résolu de la faire mieux con- naître et mieux aimer. Avec une science éclairée par la foi et vivifiée par une ardente piété, vous vous en approchez peu à peu, mettant magnifiquement en relief, après les beautés de l'Incarnation du Verbe, les condi- tions de la vie de l'Homme-Dieu.
La même sûreté de doctrine, la même onction péné- trante et persuasive, se retrouvent dans ce deuxième volume qui est une étape nouvelle dans l'ascension continue où se plaît votre âme et où elle entraîne les nôtres après elle.
Nous ne connaîtrons jamais assez Notre Seigneur ; nous n'aurons jamais assez pour Lui de charité et de dévouement ; et c'est faire œuvre éminemment aposto- lique que d'offrir à l'imitation des Prêtres, dans le rayonnement de ses perfections et de ses vertus, l'image si attrayante du Sauveur.
Le charme de vos études, c'est qu'elles émeuvent en même temps qu'elles éclairent. Votre science — et ce n'est pas un mince mérite — se « tourne à aimer ».
Continuez donc avec la même méthode et dans le même esprit vos études si savantes et si pieuses. Cet encouragement bien sincère vous dit en quelle estime je tiens votre docte entreprise si bien poursuivie jus- qu'alors. Puissiez-vous rapidement la mener à bonne fin !
Veuillez agréer, mon Révérend Père, l'expression de mes sentiments religieusement dévoués en N. S.
f Louis, Card. Dubois Rouen, 5 Juin 1Ç)UJ Arch. de Rouen
Lettre de Son Em. le Cardinal Mercier
Archevêque de Malines
Mon Révérend Pèke,
J'ai bien reçu vos deux beaux volumes et vous en remercie vivement. Je n'ai pu que les parcourir, mais ce premier coup d'œil sur votre œuvre m'a déjà fait sentir le souffle de piété qui l'anime et me met au cœur le désir de voir bientôt les volumes où vous nous par- lerez tout de bon du grand Mystère étudié par vous avec prédilection, le Sacerdoce de N. S. Jésus-Christ.
Le sujet m'offre d'autant plus d'attraits que, dans une Retraite prêchée à nos Prêtres en 1917, je m'étais essayé aussi à parler de l'unique Souverain Prêtre qui daigne nous associer à son Sacerdoce. J'ai publié la première partie de cette Retraite dans un volume, « La vie inté- rieure », que je me fais un plaisir de vous envoyer.
Je prie le Christ Jésus de vous aider à parfaire votre œuvre ; faites-moi la charité de Lui demander aussi son aide pour la reprise de mon travail, si, bien entendu, il peut être de quelque utilité pour sa gloire. Votre très dévoué in X".
j- D. J. Card. Mercier Malines. j3 décembre ly/Q Arch. de Malines
Lettre de Monseigneur Chollet
Archevêque de Cambrai
Mon Révérend Père,
Vos deux volumes — fort gracieux et d'une lecture agréable — me sont parvenus. Merci. C'est clair, c'est chaud ; cela sort d'un vrai cœur de Prêtre, c'est fait pour provoquer l'amour de Jésus Prêtre et cela le pro- voque. Soyez-en cordialement félicité.
f Jean-Arthur
Cambrai. j.~> décembre /<//</ Arch. de Cambrai
Lettre de Monseigneur Ricard
archevêque d'S\uch
Mon Révérend Père,
C'est au jour même où nous célébrons la Conception Immaculée de la Vierge Marie que m'est parvenu le gracieux envoi de vos deux volumes sur le Sauveur Jésus. Je ne saurais trop vous en remercier.
Les suffrages si autorisés et si flatteurs qu'a déjà mérités votre ouvrage en proclament assez la valeur ; le mien ne saurait y rien ajouter.
Mais il m'est bien permis de vous féliciter et de vous remercier pour cette œuvre élevée à la gloire de Jésus et de son divin Sacerdoce. Vous y avez réuni, dans un ordre parfait, toutes les considérations qui peuvent le mieux Le faire connaître et Le faire aimer davantage, en vous appuyant sur les divins témoignages de la Sainte Ecriture et sur l'enseignement des Docteurs les plus éminents.
Je ne sache pas qu'on ait jamais présenté le Sauveur Jésus dans un cadre aussi beau et aussi riche, et qu'on ait mieux fouillé les divins trésors qui sont accumulés en Lui.
Quaqd votre œuvre aura reçu les compléments que vous nous annoncez, vous aussi vous aurez donné votre Somme, la Somme des grandeurs de Jésus et de son Sacerdoce. Vous aurez fourni aux Prêtres une mine féconde pour leurs méditations et pour leur enseigne- ment. Et les fidèles vous sauront gré d'avoir mis à leur portée, sous une forme des plus attrayantes et toute pétrie de piété, la douce et admirable figure de Jésus, qu'ils n'avaient vue qu'à travers les obscurités et les indécisions d'une instruction élémentaire trop effacée de leur mémoire.
Puisse le bon Maître vous bénir et vous récompenser de cet apostolat, le premier, le plus essentiel des apostolats !
Agréez, je vous prie, avec mes remercîments, l'expres- sion de mes sentiments dévoués en N. S. Jésus-Christ.
f J. F. Ernest
Auch. le i5 décembre iqiy Arch. d'Auch
Lettre de Monseigneur Castellan
•Archevêque de Chambéry
Mon Révérend Père,
Je lis avec délices et édification votre second volume. Il est si bon de rencontrer la théologie, revêtue d'une piété vraiment affective. La clarté de votre style et de votre exposition ajoute aussi beaucoup au charme de cette lecture. J'ai commencé par le second. Mais je lirai le premier, en attendant le troisième et je les ferai recommander. Ils méritent d'être connus par les âmes religieuses, non moins que par les Prêtres.
Veuillez agréer, Vénéré Père, l'expression de mes sentiments très respectueux.
■J- Dominique Chambéry, 21 décembre fp/p Arch. de Chambéry
Lettre de Monseigneur Levasse
Evêque d'Oran
Mon Très Révérend Père,
Il n'est pas besoin de feuilleter longtemps vo^re livre pour s'apercevoir qu'on a entre les mains une œuvre très sérieuse, fruit d'une doctrine sûre, approfondie, fécondée par de longues méditations et, comme on dit aujourd'hui, « vécue ».
Dieu vous a en effet accordé la grâce d'agir avant d'écrire, à l'imitation de Celui dont il est dit : cœpit facerc et docere. Votre œuvre de la Fraternité Sacer- dotale est si noble, si belle, si utile ! Elle était si haute- ment appréciée par le Souverain Pontife Pie X ! Il n'est pas étonnant qu'elle vous ait si bien préparé à écrire l'ouvrage, visiblement inspiré du plus pur esprit sacer- dotal, dont vous nous donnez aujourd'hui les prémices.
Veuillez agréer l'expression de mes bien sincères féli- citations et de mes sentiments les plus respectueux.
f Christophe-Louis Oran. 3o décembre i <> i .> Evêque d'Oran
Lettre de Monseigneur de Durfort
Evêque de Poitiers
Mon Révérend Père,
Je vous remercie de l'envoi de votre ouvrage sur le Sa- cerdoce de Notre Seigneur. Je serai heureux d'y puiser un accroissement d'amour pour Celui qui est le grand méconnu de la plupart et qui est trop peu étudié par ceux-là même dont II a daigné faire d'autres Lui-même !
« Jésus mieux connu, plus aimé! » Ce sera le remède à l'esprit naturel qui préside à la vie d'un si grand nombre. Vous avez donc fait une belle œuvre, en écri- vant vos pages très substantielles. Je forme le vœu de les voir entre bien des mains. Je tâcherai d'y contribuer en les faisant connaître.
Agréez, je vous prie, mon Révérend Père, mes hom- mages respectueux.
f Olivier-Marie Poitiers, 24 décembre tgig Evêque de Poitiers
Lettre de Monseigneur Péchenard
Evêque de Soissons
Mon Révérend Père,
La connaissance encore trop sommaire que j'ai prise des deux premiers volumes de votre ouvrage sur le Sacerdoce de Jésus, a suffi pour me montrer l'infinie richesse du sujet que vous abordez, la manière neuve et originale dont vous l'envisagez et surtout i'amour pé- nétrant qui inspire votre pensée et dirige votre plume. Je ne doute pas que cet ouvrage ne contribue beaucoup à faire mieux connaître aux Prêtres et surtout à faire mieux aimer Celui qu'ils ont mission d'annoncer et dont ils tiennent la place.
Agréez, mon Révérend Père, l'expression de mes sen- timents de vénération et de respectueuse gratitude.
f Pierre-Louis Soissons, 11 décembre 1919 Evêque de Soissons
A MARIE
la divine Mère de Jésus
le Souverain Prêtre et la Reine du Clergé
Dans un esprit de souverain respect
et de filiale tendresse
nous dédions ce deuxième volume
à Marie
qui par sa maternité divine
a été unie étroitement au Sacerdoce
de Jésus son adorable Fils
et a coopéré ineffablement
à son suprême Sacrifice
par l'immolation sur le Calvaire
de l'unique et éternelle Victime
Nous l'offrons également
à Marie
la Reine et la Mère des Prêtres
à qui ont été confiées
dans la personne du disciple bien-aimé
toutes les âmes sacerdotales
afin qu'Elle leur révèle Jésus
l'unique Prêtre de l'unique Sacerdoce
qu'Elle les remplisse de son esprit
les embrase de son amour
et les consomme dans la sainteté
de son ineffable et éternelle union
INTRODUCTION
Jésus est la manifestation vivante de la Divi- nité dans l'humanité. Il est le don suprême de la charité divine pour les hommes. Il suffit de Le contempler pour pressentir les perfections infi- nies de Dieu, et il n'y a qu'à mettre la main sur son Cœur pour comprendre, à ses batte- ments, l'amour immense qui le presse et qui en fait la Victime expiatrice pour le salut du genre humain.
Sorti du sein de Dieu pour apporter la vie au monde, Il apparaît comme le divin flambeau qui illumine les intelligences, le feu divin qui brûle les cœurs, la pureté immaculée qui purifie les âmes et les rend au ciel. Dieu, maintenant que le Verbe s'est fait chair, pour venir jusqu'à nous, passera par son Fils, et les hommes, pour s'élever jusqu'à Dieu, devront avoir recours à Celui qui s'est fait leur Sauveur.
Jésus nous enseigne Lui-même cette impor- tante vérité, quand 11 dit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en Lui ne périsse
4 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEV
point, mais qu'il ait la vie éternelle*. » Passage sublime, paroles gui recèlent le secret des mys- tères de V insondable Trinité! Enseignement solennel qui nous découvre l'origine éternelle de Jésus, son essence divine, son Incarnation, sa mission rédemptrice !
Pour connaître la Divinité, il nous faut donc connaître Jésus ; pour être sauvé, il nous faut donc croire en Lui. Nous ne pouvons considérer le Père, sans avoir en même temps une notion exacte du Fils ; pas plus que nous ne pouvons prétendre à la vie éternelle et bienheureuse, si nous ne professons une foi absolue en la Divinité de Jésus, en la réalité de son Humanité sainte, en sa mission, en ses paroles et en l'efficacité de son Sacrifice.
Ce qui revient à dire que la connaissance de Jésus est la plus nécessaire, la plus sublime, la plus efficace, puisqu'elle est la science des Mys- tères de Dieu et de notre salut éternel.
Il est souverainement important d'appuyer sur cette vérité essentielle et indiscutable ; non seulement parce qu'elle est lumineuse et conso- lante en elle-même, mais encore parce qu'elle explique l'insistance que nous mettons à donner en tout à Jésus la première place, dans nos pen-
1 Jean, m, 16.
INTRODUCTION 3
sées comme dans nos affections, dans nos études comme dans nos lectures, dans nos recherches de la z>érité comme dans nos désirs de perfection et nos aspirations d'éternité.
Jésus doit devenir pour nous un compagnon inséparable de notre pèlerinage sur cette terre, un ami qu'on consulte, un confident en qui on se repose, un maître quon écoute, un Dieu quon adore et quon contemple, un Sauveur qu'on bénit et quon aime, un Tout qui nous soit un centre de vérité, de vie, d'amour et d'union.
Jésus ne peut être tout cela pour nous, que si nous Le connaissons assez pour Le préférer à tout le reste, et si la science que nous avons de Lui ravive constamment dans notre cœur le désir de Le connaître toujours mieux pour L'ai- mer davantage.
C'est pourquoi, dans un premier volume, nous avons parlé longuement de l'obligation capi- tale, qui s'impose à tous, de faire de Jésus le sujet habituel et constant de ses études, de ses méditations et de ses lectures; nous avons indiqué l'esprit et l'intention qui doivent nous guider dans des travaux et des considérations d'une si haute importance ; et enfin, nous avons posé les règles et donné les conditions d'une étude sérieuse, pratique et fructueuse de Jésus.
6 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Dans le présent volume, nous abordons l'étude directe et personnelle de Jésus. Aidé de toutes les considérations que nous avons faites précé- demment, nous pénétrons en quelque sorte en Jésus, pour Le contempler en Lui-même et pour L'étudier dans sa condition d' Homme- Dieu.
Le Verbe Incarné vient de Dieu, Il est le Fils unique du Père, Dieu, éternel et parfait comme lui. Sans cesser d'être ce qu'il est de toute éter- nité, Il se fait homme, Il s'unit hypostatique- ment et indissolublement la nature humaine qu'il élève ainsi jusqu'à la dignité de la Divi- nité, au point que les mêmes honneurs et la même adoration sont dûs aux deux natures unies, en Jésus, en l'unité de Personne.
Cette union ineffable néanmoins ne détruit point ni ne confond l'essence des deux natures, de sorte que l'Humanité en Jésus est et restera éternellement inférieure à sa Divinité : ce qui constitue l'humiliation suprême du Mystère de l'Incarnation, et ce contraste sublime et ado- rable de Dieu et de l'homme, du Créateur et de la créature dans la même divine Personne.
Venu pour vivre parmi les hommes, Jésus pas- sera par les divers états communs à toute exis- tence humaine, et 11 restera pour tous le modèle parfait et achevé de toutes les vertus.
Son œuvre ne sera complète ici-bas, que lors-
INTRODUCTION 7
qu'il aura accompli toutes les volontés de son divin Père. La mission qu'il en a reçue Le con- duira jusqu'au Calvaire ; mais avant de verser tout son Sang dans son dernier Sacrifice, Il aura longtemps imploré la commisération de son Père en faveur des hommes pécheurs, et 11 se sera offert toute sa vie, en une oblation sublime, à la justice divine, pour en obtenir le pardon plénier de l'humanité coupable. Puis, s' adres- sant aux hommes qu'il est venu sauver, Il les instruira avec une charité inlassable, et ses enseignements préludant à son Immolation, Il laissera au monde, sacré et scellé de son Sang, tout un code de doctrine divine.
A ces divers aspects de la mission de Jésus correspondent autant de caractères, dont l'étude si pleine d'attraits peut nous donner de notre divin Maître une connaissance plus précise et plus profonde. Nous en avons fait l'objet d'un chapitre spécial, tant à cause de l'importance du sujet, que pour donner à chaque caractère en Jésus une i>aleur proportionnée à la mission correspondante.
C'est ainsi que nous nous acheminons natu- rellement vers une connaissance approfondie du Sacerdoce de Jésus. Tout dans la vie de Jésus est divinement harmonisé. Il naît, et déjà 11
8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
s'offre en Victime ; Il vit, et son offrande se con- tinue sans interruption ; Il meurt, et son oblation se transforme en immolation. Le sacrifice est complet, mais pour le préparer comme pour l'offrir et le consommer, il faut l'office d'un Prêtre, d'un Prêtre grand et saint comme la Victime, d'un Prêtre sorti du sein de Dieu comme l'Hostie de son sublime Sacrifice.
Jésus est donc avant tout Prêtre, comme 11 est avant tout Victime; et, de même que son Sacrifice sur le Calvaire met le sceau éternel à son essentielle mission dans l'humanité, ainsi son divin Sacerdoce parfait, dans l'exercice d'une puissance sacrificatrice infinie, i 'obla- tion de l'auguste Victime dans une suprême immolation.
Aucun caractère n'est donc plus essentiel en Jésus que celui de son Sacerdoce, puisque ce n'est qu'en tant que Prêtre qu'il peut s'offrir en Sacrifice, et accomplir par là sa divine mission. Toute l'étude que nous faisons de Jésus, dans ce volume, a pour but d'appuyer cette vérité et de la mettre en évidence. En effet, avant de traiter directement de Jésus-Prêtre, il est néces- saire de connaître tout ce qui a trait à la divine Personne de notre adorable Sauveur. Et c'est quand nous aurons de Jésus, comme Dieu et comme Homme, une connaissance éclairée, que
INTRODUCTION 9
nous pourrons mieux comprendre les sublimités et les nécessités de son Sacerdoce.
Nous avons suivi, dans le développement des multiples considérations contenues dans ce vo- lume, les règles que nous avons prescrites dans la première partie de cet ouvrage. Nous nous sommes efforcé d'être simple dans nos exposés et de nous adresser au cœur tout autant qu'à l'esprit, afin de porter les âmes à l'amour en même temps qu'à la connaissance de Jésus.
Nous n'avons pas craint de multiplier les cita- tions au bas des pages, en les puisant toutefois presque uniquement dans le Saint Evangile, les Epîtres et Saint Thomas. Notre manuscrit était déjà entièrement composé quand nous avons songé à en appuyer la doctrine sur l'Ecriture et l 'autorité du Docteur angélique ; mais nous nous sommes efforcé de rendre ce travail aussi complet que possible. Le lecteur pourra ainsi re- courir à volonté à ces notes vraiment précieuses en raison des sources où elles ont été puisées. Toutes les citations sont en français, afin qu'elles puissent être comprises des âmes pieuses qui seront ainsi facilement initiées aux sublimités de la théologie dogmatique et ascétique.
Il ne nous reste plus qu 'un i>œu à exprimer, et ce vœu est en même temps une humble prière
10 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
que nous adressons à Jésus, dont nous avons eu V inestimable bonheur de parler dans le cours de notre travail : c'est que tous ceux qui liront ce volume le fassent avec un vif désir de mieux connaître Jésus, afin de donner à leur amour un fondement plus solide et une science plus éclai- rée. Et, pour que la science suréminente de Jésus pénètre plus profondément dans leur esprit et dans leur cœur, qu'ils se purifient sans cesse et qu'ils donnent ainsi à leur âme cette clair- voyance que seuls possèdent les cœurs purs. Quand il s'agit de pénétrer en Jésus, pour en approfondir les perfections infinies, il faut le faire avec un cœur limpide et une âme de cristal.
Nous osons recommander à nos chers lecteurs de ne pas lire ces pages avec empressement, mais plutôt avec réflexion. Les sujets qui y sont traités exigeront parfois une attention plus grande ; si on succombait à la tentation de passer rapidement, on pourrait se priver d'une notion de plus sur la Personne adorable de Jésus, et l'on perdrait ainsi une partie précieuse du fruit de sa lecture.
Qu'on ne craigne pas, au contraire, de revenir plusieurs fois sur les mêmes passages, soit pour mieux s'en pénétrer, soit pour comprendre des choses que l'on n'aura pas suffisamment saisies
INTRODUCTION 1 1
à une première lecture. Il n 'en est point de la science de Jésus comme des autres sciences; elle est la vraie science de l'éternité, et à elle seule elle suffit. L'âme ne peut donc jamais s'y adonner avec trop d'ardeur, dût-elle pour cela sacrifier d'autres études accessoires, même de spiritualité, pour concentrer tous ses efforts sur l'étude et la connaissance de Jésus.
Que d'âmes monteraient plus haut et plus vite dans la perfection, si elles savaient faire de Jésus l'unique objectif de leur vie, si elles sim- plifiaient davantage leur spiritualité et si elles faisaient consister leur vertu surtout à contem- pler Jésus, à L'imiter et à vivre avec Lui dans une intimité plus grande de pensées, de senti- ments et de volonté !
Puissent ces pages, écrites avec amour pour l'unique gloire de Jésus le Souverain Prêtre, révéler aux âmes ce tendre et divin Maître, les embraser de son amour et les faire vivre abon- damment de sa vie !
Daigne Marie, la tendre Mère de tous ceux qui aiment Jésus, les agréer en hommage de filiale affection, les bénir et les rendre fécondes !
Rome, en la Fête de l'Immaculée Conception. 8 Décembre 1918
Marie Eugène de la Croix
PRELIMINAIRES
« Dieu nous a parlé par son Fils, la splendeur de sa gloire et l'empreinte de sa substance, lequel, en entrant dans le monde dit : Vous n'avez plus voulu des sacrifices anciens, vous m'avez formé un corps, me voici.
« Jésus a dû en toutes choses être rendu semblable à ses frères, afin de devenir un pontife miséricordieux. "Mais il ne s'est point arrogé à lui-même la dignité de pontife ; il l'a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui.
« Le Seigneur l'a juré ; la parole du serment institue Jésus, le Fils éternellement parfait, pontife pour l'éternité.
« Tout pontife étant établi pour offrir des dons et des vic- times, Jésus s'est offert lui-même, pour abolir le péché par son sacrifice, et il a souffert la croix, méprisant l'ignominie.
« Mais celui qui avait été abaissé pour un peu de temps au- dessous des anges, Jésus, nous le voyons, à cause de ses souffrances et de sa mort, après avoir opéré la purifica- tion des péchés, entrer dans le sanctuaire du ciel avec son propre sang et s'asseoir à la droite de la Majesté, au plus haut des cieux.
« Ayant un grand pontife, Jésus, le Fils de Dieu, qui a péné- tré dans les cieux comme précurseur pour nous et média- teur du nouveau testament, demeurons fermes dans notre foi et approchons-nous avec assurance du trône de la grâce, afin d'obtenir miséricorde de Celui qui est devenu, en vertu de la mort qu'il a soufferte pour le rachat de nos prévarications, la cause du salut éternel. »
(Tiré de l'Epîtr» sux Hébreux.)
Nous avons eu le bonheur, dans la première Partie de cet ouvrage, de traiter de la connais- sance de Jésus en général : de son importance capitale ; de la nécessité absolue pour nous de nous livrer à cette étude ; de l'amour que nous devons apporter à acquérir cette science surémi- nente, la plus belle et la plus douce qu'il y ait sur terre, puisqu'elle est la science même de l'éternité bienheureuse1: de l'esprit qui doit nous guider dans nos travaux assidus ; et enfin des conditions nécessaires pour assurer le fruit de nos études et de nos contemplations.
Il était naturel de commencer par donner de Jésus un aperçu d'ensemble qui nous attirât vers ce divin Maître, et par faire ressortir les relations essentielles qui nous unissent à Lui tant pour sa gloire que pour notre propre sanctification.
Il nous est impossible, après les considérations antérieures, de ne pas mieux comprendre la place que la connaissance réfléchie et méditée de Jésus doit tenir dans notre vie, et par conséquent de rester dans une certaine indifférence à l'égard de
1 « La vie éternelle consiste à vous connaître, vous, seul vrai Dieu, et Celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » Jean, xvii, 3.
PRÉLIMINAIRES l5
ce devoir capital, sans une réelle infidélité. Jésus disait, pendant sa vie, que parce qu'il était venu dans le monde, on ne pouvait être excusable de ne Le point connaître '. Nous osons dire la même chose aux âmes qui ont lu attentivement notre premier volume : elles ne peuvent pas se désin- téresser de l'étude de Jésus. Que ce soit par des lectures, des méditations ou des études propre- ment dites, elles sont tenues, maintenant qu'elles ont plus de lumières, de chercher à avoir de Jésus, de ses mystères, de ses enseignements, de sa vie et de sa mort, de son Sacerdoce, de son Eu- charistie et de sa gloire, des notions plus exactes et une connaissance toujours plus grande.
Et si elles se rappellent bien tout ce que nous avons dit, elles aimeront l'accomplissement de ce devoir, elles reviendront avec joie à Jésus, elles trouveront leur bonheur à converser avec Lui et elles n'auront pas de plus douce ambition que celle de devenir instruites dans la science divine de Jésus.
C'est pour les aider davantage à réaliser leur pieux dessein, que nous allons poursuivre nos considérations. En étudiant les conditions intrin-
1 « Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient point de péché ; mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché, » Jean, xv, 22
l6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEL'
sèques de l'Homme-Dieu, nous entrerons plus profondément dans notre sujet. Il nous faut ar- river, avec la grâce de Jésus et autant qu'il est donné à notre grande fragilité, à avoir de Jésus la connaissance la plus parfaite possible. C'est en L'étudiant en Lui-même, en pénétrant dans ce Saint des saints, en cherchant à approfondir avec humilité et amour cet océan infini de mystères, de perfections et de charité, que nous parvien- drons à dissiper les ombres qui nous voilent ces secrets divins et que nous pourrons entrevoir, dans une lumière plus vive et une beauté plus attrayante, ce Jésus, la gloire et la félicité des cieux, qui daigne déjà dès ici-bas se révéler avec tant de bonté à nos âmes ravies.
Nous considérerons en Jésus l'union ineffable qui existe entre sa nature divine et sa nature humaine dans l'unité de Personne ; et nous ver- rons, d'une part, que Dieu, en se faisant Homme, n'a rien perdu de sa Divinité, dès lors : de ses perfections infinies, de ses attributs essentiels, de ses droits à l'adoration et à l'amour de ses créatures ; d'autre part, que Jésus, en s'unissant la nature humaine, l'a élevée en Lui à une dignité divine et qu'il se l'est associée pour l'éternité.
Jésus, Homme-Dieu, doit donc être étudié sous ses deux aspects divin et humain ; les deux na-
PRELIMINAIRES 17
tures, en Lui, subsistant en la même adorable Personne, nous Lui devons les mêmes hommages comme Dieu et comme Homme.
Jésus venant ici-bas remplir une mission don- née par son divin Père, tout est harmonisé dans sa vie vers ce but suprême. Il pose des actes, prononce des paroles, révèle des vérités, accom- plit des merveilles, dont la valeur se calcule d'après leurs relations plus ou moins intimes et directes avec l'accomplissement de sa mission. Il s'ensuit qu'il y a un certain ordre à établir dans l'importance des faits, comme il y a une diffé- rence à mettre dans les caractères qui constituent la mission de Jésus.
C'est en développant ces pensées que nous nous acheminerons davantage vers l'étude prin- cipale que nous avons en vue : le Sacerdoce en Jésus. Quand nous aurons de Jésus, Verbe Incarné, Dieu-Homme, Sauveur et Rédempteur, une notion juste et nette, nous aurons une intel- ligence plus grande et plus exacte de sa mission, de la fin qu'il y poursuit et des moyens qu'il emploie pour l'accomplir ; et, dès lors, nous serons mieux en mesure de saisir la grandeur infinie de son Sacrifice, ainsi que la sublimité et la puissance divine de son Sacerdoce qui est
18 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
l'agent principal de son immolation suprême1.
Plus nous connaîtrons Jésus sous ses divers aspects, et plus nous apprécierons ensuite son caractère sacerdotal. La connaissance que nous devons en avoir ne saurait être complète sans celle de son Sacerdoce ; de même que son Sacer- doce ne pourrait être bien compris que si nous connaissons suffisamment Jésus en Lui-même et dans la divine mission qu'il est venu accomplir sur la terre.
Cette pensée suffit pour nous exciter à étudier Jésus avec plus d'ardeur et pour nous consacrer avec amour à Le mieux connaître dans sa condi- tion d'Homme- Dieu. Ravivons notre esprit de
1 Le Sacerdoce, en Jésus, est non seulement inséparable de son Sacrifice, mais il opère directement l'immolation de la Vic- time et lui donne son efficacité. Cette action directe et nécessaire du Sacerdoce de Jésus dans l'accomplissement final de la mission du Verbe Incarné sur cette terre, n'est ni une exagération de langage ni une opinion douteuse, mais elle repose sur les carac- tères essentiels du Fils de Dieu fait Homme, constitué à la fois Prêtre et Victime pour opérer d'un commun accord le salut du genre humain. Saint Thomas est sur ce point très explicite : « Puisque la grâce de la justification, dit-il, nous a été accordée par la vertu du Christ et que le Christ a pleinement satisfait pour nous, il est certain que son Sacerdoce a eu plein pouvoir pour expier les péchés. » S. Tho.m., III p., q. 22, a. 3.
Et il ajoute : « Quoique le Christ n'ait pas été prêtre comme Dieu, mais comme homme, ce fut cependant une seule et même personne qui fut prêtre et Dieu. C 'est pourquoi, selon que son humanité opérait en vertu de sa divinité, ce Sacrifice était le plus efficace pour effacer les péchés. » Ibid., ad 1.
PRÉLIMINAIRES 19
foi et notre désir d'acquérir la science divine de Jésus. Supplions Jésus de se révéler à notre âme. Appelons à notre secours la Vierge Marie, afin qu'elle nous donne l'intelligence de ce Jésus qui s'est fait son Fils et qu'elle ne cesse de contem- pler à découvert dans l'éternelle vision de la vérité et de l'amour.
CHAPITRE PREMIER
Des deux natures
et de l'unité de Personne
en Jésus
CHAPITRE PREMIER
Des deux natures et de l'unité de Personne en Jésus
« Ces choses ont été écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. » Jean. XX, 51.
Le sujet que nous abordons tient à l'essence même du christianisme, il est le dogme fonda- mental sur lequel viennent s'appuyer tous les autres1. Si Jésus n'était pas Dieu, Il ne serait
1 Saint Thomas appelle à bon droit le mystère de l'Incarnation la plus grande des merveilles de Dieu. « De toutes les œuvres divines, c'est le mystère qui surpasse le plus la raison ; car on ne saurait concevoir aucun fait divin plus merveilleux que celui-ci : qu'un vrai Dieu, Fils de Dieu, devienne un homme véritable. Et comme c'est la plus grande de toutes les mer- veilles, il s'ensuit que toutes les autres merveilles ont pour but de faire croire à celle-ci, qui les surpasse toutes. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 27.
« Si l'on considère avec attention et piété le mystère de l'In- carnation, dit-il plus loin, on y trouvera une telle profondeur de sagesse, que nulle intelligence humaine n'y pourra atteindre, selon cette parole de l'Apôtre (I Cor., i, 25) : « Il y a plus de sagesse dans la folie de Dieu que chez les hommes. » Aussi
24 DE LA CONDI1IOIS. DE L HOMME-DIEU
pas notre Sauveur; s'il n'était pas Homme, Il ne pourrait être la Victime pour nos péchés. S'il n'était pas à la fois Dieu et Homme, ses mérites n'auraient point une valeur infinie ; car, n'étant que Dieu II n'aurait pu mériter, n'étant qu'Homme ses mérites n'auraient eu qu'une va- leur relative et limitée. Or, il fallait pour nous sauver une expiation égale à l'offense, et l'offense étant infinie, en tant qu'elle était une offense faite à Dieu, la satisfaction devait l'être aussi, sans quoi il n'y aurait pas eu compensation par- faite entre la sainteté de Dieu outragée et la réparation faite à cette même sainteté ; il s'ensuit que seul un Dieu fait Homme pouvait sauver le genre humain. Il fallait qu'il fût Dieu pour satis- faire à la justice divine, il fallait qu'il fût Homme pour pouvoir souffrir et mourir '.
Cette simple considération jette déjà sur Jésus un jour lumineux. Nous ne pouvons oublier qu'il est Dieu, bien que sa Divinité soit voilée par son humanité ; nous ne devons point ignorer qu'il est vraiment Homme, bien que son humanité soit unie à la Divinité.
quiconque médite pieusement ce mystère y découvre sans cesse des raisons de plus en plus admirables. » Ibid., c. 5.J.
1 « C'est pourquoi, de même que les enfants ont en partage la chair et le sang, de même Jésus a participé à notre chair et à notre sang, afin que, par la mort, il détruisît celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable. » Hébr., h, 14.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 23
Lorsque nous Le verrons parler ou agir, nous saurons que c'est Dieu qui parle ou agit, et nous tomberons à genoux dans l'adoration devant la Majesté divine. Lorsque la Divinité en Lui se manifestera d'une manière quelconque, nous reconnaîtrons qu'elle n'agit que par le ministère de son Humanité, et nous adorerons de nou- veau la Sagesse et la Puissance divines qui ont su ainsi allier deux extrêmes dans une aussi sublime unité.
C'est à genoux qu'il faudrait écrire sur ce Mys- tère adorable, chaque mot devant être un acte de foi, d'adoration et d'amour envers ce Dieu fait Homme qui a nom Jésus et devant lequel tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers1. Du moins, ne voulons-nous rien dire qu'avec un souverain respect et un amour re- connaissant pour Celui qui nous accorde la grâce de parler de Lui, et Le supplions-nous de donner à ces humbles pages la clarté qui rend la vérité intelligible et la fécondité qui la fait fructifier dans les cœurs.
Tout en donnant sur cet important sujet de
1 « Le Christ s'est humilié lui-même... il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers. » Phil., ii, 10.
26 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
l'Union Hypostatique les notions essentielles, nous ne nous étendrons point néanmoins trop longuement. Outre qu'il n'est pas ici question de faire un traité de théologie, nous ne devons point perdre de vue le plan général de cet ouvrage, qui est de nous faire arriver, par des connais- sances successives, jusqu'à l'intelligence com- plète du Sacerdoce de Jésus. Or, il nous reste un long chemin à parcourir ; et c'est pourquoi, en abordant ce sujet inépuisable en considérations, nous nous restreindrons à ce qui peut concourir plus directement au but que nous nous sommes proposé.
I. — Jésus est Dieu: ses œuvres le prouvent
Jésus était venu demeurer parmi les hommes pour vivre de leur vie et pour pouvoir, par là, leur faire plus de bien '. Il fallait donc qu'il leur apparût comme l'un d'eux, et c'est pourquoi
1 « Ce n'est pas aux anges qu'il vient en aide, mais il vient en aide à la race d'Abraham. C'est pourquoi il a dû en toutes choses être rendu semblable à ses frères, afin de devenir un pontife miséricordieux et fidèle dans le service de Dieu, pour expier les péchés du peuple. Car c'est par les souffrances et les humiliations qu'il a lui-même subies qu'il peut secourir ceux qui sont tentés. » Hébr., ii, 16-1S.
DEL'X NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 27
Jésus mène pendant trente ans une vie ordi- naire, sans éclat, humble et pauvre comme la majorité des vies humaines l. Dans l'ensemble de sa vie, rien d'extraordinaire ne paraît ni ne frappe ; sa Divinité est tellement voilée, que rien n'en transpire au dehors.
Cet état humble et modeste entrait dans les desseins de Jésus venant enseigner aux hommes toutes les vertus ; néanmoins, il ne pouvait du- rer, non pas que le Verbe Incarné ne s'en fût point contenté, Lui qui avait choisi librement et volontairement pour compagnes l'humiliation et la souffrance, mais parce qu'il avait une mission qu'il ne pouvait accomplir qu'en manifestant sa Divinité. Il voulait bien montrer aux hommes qu'il était leur frère, mais II voulait aussi leur prouver qu'il était leur Dieu.
S'il eût toujours vécu pauvre et ignoré, Il au- rait pu quand même sauver les hommes, mais II ne les aurait pas enseignés. S'il fût mort dans l'ombre et le secret, sa mort eût eu la même efficacité intrinsèque, mais Jésus n'ayant point été connu comme Dieu, l'humanité n'aurait pas vu en Lui son Sauveur.
Autant donc il était utile aux âmes que Jésus
1 « Il s'est anéanti jusqu'à prendre la nature de l'esclave. Il s'est fait en tout semblable aux hommes ; 11 a revêtu tous les caractères de l'homme. » Phil., ii, 6, 7.
28 DE LA CONDITION DE l'hOMME-OIEU
donnât l'exemple de toutes les vertus dans l'humble condition d'une vie obscure et ca- chée, autant il était nécessaire qu'il se révélât au monde pour donner à sa mission le carac- tère qui lui convenait '. Venu du ciel pour en rapprendre le chemin aux hommes qui l'avaient oublié, Il devait leur manifester sa divine ori- gine -. Entré dans l'humanité pour l'unir plus
1 Le Docteur angélique, en ses divers écrits, donne de nom- breux motifs de l'Incarnation du Verbe ; il en est plusieurs qui se rapportent directement aux idées que nous exprimons ici ; nous les citerons à mesure pour l'édification du lecteur.
« Nous sommes attirés à la vertu, dit Saint Thomas, par les exhortations et les exemples ; et les exemples et les exhortations d'une personne nous portent d'autant plus efficacement à pra- tiquer la vertu, que nous sommes plus affermis dans la bonne opinion que nous en avons. L'homme avait donc nécessaire- ment besoin, pour être confirmé dans la vertu, de recevoir de Dieu fait homme des préceptes et des exemples de vertu. C'est pourquoi le Seigneur lui-même nous dit (Jean, xiii, 15) : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous agissiez comme j'ai agi à votre égard. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
2 « Comme l'homme s'était éloigné des choses spirituelles et s'était livré tout entier aux choses corporelles, auxquelles il n'aurait pu lui-même s'arracher pour revenir à Dieu, la sagesse divine qui avait créé l'homme, en prenant la nature corporelle, visita l'homme engourdi dans les choses corporelles, afin de le ramener aux choses spirituelles par les mystères de son corps. » S. Thom., Op. 2, c. 2i3.
« Aussi, lisons-nous ailleurs, nous voyons que, par suite de l'Incarnation de Dieu, les hommes renonçant en grande partie au culte des anges, des démons et des créatures de tout genre, méprisant même les voluptés sensuelles et tout ce qui est ma- tière, se sont consacrés exclusivement au culte de Dieu, en qui seul ils attendent la réalisation complète du bonheur, confor-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 2q
étroitement à la Divinité, Il devait prouver qu'il avait la puissance divine pour opérer une œuvre aussi sublime1. Voulant enseigner au monde les secrets cachés dans le sein de l'adorable Trinité, Il devait chercher à donner à sa parole l'autorité suprême capable d'appuyer une doctrine aussi élevée2. Résolu de passer par toutes les ignomi-
mément à cet avertissement de l'Apôtre (Col., ni, 12) : « Cher- chez ce qui est dans le ciel, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; ayez du goût pour ce qui est dans le ciel, et non pour ce qui est sur la terre. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
1 « Dieu a donné par là à l'homme une sorte d'exemple de cette heureuse union qui existera, par l'opération de l'intellect, entre l'intellect créé et l'esprit incréé. Il n'est plus incroyable, en effet, que l'esprit de la créature puisse être uni à Dieu par la vision de son essence, depuis que Dieu s'est uni à l'homme en se revêtant de sa nature. » S. Thom., Op. 2, c. 21 3.
Dans un autre ouvrage, Saint Thomas, formulant plus expres- sément l'objection de la quasi impossibilité de l'union étroite de l'homme avec Dieu, y répond victorieusement par le fait du mystère de l'Incarnation. « On pourrait s'imaginer, dit-il, qu'il ne sera jamais possible à l'homme d'arriver à être dans une condition telle que son intelligence s'unisse immédiatement à l'essence divine elle-même, de la même manière que l'intelligence à l'objet intelligible, à cause de la distance incommensurable des natures. Mais, dès lors que Dieu a voulu s'unir personnel- lement la nature humaine, cela prouve à l'homme avec la plus entière évidence qu'il peut s'unir à Dieu par son intelli- gence en le voyant immédiatement. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
2 « Afin que le genre humain tout entier pût jouir de la vraie connaissance de Dieu, Dieu le Père a envoyé dans le monde le Verbe, génération unique de sa puissance, pour initier le monde entier à la vraie connaissance du nom de Dieu ; et Notre Seigneur a, en effet, commencé cette œuvre dans ses disciples,
30 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nies et de donner son Sang pour le salut du genre humain1, il devait tout d'abord établir soli- dement la foi en sa Divinité, sous peine de voir sombrer son œuvre dans le doute et l'incrédulité. Pour arriver à cette fin, Jésus n'était pas à court de moyens. Il Lui eût suffi, il est vrai, de
suivant ces paroles de Saint Jean (xvii, 6) : « J'ai manifesté votre nom aux hommes, que vous m'avez donnés du milieu du monde. » Et son intention ne se bornait pas à eux seuls dans cette diffu- sion de lumière ; mais il voulait qu'ils la répandissent dans le monde entier. C'est pourquoi il ajoute (Ibid., 21) : « Afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. » S. Thom., Op. 2, c. 8.
1 « La fin pour laquelle le Verbe de Dieu a revêtu la nature humaine, est le salut et la réparation de cette même nature. » S. Thom., Op. 2, c. 2i3.
Dans sa Somme théologique, le Docteur angélique démontre pourquoi le Verbe Incarné est directement et personnellement notre Rédempteur ; nous n'en citerons qu'un passage qui com- plétera l'assertion précédente. « Pour racheter il faut deux choses : l'acte du paiement et le prix payé. Car si on paye pour le rachat de quelqu'un une somme qu'on n'acquitte pas de ses propres deniers, mais avec l'argent d'un autre, on ne dit pas qu'on est son principal rédempteur, mais on accorde plutôt ce titre à celui qui a fourni le prix du rachat. Or, le prix de notre rédemption est le sang du Christ, ou sa vie corporelle qui réside dans le sang et que le Christ a sacrifiée. Par conséquent ces deux choses appartiennent l'une et l'autre immédiatement au Christ comme homme. C'est pourquoi il est propre au Christ, comme homme, d'être immédiatement notre Rédempteur. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.
Et c'est dans le même sens qu'il dit ailleurs : « Dieu pouvait adopter un autre plan pour réparer le genre humain, et s'il l'avait choisi, ce dessein eût été parfaitement convenable ; mais alors c'eût été une délivrance, non pas une rédemption, parce qu'il n'y aurait pas eu la solution d'un prix. » S. Thom., III Sent. dist. 20, q. 1, a. 4.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 3l
vouloir donner à sa parole une efficacité capable de subjuguer complètement les esprits et les cœurs, pour gagner l'assentiment de l'humanité tout entière au dogme de sa Divinité ; Il a voulu néanmoins obtenir cette croyance par un mode plus conforme à la dignité humaine. Il laissera aux intelligences leur pouvoir de raisonnement, mais II les éclairera de vives lumières et les frap- pera par des faits qui les amèneront victorieu- sement à la vérité. II respectera les volontés humaines et ne fera que les inciter sans les vio- lenter, afin qu'elles conservent tout le mérite de leurs actes. Il parlera aux sens et à l'âme en même temps et II les forcera, par la logique des choses, à confesser sa Divinité *.
Il opérera de telles œuvres, que les foules émerveillées accourront à Lui et Le proclame-
1 « Il fallait, dit encore Saint Thomas, pour que l'homme devînt parfaitement certain de la vérité de la foi, que Dieu même fait homme l'instruisît, afin que l'homme reçût les enseigne- ments divins d'une manière conforme à sa condition. Et l'Ecri- ture l'exprime en ces termes (Jean, i, 18) : « Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, l'a fait connaître lui-même. » Et le Seigneur dit lui-même (Jean, xviii, 37) : « Je suis né et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité. » — Et nous voyons, pour cette raison, qu'après l'Incarnation du Christ les hommes ont reçu une ins- truction qui leur a fait connaître Dieu avec plus d'évidence et de certitude, selon cette parole d'Isaïe (xi, 9) : « La terre a été remplie de la science du Seigneur. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
32 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
ront l'Envoyé du Seigneur1. Il accomplira des actes d'une puissance si étonnante, qu'on Le regardera d'abord comme le plus grand des Prophètes et qu'on ne tardera pas à voir en Lui le Messie promis'2. Il bouleversera à un tel point les lois de la nature et II exercera un tel empire sur les éléments et les esprits immondes, qu'on tombera à genoux et qu'on Le confessera haute- ment le Fils de Dieu3.
1 Les Samaritains disaient : « Nous l'avons entendu nous- mêmes, et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde. » Jean, iv, 42.
« La foule qui précédait et celle qui suivait criaient, disant : Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Matth., xxi, 9.
2 Tous les témoins de la résurrection du fils de la veuve de Naïm « furent saisis de crainte et ils glorifiaient Dieu en disant : Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Luc, vu, 16.
De même, après la multiplication des pains, la multitude disait : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde. » Jean, vi, 14.
Nicodème, pharisien et prince des Juifs, venant de nuit à Jésus, lui dit : « Rabbi, nous savons que vous êtes venu de Dieu en tant que Maître, car personne ne peut faire les prodiges que vous faites, si Dieu n'est avec lui. » Jean, in, 1, 2.
3 Marthe dit à Jésus : « Oui, je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. » Jean, xi, 27.
Jésus ayant rencontré l'aveugle-né, qu'il avait guéri, lui dit : « Crois-tu au Fils de Dieu ? Il Ihî répondit et dit : Oui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ? Et Jésus lui dit : Tu l'as vu, et celui qui te parle, c'est lui. Il répondit : Je crois, Seigneur. Et, se prosternant, il l'adora. » Jean, ix, 35-38.
Les démons, chassés du corps des possédés, criaient : « Tu es le Fils de Dieu. » Luc, rv, 41.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 33
Personne n'aura jamais accompli de tels pro- diges : on n'a jamais entendu dire, s'écriera l'aveugle-né guéri par Lui, que quelqu'un ait donné la vue à un aveugle de naissance1. Jésus Lui-même attestera qu'il a fait des œuvres que nul autre n'a faites - : les foules s'en approcheront pour pouvoir simplement toucher le bord de ses vêtements, afin d'être soulagées dans leurs maux3 ; les malades feront appel à son simple bon vouloir pour être guéris : si vous le voulez, vous pouvez nous guérir, Lui crieront-ils '' ; toutes les misères imploreront son secours et seront sou- lagées r' ; la mort même ne pourra Lui résister, et 11 lui arrachera ses victimes".
1 Jean, ix, 32.
2 « Si je n'avais pas fait au milieu d'eux des œuvres que nul autre n'a faites, ils seraient sans péché. » Jean, iv, 24.
3 « Et voilà qu'une femme, affligée d'un flux de sang, s'ap- procha de Jésus et toucha la frange de son manteau... et à l'heure même cette femme fut guérie. » Matth., ix, 20, 22.
« Et ils le priaient de leur laisser toucher seulement la frange de ses vêtements, et tous ceux qui la touchèrent furent guéris. » Matth., xiv, 36.
1 Matth., viii, 2. — Marc, 1, 40. — Luc, v, 12.
5 « Allez, rapportez à Jean ce que vous avez entendu et vu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. » Matth., xi, 4.
i; « Comme le Père réveille les morts et les rend à la vie, ainsi le Fils fait vivre ceux qu'il veut. » Jean, v, 21.
Résurrection du (ils de la veuve de Naïm : Luc, vu, 11, 17. — Celle de la fille de Jaïre : Matth., ix, 18. — Marc, v, 22. — Luc, viii, 41. — Celle de Lazare : Jean, xi, 1.
34 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEI'
Pendant trois ans Jésus sèmera ainsi les mi- racles sur ses pas. Ce sera son langage divin. Il proclamera sans doute Lui-même sa Divinité, mais II voudra confirmer ses dires par ses actes, et ce sont ses miracles plus que ses paroles qui feront croire en Lui. Les merveilles qu'il opérera seront une preuve si éloquente de sa Divinité que, lorsqu'il reprochera à ses ennemis leur in- crédulité, Il fera appel à ses miracles et leur dira que rien ne les justifie de ne pas croire aux œuvres qu'il accomplit : « Si vous ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres '. »
Viendra le jour néanmoins où le grand Thau- maturge sera réduit à l'impuissance apparente. Sa parole se sera tue, et II devra écouter les sarcasmes et les blasphèmes de la foule'2 ; sa ma- jesté aura comme sombré dans l'ignominie ; à la marche triomphale du Dimanche des Rameaux succédera la montée du Calvaire ; sa puissance auparavant sans limites sera réduite à la dernière infirmité ; II aura sauvé les autres, et II ne pourra se sauver Lui-même, ricaneront ses ennemis3; Il
1 Jean, x, 38.
5 « Les passants le blasphémaient branlant la tête. Les princes des prêtres, avec les scribes et les anciens, se moquaient aussi de Lui... Les voleurs crucifiés avec lui l'insultaient de la même manière. » Matth., xxvii, 39, 41, 44.
3 Matth., xxvu, 4a.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 35
aura fait sortir les morts de leur tombeau et maintenant II ne pourra même pas descendre de sa Croix '.
Et Lui qui faisait sans crainte de si fortes leçons aux pharisiens, ennemis de sa mission et de sa doctrine, sépulcres blanchis - et race de vipères", Il est maintenant à leur merci ; ils L'ont garotté et crucifié, ils L'insultent à plaisir et ils branlent la tête en signe de triomphe et de joie haineuse. La Victime va mourir; les dernières gouttes de sang s'échappent de tout son corps en lambeaux ; l'enfer se prépare un triomphe décisif.
Et pourtant, jusqu'à la lin, Jésus doit prouver qu'il est Dieu. S'il meurt dans l'ignominie, parce qu'il Lui a plu de choisir ce dernier supplice comme mode de rédemption du genre humain, II veut néanmoins, jusque dans la mort, montrer la Divinité de sa Personne et de sa mission. Et
1 « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix... S'il est le roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix et nous croi- rons en lui. » Matth., xxvii, 40, 42.
2 « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux aux hommes, mais au dedans sont pleins d'ossements et de pourriture. » Matth., xxiii, 27.
3 « Race de vipères, comment pouvez-vous dire de bonnes choses, méchants comme vous l'êtes. » Matth., xii, 34.
« Serpents, race de vipères, comment éviterez-vous d'être condamnés à la «jéhenne ? » Matth., xxiii, 33.
36 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
lorsqu'on attendait son dernier soupir dans un râle étouffé et quasi imperceptible comme celui des mourants, voilà que, dominant de nouveau les impuissances de la mort et renversant les lois de la nature, Jésus pousse un grand cri et expire1. Ce cri du divin Crucifié mourant est comme un cri de victoire, il a la même puissance que la parole miraculeuse du Prophète de Galilée com- mandant aux éléments et ressuscitant les morts.
1 « Jésus, jetant un cri. d'une voix forte, rendit l'esprit. » jMatth., xxvii, 5o.
Saint Thomas dit à ce sujet : « Le Christ, pour montrer que la passion qu'il souffrait ne lui enlevait pas la vie par violence, conserva sa nature corporelle dans toute sa force, de manière qu'étant à l'extrémité il poussa un très grand cri, ce que l'on compte parmi les autres miracles qui ont accompagné sa mort... Comme il conserva par sa volonté sa nature corporelle dans toute sa vigueur jusqu'à la fin, de même, quand il le voulut, elle succomba immédiatement aux mauvais traitements qu'elle avait reçus. » S. Thom., III p., q. 47, a. 1, ad 2.
Dans ses Opuscules, il fait ressortir encore davantage com- bien ce genre de mort manifeste la toute-puissance de notre divin Sauveur. « Il était au pouvoir du Christ, dit-il, de rendre permanente, à son gré, l'union de son âme avec son corps, ou de s'en séparer. Le centurion présent au crucifiement du Christ, comprit cet indice de la puissance divine, lorsqu'il le vit pousser, en expirant, un cri qui montrait évidemment qu'il ne mourait pas, comme les autres hommes, par une défaillance de la nature. Car les hommes ne peuvent rendre l'âme en poussant des cris, puisque, dans ce moment suprême, ils peuvent à peine produire, en palpitant, un léger mouvement de langue. C'est pourquoi le Christ, par ce cri qu'il poussa en expirant, a mani- festé en lui la puissance divine; et c'est pour cette raison que le centurion s'écria (Matth., xxvii, 54) : « Cet homme était vrai- ment le Fils de Dieu. » S. Thom., Op. 2, c. 23o.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS O"]
Jésus tombe dans l'impuissance et l'immobilité de la mort, mais II bouleverse la nature et II ébranle les fondements de la terre ' ; Il meurt, mais II rend la vie aux morts dans leurs tom- beaux2; c'est l'accomplissement de sa prophétie : (f L'heure arrwe oh tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu 3. » Ses ennemis eux-mêmes sont terrifiés et, en des- cendant du Calvaire, confessent que Jésus est bien vraiment le Fils de Dieu 4.
1 « La terre trembla et les pierres se fendirent. » Matth., xxvii, 5i.
2 « Les tombeaux s'ouvrirent et beaucoup de corps de saints qui étaient endormis se levèrent. » Matth., xxvii, 52. — Sans entrer dans la discussion des diverses opinions émises par les exégètes au sujet du moment précis de la résurrection de ces morts dans leurs tombeaux, nous nous contentons de signaler le fait ; car lors même que le miracle de la résurrection des corps n'aurait eu lieu qu'après la résurrection de Jésus, en même temps que leur apparition dans la ville de Jérusalem, il reçoit néanmoins un commencement d'exécution, à la mort de Jésus, en ce que les tombeaux s'entr'ouvrent pour en laisser sortir les morts qu'ils détiennent.
3 Jean, v, 28. — Nous ferons la même remarque qu'à la note précédente : quoique ces paroles fassent allusion plus directe- ment au jugement, elles peuvent néanmoins s'appliquer aussi au cas présent, la voix du Fils de Dieu s'étant fait entendre par les phénomènes extraordinaires de la nature qui accompagnèrent sa mort.
4 « Or, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus, voyant le tremblement de terre et ce qui arrivait, furent saisis d'une grande crainte et dirent : Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu. » Matth., xxvii, 54. — L'évangéliste Saint Marc attribue cette confession du centurion au grand cri que poussa Jésus ne
38 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Un miracle avait annoncé sa venue dans le monde, par le chant des anges appelant les ber- gers à la crèche ' ; un miracle, plus grand que tous les autres, termine la vie de l'Homme-Dieu et vient mettre le sceau à la vérité incontestable de sa Divinité. Jésus s'est montré Dieu et Homme jusque dans la mort-. Il n'y a qu'à lire dans sa vie les miracles dont II l'a remplie, il n'y a qu'à voir
expirant, ce qui fait ressortir encore plus le caractère miracu- leux de la mort du Sauveur : « Le centurion, dit-il, qui était debout en face, voyant qu'il avait expiré en jetant un tel cri, dit : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu. » Marc, xv, 39.
1 « Et voilà qu'un ange du Seigneur apparut près d'eux et une clarté divine brilla autour d'eux, et ils furent saisis d'une grande crainte. Et l'ange leur dit : Ne craignez point, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple ; car il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur, dans la ville de David. Et voici le signe pour vous : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et posé dans une crèche. Et soudain se joignit à l'ange une troupe de l'année céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. » Luc, 11, 9-14.
- C'est ce contraste qui tait dire à Saint Thomas : « Dans les actions et les souffrances du Christ, on voit unies ensemble la faiblesse humaine et la puissance divine. A sa naissance, enveloppé de langes, il est placé dans une crèche ; mais ce sont les anges qui chantent ses louanges, ce sont les mages qui, con- duits par une étoile, l'adorent. — Il vit pauvre et malheureux, mais il ressuscite les morts et rend la vue aux aveugles. — Il meurt attaché à une croix, confondu avec des voleurs, mais quand il expire, le soleil s'obscurcit, la terre tremble, les rochers se fendent, les tombeaux s'ouvrent et les corps des morts res- suscitent. » S. Tho.m., Op. 3, c. 7.
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comment II vit et comment II meurt, pour tom- ber à genoux et s'écrier avec Saint Pierre : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant K. »
II. — Jésus est Dieu : les Mystères de sa vie l'enseignent
Jésus apparaît dans l'humanité comme un rayonnement de la Divinité « candor lucis xter- niB- ». Flambeau divin venant éclairer le monde, briller dans les ténèbres \ illuminer les esprits, réchauffer les cœurs, diriger les volontés 4, enso- leiller les âmes des clartés éternelles \ Il res-
1 « Matth., XVI, 16.
- « Splendeur de la lumière éternelle. » Sac, vu, 26.
3 « Et la lumière brille dans les ténèbres. » Jean, i, 5.
5 « Jésus vous a appelés des ténèbres à son admirable lu- mière. » I Pierre, ii, 9.
« Le même Dieu qui a dit à la lumière de resplendir du sein des ténèbres, a fait luire aussi sa clarté dans nos cœurs afin que nous fassions briller la connaissance de la gloire de Dieu selon qu'elle apparaît en Jésus-Christ. » II Cor., iv, 6.
5 C'est ce que nous enseigne Saint Jean, au commencement de son Evangile : « Il était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. » (Jean, i, 9). — En Jésus, la lumière est quelque chose de vital et d'essentiel ; elle fait partie de lui- même, au même degré que la vie. C'est le même Evangéliste qui nous le dit expressément : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » (Ibid., 4). — Dans sa première Epître, Saint Jean est encore plus explicite. Empressé de faire connaître Jésus en tant que Verbe de vie, il est tout heureux d'annoncer
40 DE LA CONDI lION DE L HOMME-DIEU
semble à ces brillants météores qui laissent après eux une longue traînée de lumière et de feu. Il n'y a qu'à contempler Jésus pour comprendre qu'il descend du ciel, il n'y a qu'à Le suivre pour y entrer avec Lui. Son arrivée en ce monde et son départ nous parlent d'immortalité ; son origine et son éternité nous parlent de sa Divinité.
Dans le cours de sa vie, Jésus brillera souvent avec éclat ; Il laissera parfois percer des rayons de sa Divinité, comme au Thabor ' ; Il se procla- mera Lui-même la lumière du monde-, et II jet- tera dans les âmes des flots de vérité et d'amour qui les éclaireront sur les choses du temps et sur les choses éternelles. Mais il y a dans le passage
ce qu'il a appris de Lui. à savoir que Dieu est lumière : « Le message que nous avons appris de Jésus, et que nous vous annonçons, est que Dieu est lumière. » (I Jean, i, 5). Cette ex- pression fait clairement comprendre que la lumière en Dieu n'est pas un attribut, mais qu'elle forme son essence ; comme quand il est dit que « Dieu est amour », « Dieu est vérité ». C'est encore dans ce sens que Saint Jacques appelle Dieu « le Père des lu- mières » (Jac, i, 17) ; et que Saint Paul dit que « le Christ Jésus habite une lumière inaccessible, que nul homme n'a vu et ne peut voir » (I Tim., vi, 16).
1 « Il fut transfiguré devant eux. Sa face resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige. » Matth., xvii, 2.
- « Je suis la lumière du monde... » Jean, viii, 12.
« Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Jean, ix, 5.
« Moi la lumière, je suis venu dans le monde, afin que qui- conque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres. » Jean, xii, 46.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 4 1
de Jésus en ce monde des points plus lumineux encore qui nous révèlent son origine éternelle et qui marquent comme des étapes divines dans les sublimes manifestations qu'il a daigné faire de Lui-même aux hommes : ce sont ses Mystères. Mystères de puissance infinie, mystères de sain- teté divine, mystères d'éternelle beauté et d'inef- fable charité. A les considérer, on se sent dans le voisinage de l'éternité ; à les méditer, on recon- naît en Jésus les traits de la Divinité.
Tout en Jésus repose sur sa Divinité ; et c'est pourquoi nous ne pouvons Le voir se joindre à l'humanité, qu'en Le considérant en même temps sortant du sein de l'Eternel où II est Dieu de toute éternité.
Quand Jésus est annoncé au monde, un ange est député par Dieu à une humble Vierge à qui est révélé le Mystère ineffable de l'Incarnation. C'est bien le Fils éternel de Dieu le Père qui va devenir le Fils mortel de Marie ; le Très-Haut couvrira la Vierge de son ombre et le Saint- Esprit opérera divinement dans son sein, avec la substance propre de Marie, la conception du Verbe Incarné1. Génération unique qui n'appar-
1 « Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils, et vous l'appellerez du nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut... L'Esprit-Saint surviendra en vous et la
42 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
tient qu'à un Dieu ; maternité unique qui est le privilège de la Mère de Dieu.
Malgré ce que l'Eglise nous enseigne de l'In- carnation du Verbe, ce Mystère reste impéné- trable. On est comme écrasé par la grandeur et la sublimité de ce Dieu qui daigne se faire Homme ; et plus on médite sur cet adorable Mystère, plus on entrevoit des abîmes inson- dables de perfections infinies que semble ne pouvoir contenir l'enveloppe mortelle de notre pauvre humanité1.
C'est le premier éclat du Soleil de Justice
vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le fruit saint, qui naîtra de vous, sera appelé le Fils de Dieu. » Luc, i, 3i, 32, 35.
1 II est dans la nature même du mystère de ne pouvoir être compris complètement, non qu'il soit métaphysiqueinent incom- préhensible, mais parce que notre intelligence créée est limitée et qu'à cause de cela elle ne peut embrasser dans toute son étendue l'immensité de la vérité incréée. C'est ce qu'explique le Docteur angélique par une comparaison : « Notre intelligence, dit-il, se comporte vis-à-vis des phénomènes les plus évidents de la nature comme Y œil de l'oiseau nocturne en face des rayons du soleil. Que l'œil de l'oiseau nocturne ne puisse voir clairement la lumière du soleil, ce n'est point un défaut qu'il taille imputer à cette lumière, mais à Y infirmité visuelle de l'oiseau de nuit : de même, en nous, le défaut de vision provient de ce que notre intelligence n'est point proportionnée à l'im- mensité de la lumière divine ; voilà pourquoi il y a tant de choses que notre raison ne peut comprendre. De là, le cri de l'Apôtre en son épître aux Romains (xi, 33) : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! » S. Thom., Op. 58, c. 1.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 4^
venant éclairer le monde, mais combien lumineux et déjà éblouissant ! Et dans cette lumière écla- tante de Jésus entrant dans l'humanité, combien est douce et attrayante la physionomie de ce Verbe Incarné venant nous livrer la Divinité M C'est l'Emmanuel -, c'est Dieu avec nous, Dieu l'un de nous, Dieu en nous î II n'y a plus de dis- tance entre le ciel et la terre ; au lieu de monter jusqu'au trône de Jéhovah, les hommes n'auront qu'à regarder à côté d'eux pour s'adresser à Dieu, pour Le palper en quelque sorte, selon l'éner- gique expression de Saint Jean', et pour Lui
1 « La bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes ont apparu. » Tit., m, \.
C'est ce que chante avec suavité l'Eglise, aux Laudes de la Circoncision et de l'Epiphanie : « O commerce admirable ! Le Créateur du genre humain prenant un corps animé, a daigné naître d'une Vierge, et se faisant homme /'/ nous a livré sa Divinité. »
- « On l'appellera du nom d1 Emmanuel, qui signitie Dieu avec nous. » Matth., i, 23. — Isaie, vu, 14.
:l « Nous vous annonçons ce qui était au commencement, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, concernant la parole de vie... la vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue » (I Jean, i, 1, 2). C'est-à-dire, le Verbe de vie, le Fils éternel du Père, qui possède la vie en plénitude et la communique aux âmes, selon ce que dit le même évangéliste au commencement de son Evangile : « En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jean, i, 4), et dans sa première épître : « Dieu nous a donné la vie éternelle et cette vie est dans son Fils. Celui qui a le Fils a la vie ; celui qui n'a pas le Fils n'a pas la vie. » I, Jean, v, 11, 12.
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rendre leurs hommages de respect, d'adoration et d'amour.
Tout repose sur la loi en ce divin Mystère, et c'est pourquoi Jésus Lui-même ne cesse de nous l'enseigner sous toutes les formes. Si nous croyons véritablement que Jésus vient du ciel ', qu'il est la deuxième Personne de la Trinité Sainte2, l'image parfaite du Père3 et le Fils con- substantiel de ses éternelles complaisances 4, et qu'il est venu pour sauver tous les hommes 5,
1 « Je suis descendu du ciel. » Jean, vi, 38.
- « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. » Jean, xvi, 28.
« Nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, Fils de Dieu. » Jean, vi, 70.
:i « C'est lui qui est X image du Dieu invisible. » Col., i, l5.
Voici comment Saint Thomas s'exprime à ce sujet : « Il est évident qu'en Dieu le Verbe est Xiinage de celui de qui il procède ; coéternel avec lui, puisqu'il n'a pas été plutôt sus- ceptible d'être formé, qu'il a été formé et qu'il est toujours en action ; égal au Père, puisqu'il est parfait, l'expression tout entière du Père ; coessentiel avec le Père et consubstantiel avec lui, puisqu'il subsiste dans sa nature.
« Il est clair également que dans toute nature ce qui procède ayant la ressemblance et la nature de celui de qui il procède, est appelé son fils. C'est ce qui a lieu pour le Verbe, qui en Dieu est appelé Fils ; et la manière dont il est produit, s'appelle géné- ration. » S. Thom., Op. i3.
4 « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu. » Matth., m, 17.
5 « Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, pour que le monde soit sauvé par lui. » Jean, m, 17.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS ^5
nous éclairerons d'une lumière divine tout l'en- semble de sa vie. Nous croirons en Lui lorsqu'il parlera, parce que ce sera la parole d'un Dieu ; nous admirerons la sagesse, la puissance et la sainteté de ses actions, parce que ce seront les actions d'un Dieu ; nous adorerons les mystères de sa vie, parce que ce seront les secrets d'un Dieu ; nous nous attacherons à ses pas, pour Le suivre et imiter ses vertus, parce que ce seront les vertus d'un Dieu ; nous voudrons souffrir avec Lui, pour partager les souffrances d'un Dieu ; nous vivrons et nous mourrons pour Lui, afin de répondre aux excès d'amour d'un Dieu *. Croire à Jésus Dieu et Homme, tout est là-! Mais encore faut-il y croire dès le principe, afin d'établir solidement notre foi. Cette vérité étant admise, il ne peut plus y avoir ni doute ni hési-
1 Rien, en effet, plus que ce mystère adorable, ne pouvait prouver éloquemment aux hommes l'amour de Dieu pour eux et les soumettre à lui par amour. « Dieu, en se faisant homme, dit Saint Thomas, a montré évidemment X immensité de son amour pour les hommes, afin que désormais ils n'eussent pas pour motif de leur soumission à Dieu la crainte de la mort, que le premier homme avait méprisée, mais bien X affection et X amour. » S. Thom., Op. 2, c. 201.
« Il n'est aucune preuve plus évidente de l'amour divin, dit-il encore, que de voir Dieu créateur de tout ce qui existe, qui s'est fait créature. Notre Seigneur qui s'est fait notre frère, le Fils de Dieu qui s'est fait le Fils de l'homme. » S. Thom., Op. 6, c. 5.
2 « Qui est celui qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? » I Jean, v, 5.
46 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEI'
tation pour aucun autre des Mystères de Jésus. S'il est Dieu, Il peut tout ; et s'il peut tout, Il n'a qu'à vouloir pour réduire sa puissance en acte. Ce qu'il ne fait pas, Il peut le faire : ce qu'il fait, est adorable.
Quelle lumière jette cette vérité sur l'exis- tence terrestre de Jésus ! S'étant incarné par pur amour, Il vivra et II mourra par amour1 ; tout ce qu'il fera, Il le fera par amour ; ayant à la dispo- sition de son amour une puissance illimitée, Il accomplira des excès de charité tels que nous n'y croirons que parce qu'il est Dieu, infini en amour comme en puissance-.
De toutes ses preuves d'amour, il en est une supérieure aux autres et qui les résume toutes : c'est le Sacrement par excellence de la charité divine que Jésus institue la veille de sa mort, au soir de la Cène.
En se faisant Homme, le Verbe de Dieu avait voilé sa Divinité, pour l'abaisser au niveau de la condition humaine ; Dieu seul pouvait opérer une telle merveille, l'union de l'infïniment grand avec l'infiniment petit ne pouvant se faire que
1 « Il nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son sang. » Apoc., i, 5.
s « Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme sauveur du monde. Nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru. » I Jean, iv, 14, 16.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 47
par une puissance unique, la puissance divine. En se faisant Sacrement, Jésus voile à la fois et sa Divinité et son Humanité1 ; Il les abaisse toutes deux aux dimensions intimes d'un être aux appa- rences inanimées-; seule la puissance divine, au service d'un amour infini, pouvait opérer cette merveille des merveilles :î.
Il y a dans ce Mystère une double manifesta- tion de la Divinité de Jésus. Pour se réduire à cet état d'anéantissement, où rien ne paraît plus ni de Dieu ni de l'Homme, où l'Humanité, qui déjà avait comme absorbé extérieurement la Di- vinité de Jésus, disparaît elle-même dans une destruction apparente qui ne laisse plus rien des conditions physiques des êtres humains, et où toutes les lois de la nature sont renversées4; pour
1 « Sur la Croix Jésus voila sa Divinité ; mais dans son Sacre- ment Jésus a voilé et la Divinité et l'Humanité. » S. Thom., hymne Adoro te.
'2 « Sous les deux espèces, qui sont seulement des signes et non des substances, se trouvent voilées les divines réalités. » S. Thom., Séquence de la Messe du T. S. S1.
3 « Le Seigneur a institué un mémorial de ses merveilles, lui qui est miséricordieux et compatissant ; il a donné une nour- riture à ceux qui le craignent » (Ps. ex, 4, 5). Le Psalmiste fait ici allusion à la manne du désert ; mais l'Eglise a de bonne heure rattaché ce psaume au grand mystère de l'Eucharistie, dont la manne n'était qu'un symbole.
'' Rappelons ici, pour les graver dans notre mémoire, les mi- racles qui s'opèrent à l'autel, au moment de la consécration. Miracle de la transsubstantiation, par le changement du pain et du vin dans le Corps et le Sang de Jésus ; miracle de la pré-
48 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
restreindre ainsi à un point presque impercep- tible la présence d'un Dieu qui remplit le ciel et la terre et celle d'un Homme qui naturellement devrait occuper un lieu circonscrit et un espace délimité, il faut user d'une puissance souveraine qui ne connaît aucune limite et qui ne peut ren- contrer aucun obstacle l.
sence sacramentelle de Jésus, qui ne cesse peint, pour cela, d'être présent dans le ciel ; miracle de la multiplication Je cette présence, en autant de lieux qu'il y a d'hosties consacrées ; miracle du mode de la présence sacramentelle, par lequel Jésus est tout entier en chaque hostie, et en chaque partie de l'hostie ; miracle des accidents ou apparences du pain et du vin, qui demeurent sans aucune substance qui les soutienne ; miracle de la parole consécratrice du Prêtre qui, par quelques mots, opère toutes ces merveilles.
1 « Pour avoir l'intelligence de ce prodige, dit Saint Thomas, il faut considérer que le corps du Christ n'est point naturelle- ment, mais sacramentellement sous l'hostie ; et, par suite, qu'il n'y est pas comme une chose placée dans un lieu, ni avec les dimensions qui lui sont propres, mais sous les dimensions anté- rieures à la consécration, autrement dit, sous les dimensions qu'avaient le pain et le vin. C'est pourquoi la substance, par elle-même et en tant que substance, n'occupant point de lieu, et n'en requérant qu'autant qu'elle se trouve sous les dimen- sions de la quantité, il s'ensuit que le corps du Seigneur, dans le Sacrement, ne demande et n'occupe pas plus d'espace que n'en demandent et n'en occupent les dimensions du pain, di- mensions sous lesquelles il se voile et se dérobe à nos regards. » S. Thom., Op. 58, c. 3.
Et afin de mieux faire comprendre sa pensée, le Docteur angélique se sert de deux comparaisons empruntées l'une à la présence de l'âme dans le corps et l'autre au phénomène de la vision. « Notre âme, ajoute-t-il, ainsi que le dit Saint Augustin, est tout entière dans le corps tout entier, et tout entière dans chaque partie du corps ; elle est aussi grande dans le doigt seul
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 49
Jésus n'aurait point manifesté autrement sa toute-puissance divine, que l'Eucharistie suffirait amplement à nous la révéler. Jamais puissance créée n'aurait pu atteindre à de telles merveilles ; jamais génie humain n'aurait pu concevoir et encore moins réaliser une pareille sublimité dans un si extrême anéantissement.
Quand Jésus annonçait ce Mystère aux Juifs, ils étaient scandalisés de ce qu'ils regardaient comme une extravagance de langage : « Coin-
que dans tout le corps, aussi grande dans un corps d'enfant que dans un corps de géant, parce que l'âme n'est ni augmentée ni diminuée par l'accroissement du corps, par sa diminution, voire par la mutilation de l'un de ses membres. Tout entière dans le tout, et dans chacune de ses parties, elle ne déborde point le tout et n'en est point débordée. Que si l'homme ne peut parfai- tement comprendre ce phénomène qui s'accomplit en lui-même, il n'est pas étonnant que le prodige analogue ne puisse être parfaitement compris dans le Très Saint Sacrement de l'autel. » « La longueur d'une tour, dit-il encore, est égale à la tour elle- même ; et ainsi de sa largeur et de sa circonférence. Cependant l'œil, qui est petit, perçoit et embrasse dans toute son étendue l'image et la figure de la tour ; car si cette image de la longueur n'était dans l'œil, l'homme ne pourrait juger par la vue de la longueur elle-même, ce qu'il fait néanmoins, puisque bien sou- vent il apprécie et juge des dimensions sur les seules données que les yeux lui fournissent. On peut en dire autant d'une mon- tagne, du soleil, de la lune, de la sphère céleste, et de tous les autres corps semblables, dont la grandeur, encore qu'elle soit immense, n'en est pas moins saisie et embrassée par l'œil aux si étroites dimensions. Si donc ce phénomène est tout à la fois merveilleux et certain, il n'est point incroyable que le corps du Christ puisse être contenu dans les étroites limites de l'Hostie, bien que nous ne puissions comprendre parfaitement le pro- dige. » Ibid.
50 DE LA CONDITION DE I.'lIOMME-DIEl'
ment, disaient-ils, peut-Il nous donner sa chair à manger? » et ils s'éloignaient les uns après les autres. C'est alors que Jésus, s'adressant à ses Apôtres, leur dit ces paroles où l'on sent une douce tristesse en face de l'inintelligence des hommes pour son plus grand amour : « Et vous aussi, voulez-vous vous en aller? » Saint Pierre répondit bien vite : « Mais à qui irions-nous, Seigneur, vous avez les paroles de la vie éter- nelle '?» C'est-à-dire, puisque vous le dites, c'est vrai ; puisque vous annoncez ce miracle, vous le ferez. A ce moment Saint Pierre n'avait pas l'intelligence complète de l'Eucharistie, mais il savait que Jésus avait une puissance illimitée, et il trouvait dans la promesse du Sacrement de vie une raison de confesser la Divinité de son Maître.
La puissance divine en Jésus ne s'exerce que quand elle est mue par un mobile quelconque. Jésus pourrait encore créer des mondes, et II ne le fait pas ; Il a toujours le pouvoir de suspendre les lois de la nature et de multiplier les miracles dans le monde entier, et II respecte l'ordre établi par Lui. Il Lui faut un motif pour agir, et plus l'acte à poser est grand et excellent, plus aussi le mobile est élevé.
1 Jean, vi, 53, 67-69.
DEl'X NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 31
Dans l'Institution de l'Eucharistie, la puissance en Jésus obéit à son amour ; l'une et l'autre at- teignent la même sublimité et portent le cachet de la Divinité. En face de ce Mystère incompa- rable, on est tenté de croire que la puissance divine a rencontré une limite qu'elle ne peut dépasser ; et lorsqu'on considère l'amour qui l'a inspiré, on se demande s'il est possible que cet amour puisse jamais s'élever à de plus su- blimes excès '.
11 a vraiment fallu un amour grand comme l'immensité divine, mystérieux comme les se- crets impénétrables cachés dans le sein de Dieu, miséricordieux comme la compassion infinie qui anime le Cœur du Sauveur des hommes, tendre comme les ineffables ardeurs de l'éternelle cha- rité, pour inspirer à Jésus de se réduire aux dimensions d'un apparent morceau de pain et de vivre pendant des siècles, en compagnie des hommes, dans un état qui ressemble bien plus à la mort qu'à la vie et où toutes ses beautés di- vines et humaines sont à jamais éclipsées-. Si
1 Saint Augustin exprime la même pensée, quand il dit : « Dieu, tout savant qu'il est, ne connaît rien de meilleur ; tout puissant qu'il est, il ne peut rien de plus excellent ; tout riche qu'il est, il n'a rien de plus merveilleux que l'Eucharistie. »
« C'est là le plus grand des miracles que Jésus ait opéré », dit Saint Thomas. (Séquence de la Messe du T. S. S1.)
- Saint Thomas voit dans l'Eucharistie une preuve de la cha- rité la plus grande, en ce que Jésus ait voulu demeurer parmi
52 DE LA COiNDITION DE L'HOMME-DIEU
Jésus n'avait pas été épris de l'humanité comme Il l'est, Il n'aurait jamais poussé jusque-là la folie de l'amour. Si Jésus n'était pas Dieu, Il n'aurait jamais imaginé une telle merveille d'amour et II n'aurait pas eu à sa disposition une puissance capable de la réaliser.
Si le Verbe de Dieu ne se fût fait Homme, Il n'aurait pas pu nous donner sa chair en nour- riture, et nous n'aurions jamais connu ni les sublimités du Mystère de l'Incarnation ni les ineffabilités du Mystère de l'Eucharistie. De même, si la Victime qui s'est offerte en holo- causte pour les péchés du monde, n'avait été Dieu avant d'être créature, l'Incarnation n'eût été qu'un mot sans signification et l'Eucharistie qu'une figure sans réalité. Ces deux Mystères ont des rapports tellement étroits qu'ils sont inséparables. Tous deux procèdent du même ineffable amour : l'Incarnation, de l'amour éter-
les hommes : « Parce que le propre de l'amitié, dit-il, est sur- tout de vivre avec ses amis, le Christ nous promet sa présence corporelle comme récompense, en disant (Matth., xxiv, 28) : « Où sera le corps, là aussi se rassembleront les aigles. » Ce- pendant, en attendant, il ne nous a pas privés de sa présence corporelle pendant ce pèlerinage, mais il s'est uni à nous dans l'Eucharistie par son corps et son sang véritables. D'où il dit (Jean, vi, 57) : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Ce Sacrement est donc le signe de la charité la plus grande, et il excite notre espérance par suite de l'union intime et familière qu'il établit entre nous et le Christ. » S. Thom., III p., q. 75, a. 1.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 53
nel et incréé ; l'Eucharistie, du même amour uni à l'amour terrestre du Fils de l'homme. Tous deux également nous révèlent admirablement la Divinité de Jésus : ce que l'Incarnation nous en enseigne, l'Eucharistie nous le confirme ; ce que l'Incarnation nous en donne, en faisant vivre Dieu même au milieu de nous, l'Eucharistie nous le conserve à jamais par la présence per- manente du même Verbe Incarné sous les voiles du Sacrement l.
Quand Jésus entra dans l'humanité, Il ne fai- sait qu'un premier pas dans la révélation de son amour et de sa Divinité, un second devait venir couronner le premier : l'Eucharistie sera le der- nier rayonnement de l'amour d'un Dieu qui ne s'est fait Homme que pour nous aimer de plus près et, en nous nourrissant de Lui, par le mode si humain de la manducation, nous faire parti- ciper aux grâces et aux perfections de son es- sence divine-.
1 L'Incarnation et l'Eucharistie sont l'expression sublime d'une même puissance et d'une même charité divines. C'est également la pensée qu'exprime Saint Thomas dans le passage suivant : « La puissance divine s'est surtout manifestée quand le Créa- teur a pu se faire créature, l'impassible a pu souffrir, l'im- mortel a pu mourir, l'invisible a pu être vu, l'immense a pu et peut encore, sous les apparences du pain et du vin, être mangé et bu sacramentellement par l'homme. » S. Thom., Op. 62, c. 5.
2 « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en
34 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Il est une autre manifestation de la Divinité de Jésus, inséparable de l'Eucharistie, comme le sont entre eux l'effet et la cause. Jésus s'est fait Sacrement ; son amour et sa puissance L'ont enfermé dans l'Hostie, et c'est pour toujours. Il s'est enlevé à Lui-même la possibilité d'aban- donner jamais la demeure qu'il s'est choisie jusqu'à la fin des siècles parmi les enfants des hommes. Tant qu'il y aura sur cette terre des créatures qui croiront en Lui, des cœurs qui L'aimeront, des âmes qui s'en nourriront, Jésus ne désertera point son poste d'amour ; Il sera toujours là pour veiller, pour aimer, pour bénir, pour sanctifier et pour sauver.
Et pourtant, rien n'est fragile comme une Hos- tie : comment Jésus pourra-t-Il s'en couvrir pen- dant des siècles ? Elle est immobile et ne se meut point par elle-même : comment pourra-t-eile se transporter au loin, selon le besoin des âmes? Elle tient peu de place, mais elle occupe quand même un espace déterminé : comment pouvoir alors la multiplier assez, pour que, partout dans le monde, les âmes puissent jouir de sa présence et s'en nourrir ?
La puissance divine de Jésus qui a permis à
moi et moi en lui. Comme le Père qui est vivant m'a envoyé, et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. » Jean, vi, 57, 58.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 33
son amour de se localiser dans un apparent mor- ceau de pain l, doit pouvoir également Lui fournir les moyens de se perpétuer sous la forme eucha- ristique jusqu'à la fin des temps. Et le même amour qui a fait descendre Jésus du ciel et L'a constitué Sacrement, se doit d'assurer aux hommes la réalisation de la solennelle promesse
1 L'amour de Jésus dans l'Eucharistie est sujet aux mêmes lois qui régissent sa présence corporelle sous les voiles de l'Hos- tie. La présence sacramentelle de Jésus est contenue dans l 'Hostie et n'en dépasse pas les bornes ; de même son amour, en tant que Sacrement, s'exerce dans les limites de l'Hostie. Il y est comme localisé; et c'est en toute vérité que l'on peut dire de la charité sacramentelle de Jésus, qui est immense comme la charité même de Dieu, qu'elle est restreinte à l'espace qu'oc- cupent les Saintes Espèces, au même titre que la Personne Sacrée de l'Homme-Dieu est tout entière contenue sous les dimensions commensurables de l'Hostie.
Ces termes naturellement ne signifient point que Jésus ne nous aime que dans l'Eucharistie, mais que dans ce Sacrement il nous aime pour ainsi dire localement ; et, dès lors, cet amour eucharistique de Jésus pour nous, étant le plus voisin de nous et le plus adapté à notre condition humaine, nous lui devons des actions de grâces et des hommages particuliers. De même que nous ne devons point nous contenter d'adorer Jésus dans les splendeurs de sa gloire éternelle, où il réside localement, mais que nous avons le devoir plus strict encore de l'adorer dans sa Présence Eucharistique, où il réside sacramentellement, et qu'il a instituée directement pour les hommes voyageurs sur cette terre ; de même l'amour que Jésus nous porte dans l'Eucharistie doit plus spécialement faire l'objet de nos ré- flexions et attirer de notre part un constant retour d'amour, en réponse à la bonté ineffable de notre divin Sauveur, qui a créé, au Sacrement, un foyer aussi intense de charité divine, que l'est celui qui brûlera éternellement au ciel le cœur des bienheureux.
56 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
de ne les abandonner jamais '. Oui, Jésus con- servera l'Eucharistie au monde, et Lui, dont la puissance est infinie comme sa Divinité, et dont l'amour égale la puissance, Il se donnera des représentants investis de son éternel Sacerdoce, lesquels, parcourant le monde, feront revivre sans cesse le Dieu du Sacrement et en nourri- ront les âmes affamées du Pain de vie -,
1 « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » Matth., xxviii, 20.
2 Nous ne pouvons mieux faire que de citer encore l'Ange de l'Ecole, si exact et si clair en cette matière. « Relativement à ce qu'on appelle le « lieu eucharistique », notre foi crpit fermement que le corps du Christ est vraiment au ciel, et que, de plus, il est vraiment sur la terre, en tous les lieux où se trouve le pain de froment consacré par le Prêtre dans la forme requise. Il y a là un très grand miracle, et ce miracle consiste en ce qu'un même corps, un corps numériquement un et identique, se ren- contre en des lieux multiples et divers.
« La raison pour laquelle un seul et même corps ne peut pas se trouver, en même temps, dans divers lieux, c'est que natu- rellement un corps placé dans un lieu est défini, circonscrit par ce lieu, que sa mesure est égale à celle du lieu qu'il occupe, et qu'ainsi la totalité du corps se mesure superficiellement sur la totalité, et ses parties sur les parties correspondantes du lieu occupé. Mais dans l'Eucharistie le corps du Christ n'est pas ainsi localisé. Il n'y est pas dans les conditions de mesure et de circonscription qui régissent la relation naturelle du corps placé dans un lieu, au lieu qu'il occupe. Car le corps du Christ, encore qu'il soit dans un lieu, n'y est point sous ses propres dimensions, sous sa quantité propre, mais sous la quantité et les dimensions sous lesquelles se trouvait le pain, avant la consécration.
« Pour les autres corps, placés en un lieu, suivant les lois naturelles et communes, leur substance occupe le lieu par Vin-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 5"J
Les Prêtres, participant au Sacerdoce de Jésus, ont la même puissance que Lui ' et continuent de
termédiaire de leur quantité propre ; aussi est-ce à leur quan- tité qu'il convient proprement et principalement d'occuper ce lieu qui la mesure, tandis que cette localisation ne convient à leur substance que médiatement et par voie de conséquence.
« Pour le corps du Christ au Sacrement il en va d'une manière différente, parce que ce corps adorable n'occupe le lieu que par l'intermédiaire de la quantité qui était propre au pain, avant la consécration. Et bien que la quantité propre et véritable du corps du Christ se trouve réellement au Sacrement de l'autel, elle n'y est que par l'intermédiaire et comme suite de sa subs- tance elle-même, laquelle ne pourrait subsister sans sa quantité propre. Telle est la raison pour laquelle le corps du Christ peut être en divers lieux à la fois. » S. Thom., Op. 58, c. 8.
Saint Thomas, suivant sa méthode adoptée dans les Opus- cules, en traitant de l'Eucharistie, illustre ces explications par une comparaison matérielle. « Si vous présentez votre visage, dit-il, à plusieurs miroirs en même temps, votre visage vous apparaîtra également et intégralement un dans tous les miroirs ; et si vous brisez l'un de ces miroirs en plusieurs morceaux, même fort petits, votre visage tout entier, et unique, se repro- duira encore d'une manière parfaite dans chacun de ces débris. Bien que le miroir soit brisé, fractionné, votre visage restera néanmoins un et parfait dans chacune des fractions, /'/ ne su- bira lui-même aucun changement.
« De même en est-il réellement dans le Sacrement du Christ, qu'on appelle justement le miroir et l'image de sa bonté. Si donc le miroir, c'est-à-dire la forme du pain, se trouve divisé en plusieurs parties, chacune de ces parties restera unie à Dieu, et contiendra le vrai corps du Seigneur. » S. Thom., Op. 57, c. i3.
1 « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé. » Matth., xxviii, 18-20. — « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » Jean, xx, 23.
58 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
remplir la même mission '. Indépendamment de leur caractère sacré, ils ne sont que des hommes ; considérés dans leur Sacerdoce, ils sont des dieux. Leur âme porte gravé un caractère indé- lébile qui les associe à la toute-puissance divine'2. Ils ne sont Prêtres que par la communication que le Souverain Prêtre leur fait de son Sacerdoce, mais comme Lui ils font des œuvres divines et ils continuent dans le monde la manifestation que Jésus faisait de sa Divinité.
Aucune autre puissance que la puissance même de Dieu ne pouvait instituer le Sacerdoce catho- lique. Il ne s'agit plus ici de rappeler un simple souvenir, de commémorer des faits qui, une fois accomplis, ne se renouvellent plus jamais ; mais bien d'une réalité précise, de la perpétuation ac- tuelle et réelle d'un fait divin, d'une présence formelle et substantielle de Jésus produite par les paroles de la Consécration 3. Il n'est pas da-
1 « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Jean, xx, 21.
- « Le caractère s'attache à l'âme d'une manière indélébile, non en raison de sa perfection propre, mais à cause de la per- fection du Sacerdoce du Christ, d'où /'/ découle comme une vertu instrumentale. » S. Thom., III p., q. 63, a. 5, ad 1.
3 « De ce que le Christ a prononcé les paroles de la Consé- cration, ces paroles ont acquis une puissance consécratoire qu'exerce tout prêtre qui les prononce, absolument comme si le Christ était présent et qu'il les prononçât lui-même. » S. Thom., III p., q. 78, a. 5.
Ailleurs, le même saint Docteur établit cette vérité par une
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 5g
vantage question de constituer des ministres qui seront simplement chargés des cérémonies exté- rieures du culte ; mais Jésus, en consacrant ses Prêtres, les établit maîtres de sa propre Per- sonne ; ils ont sur Lui, par la force de la parole consécratrice, un pouvoir qui évoque la puis- sance de la parole créatrice '.
comparaison avec les effets produits par la parole humaine. « Les choses humaines nous fournissent aussi une similitude du mystère. Ne voyons-nous pas, en effet, que la parole de l'homme dépasse, en efficace, la puissance et la vertu de celui gui la profère ? La parole du pape, promulguée par son envoyé, réunit en un concile tous les prélats de l'Eglise, et le pape, sans la parole, ne pourrait en aucune façon produire ce résultat. — La parole d'un empereur ou d'un roi quelconque réunit en très peu de temps toute une armée. — Un maître enfin, quel qu'il soit, produit par la parole sur ses subordonnés des effets que sa propre puissance, sans la parole, n'obtiendrait jamais.
« Personne donc ne doit estimer impossible que Dieu ait conféré à sa parole, prononcée par les prêtres, ses envoyés sacrés, la même efficace, la même vertu, et même une vertu plus grande que celle dont il a pourvu la nature corporelle, par laquelle nous voyons se produire tant et de si grands pro- diges semblables. « La voix du Seigneur est pleine de vertu, s'écrie le Psalmiste (xxvm, 4), la voix du Seigneur est pleine de magnificence. » S. Thom., Op. 58, c. 2.
1 « Si la parole de Dieu, dit Saint Jean Damascène (Hb. iv, cap. 5), cité par Saint Thomas, est vivante, active, capable de produire la lumière au seul mot : « Que la lumière soit » ; si les cieux, avec toute leur splendeur, ont été affermis par cette parole, comment Celui qui, du très pur sang de la Vierge bien- heureuse s'est fait homme, ne pourrait-il changer le pain et le vin en son corps et en son sang? » Il ne doit donc point pa- raître inadmissible, ajoute le Docteur angélique, que la parole divine proférée par le prêtre ait la même vertu, voire une vertu plus grande que celle de la nature, dépassant cette force
60 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEO
Le Prêtre sacrificateur renouvelle chaque fois, en quelque sorte, le Mystère de l'Incarnation en redonnant Jésus au monde, et celui de la Ré- demption en immolant mystiquement mais réel- lement la divine Victime. A lui seul, le fait, en Jésus, de posséder essentiellement ce pouvoir et de le communiquer aux autres est une preuve évidente de Divinité.
Ce qu'était la sainte Humanité de Jésus à l'égard de sa Divinité qu'elle tenait voilée ; ce qu'est le Mystère eucharistique par rapport à la
qui réside dans les choses, et en vertu de laquelle les aliments pris par Tanimal se convertissent en sa chair et en son sang. » S. Thom., Op. 58, c. 12.
Citons encore ces paroles devenues classiques de Saint Am- broise, que nous lisons dans la vc Leçon du mercredi dans l'Oc- tave du T. S. Sacrement : « C'est donc la parole du Christ qui effectue ce Sacrement. Quelle est la parole du Christ? C'est celle par qui toutes choses ont été faites. Le Seigneur com- manda, et le ciel fut créé ; le Seigneur commanda, et la terre fut faite ; le Seigneur commanda, et les mers sortirent du néant ; le Seigneur commanda, et toute créature prit naissance. Vous voyez donc combien la parole du Christ est puissante et effi- cace. Si donc il y a dans la parole du Seigneur Jésus tant de force et de vertu qu'elle a donné l'existence aux choses qui n'étaient pas, combien à plus forte raison aura-t-elle le pou- voir de changer, en d'autres substances, les substances qui existent. Le ciel n'était pas, la mer n'était pas, la terre n'était pas ; mais écoutez l'Ecriture (Ps. 32, 9) : « Il a dit, et les choses ont été faites ; il a commandé et elles ont été créées. » Pour vous répondre, je vous dirai donc que ce n'était pas le corps du Christ avant la consécration, mais après la consécration, alors, c'est le corps du Christ. Jésus lui-même a parlé, et cela a été fait ; il a commandé, et cela a été réalisé. » S. Ambroise {De Sacram., lib. iv, cap. 4).
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 6l
Divinité et à l'Humanité du Sauveur qu'il cache et réduit à l'inanition : les Prêtres le sont rela- tivement à Jésus, dont ils ne sont que les instru- ments, mais dont ils possèdent la puissance et la fécondité sacerdotales. Trois Mystères en un seul, qui nous révèlent le plan divin dans l'éco- nomie des révélations de la puissance et de l'amour de Dieu aux hommes : l'Incarnation qui fournit la Victime du Sacrifice, l'Eucharistie qui la contient sous une forme nouvelle mais réelle, le Sacerdoce qui continue sans cesse le Sacri- fice et perpétue la présence eucharistique de la Victime.
Tout éloquents que soient les enseignements de la Divinité de Jésus puisés dans son Incarna- tion et dans la double institution de l'Eucharistie et du Sacerdoce, la croyance de l'humanité à ce dogme fondamental aurait nécessairement som- bré avec la mort du Sauveur des hommes, si Jésus ne se fût point relevé de ses suprêmes humiliations l. Il ne pouvait rester l'esclave de la
1 « La résurrection du Christ, dit Saint Thomas, a été néces- saire pour l'instruction de notre foi. En effet, notre foi a pour objet la divinité et Yhumanité du Christ ; car il ne suffit pas de croire l'une sans l'autre. C'est pourquoi, pour confirmer la foi dans la vérité de sa divinité, il a fallu qu'il ressuscitât» promptement. D'un autre côté, pour établir la foi dans la vérité de son humanité et de sa mort, il a été nécessaire qu'il y eût un intervalle entre sa mort et sa résurrection ; car s'il eût res-
62 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
mort, sous peine de n'être point Dieu ; Il devait sortir de son tombeau, s'il était réellement le principe de la vie '.
Tout ce qu'il avait dit pendant sa vie pour démontrer sa Divinité, tout ce qu'il avait fait pour le prouver, ne pouvait avoir de valeur que si vraiment 11 remportait sur la mort une écla- tante victoire qui Lui rendrait la vie pour tou- jours. Jésus avait dit que Lui seul avait le pou- voir de s'enlever la vie et de la reprendre "2. Déjà Il avait permis à ses ennemis, à l'heure marquée par son divin Père, de la Lui ravir ; c'est Lui, à vrai dire, qui s'immolait par la main de ses bour- reaux. Le moment ne pouvait tarder, où sortant
suscité immédiatement après sa mort, on pourrait croire que sa mort n'a pas été véritable et que par conséquent sa résurrection ne l'a pas été non plus. » S. Thom., III p., q. 53, a. 2.
1 Saint Thomas dit encore à ce sujet : « Il faut que la résur- rection du Christ soit cause de la nôtre ; et c'est ce qui fait dire à Saint Paul (I Cor., xv, 20) : « Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts comme étant les prémices de ceux qui sont dans le sommeil de la mort ; car c'est par un homme que la mort est venue, et c'est aussi par un homme que la résurrection des morts doit venir également. » Et c'est avec raison ; car le principe de la vie de l'homme est le Verbe de Dieu, dont il est dit (Ps. xxxv, 10) : « C'est en vous qu'est la source de vie ». C'est pourquoi il dit lui-même (Jean, v, 21) : « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, de même le Fils vivifie ceux qu'il veut. » S. Thom., III p., q. 56, a. 1.
2 « Personne ne me ravit ma vie, mais je la donne de moi- même ; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre. » Jean, x, 18.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 63
de l'humiliation du tombeau, II reprendrait une vie cette fois impassible et glorieuse1.
Il était mort en perdant tout son sang, Il res- suscite en le faisant de nouveau circuler dans ses veines; son cœur, dont les battements avaient un instant cessé, reprend ses pulsations normales ; la vie renaît dans ce corps meurtri et défiguré, et le supplicié de tout-à-1'heure réapparaît aux hommes plus beau, plus puissant et plus glorieux que jamais 2. N'étant plus soumis ni aux lois du
1 Saint Thomas donne cinq raisons de la Résurrection du Sauveur. « 1° Pour manifester la Justice divine, à laquelle il appartient ^exalter ceux qui s' humilient à cause de Dieu. Le Christ s'étant humilié jusqu'à la mort de la croix par amour et par obéissance pour Dieu, il fallait que Dieu l'exaltât jusqu'à la gloire de la résurrection. — 2° Pour établir notre foi ; parce que, par la résurrection du Christ, notre foi dans sa divinité a été confirmée. C'est pourquoi Saint Paul dit (I Cor., xv, 14) : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine et votre foi est vaine aussi. » — 3° Pour exciter notre espérance ; parce qu'en voyant ressusciter le Christ qui est notre chef, nous espérons que nous ressusciterons. — 4° Pour la réformation de la vie des fidèles, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom., vi, 4) : « Comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts pour la gloire de son Père, ainsi nous devons marcher dans une vie nouvelle. » Et plus loin : « Parce que le Christ ressuscité d'entre les morts ne meurt plus, de même pensez aussi que vous êtes morts au péché et que vous ne vivez que pour Dieu. » — 5" Pour la consommation de notre salut ; parce que, comme il s'est humilié par sa mort et qu'il a enduré tant de maux pour nous en délivrer, de même il a été glorifié dans sa résurrection pour nous porter au bien, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom., rv, 25) : « Il a été livré à cause de nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification. » S. Thom., III p., q. 53, a. 1.
2 Plusieurs fois Jésus avait prédit sa résurrection ; ses paroles
64 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
temps et de l'espace, ni aux conditions des êtres corporels, mais ayant acquis, par sa propre puis- sance, les qualités des purs esprits, Il jouit d'un empire souverain sur tout ce qui est matériel et terrestre. N'ayant plus, comme pendant sa vie, à retenir sa toute-puissance dans les bornes de la condition humaine qu'il s'était imposée, Il se manifeste le maître absolu de toutes choses '. C'est un triomphateur que ne peuvent plus atteindre ni la malice des hommes ni la haine de l'enfer. C'est un Dieu qui se joue dans les manifestations de sa toute-puissance, après s'être révélé dans les suprêmes excès de son amour. C'est un Sau- veur, tout de gloire éclatant, qui laisse rayonner, comme des trophées d'amour, les plaies de son
sont formelles sur ce point. « Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes ; ils le tueront et, le troisième jour, il ressuscitera. » Matth., xvii, 21, 22.
« Ne parlez à personne de cette vision, dit-il à ses Apôtres témoins de sa transfiguration, jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre les morts. » Matth., xvii, 9.
« Après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Matth., xxvi, 32.
Et, après sa résurrection, il rappelle encore cet enseignement à ses Apôtres : « Il fallait que le Christ souffrit et qu'il ressus- citât d'entre les morts le troisième jour. » Luc, xxiv, 46.
1 « Vous l'avez pour un temps rendu inférieur aux anges, et puis vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous lui avez donné l'empire sur les œuvres de vos mains ; vous avez mis toutes choses sous ses pieds. Du moment que Dieu lui a soumis toutes choses, il n'a donc rien laissé qui ne lui soit assujetti. » Hébr., 11, 7, 8.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 63
dernier supplice. C'est le Verbe de Dieu qui, dégagé des entraves de son existence mortelle, a comme reconquis son antique et universelle souveraineté, à laquelle II associe pour toujours sa sainte Humanité l.
C'en est fait : II est Dieu et II le prouve plus que jamais. Les générations tomberont à genoux devant Lui ; et, après avoir baisé avec respect les plaies du divin Crucifié, elles entonneront à jamais des chants d'allégresse et de louange en l'honneur du glorieux Ressuscité -.
Jésus, étant Dieu, venait du ciel. Il nous avait révélé son divin Père et le Mystère de la Trinité Sainte immuable dans les splendeurs de l'éter- nité. Sa mission étant accomplie sur la terre, Il devait retourner dans le sein de l'Eternel. Il ne suffisait ni à sa gloire ni à notre foi qu'il soit sorti triomphant du tombeau. Lui-même avait
1 « Maintenant le Christ est ressuscité... ; quand il aura anéanti tout empire, toute domination, toute 'puissance, il remettra son royaume à son Père : /'/ faut donc qu'il règne. » I Cor., xv, 20, 24, 25.
2 « Que les gentils glorifient Dieu pour sa grande miséricorde, ainsi qu'il est écrit : C'est pourquoi, Seigneur, je publierai vos louanges dans les nations, et je chanterai à la gloire de votre nom. Et l'Ecriture dit encore : Réjouissez-vous, nations, avec son peuple. Et ailleurs : Nations, louez toutes le Seigneur, peuples, glorifiez-le tous. » Rom., xv, 9-1 1.
66 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
annoncé qu'il retournerait à son Père ' et qu'il irait là-haut nous préparer une place2. Il fallait ce complément à tous ses Mystères pour ne plus pouvoir jamais douter de sa Divinité. Il veut en donner l'assurance aux hommes ; si après cela ils ne croient pas en Lui, ils s'attireront la su- prême malédiction qui les éloignera à jamais de sa divine et éternelle béatitude.
C'est par sa propre puissance que Jésus était descendu du ciel, ce sera par la même divine puissance qu'il y remontera8. Il laisse à la terre son Eucharistie avec son Sacerdoce qui en assu-
1 « Je m'en vais à mon Père. » Jean, xiv, 12.
2 « Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures... Je vais vous préparer une place. » Jean, xiv, 2.
3 Saint Thomas nous dit que Jésus est monté au ciel par une double vertu personnelle, sa vertu divine et la vertu de son âme glorifiée. « Le corps dans la gloire sera tellement soumis à l'âme bienheureuse que, comme le dit Saint Augustin {De civ. Dei, lib. xxii, cap. ult.), le corps sera immédiatement où l'esprit voudra, et l'esprit ne voudra rien qui ne puisse convenir à lui- même et au corps. Or, comme il convient qu'un corps glorieux et immortel soit dans un lieu céleste, il s'ensuit que le corps du Christ est monté au ciel d'après la vertu de son âme qui le voulait. Et comme le corps devient glorieux par la participation de l'âme, de même l'âme devient bienheureuse par la partici- pation de Dieu. Par conséquent la cause primitive de l'ascen- sion du Christ au ciel, c'est la vertu divine.
« Ainsi donc il y est monté par sa vertu propre : par sa vertu divine premièrement, et secondairement par la vertu de l 'âme glorifiée qui meut le corps comme elle veut. » S. Thom., III p., q. 57, a. 3.
DEl'X NATURES ET l'NE PERSONNE EN JÉSVS 67
rera la perpétuité, mais II doit à son Humanité une récompense que le ciel seul peut lui don- ner ' ; et II s'envole, par delà les nues, dans le
1 « Par des mérites antérieurs à sa passion, enseigne Saint Thomas, le Christ a mérité son exaltation relativement à son âme dont la volonté était rendue parfaite par la charité et les autres vertus. Mais, dans sa passion, /'/ a mérité son exaltation relativement à son corps par manière de récompense ; car il est juste que le corps qui avait été soumis à la souffrance par cha- rité reçoive dans la gloire sa récompense. » S. Thom., III p., q. 49, a. 6, ad 2.
Dans le corps de l'article, il déduit les raisons de l'exaltation de Jésus, des humiliations subies dans sa passion. « Le Christ, dit-il, s'est humilié lui-même dans sa passion au-dessous de ce qu'il devait, sous quatre rapports : 1° Quant à sa passion et à sa mort qu'il ne devait pas souffrir. — 2" Quant au lieu, parce que son corps a été placé dans un sépulcre et que son âme est descendue aux enfers. — 3" Quant à la confusion et à pYo- probre dont il a été couvert. — 40 Quant à ce qu'/7 a été livré à la puissance humaine.
« C'est pourquoi par sa passion il a mérité son exaltation de quatre manières : 1° Quant à sa résurrection glorieuse. D'où il est dit (Ps. i38, 1): « Vous avez connu mon abaissement (c'est-à-dire l'humilité de ma passion) et ma résurrection. » — 2° Quant à son ascension au ciel. Ainsi Saint Paul dit (Eph., iv, 9) : « Qu'il est descendu d'abord dans les parties les plus basses de la terre, et celui qui est descendu est le même que celui qui est monté au-dessus de tous les cieux. » — 3° Il a été élevé parce qu'/V est assis à la droite de son Père et qu'il a manifesté sa divinité, d'après ces paroles du Prophète (Is., lu, 13) : « Il sera grand et élevé et il montera au comble de la gloire, parce qu'il a fait l'étonnement de plusieurs et que son visage a été défiguré plus que celui d'aucun autre homme. » Et c'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Phil., h, 8) : « Il s'est fait obéis- sant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ; c'est pour- quoi Dieu l'a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom », de telle sorte que tout le monde l'appelle Dieu et
68 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
royaume de sa gloire où II régnera éternelle- ment '.
A moins de vouloir tout nier en Jésus, il est indispensable, après cette dernière et divine merveille de son Ascension, de reconnaître et de confesser sa Divinité. Le divin Soleil de Justice est rentré dans l'éternel foyer des clartés divines. Il a illuminé le monde des splendeurs de l'éter- nité, et les âmes en refléteront à jamais les cé- lestes beautés. Gloire éternelle à Jésus, Dieu et Homme, vivant et régnant dans les siècles des siècles !
lui rend les honneurs divins. — 40 II a été élevé par rapport à la puissance judiciaire qu'il a reçue, car il est dit (Job, xxxvi, 17) : « Votre cause a été jugée comme celle d'un impie, vous recevrez en retour la puissance et le jugement. » S. Thom., III p., q. 49, a. 6.
1 « Le Seigneur Jésus, après avoir parlé à ses disciples, fut élevé dans le ciel, où il est assis à la droite de Dieu. » Marc, xvi, 19.
Sur ces dernières paroles. Saint Thomas fait les remarques suivantes : « On dit que le Christ est assis à la droite de son Père, en ce sens que d'après sa nature divine il lui est égal, et que d'après sa nature humaine il est en possession des biens divins d'une manière plus excellente que toutes les autres créatures. Ces deux choses ne conviennent l'une et l'autre qu'au Christ. » S. Thom., III p., q. 58, a. 4.
Et plus loin : « Parce que la droite est la béatitude divine, s'asseoir à la droite ne signifie pas simplement être dans la béatitude, mais avoir la béatitude avec une certaine puissance de domination, et l'avoir pour ainsi dire comme une chose propre et naturelle ; ce qui ne convient qu'au Christ et ce qui ne peut convenir à aucune autre créature. » Ibid., ad 2.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 69
III. — Jésus est Dieu : szs enseignements le démontrent
Si Jésus avait manifesté sa Divinité aux hommes par ses Mystères et par ses oeuvres, Il devait également le faire par ses enseigne- ments. Il ne pouvait se contenter de poser des actes qui révélassent son origine divine ; étant venu pour enseigner les hommes ', Il devait leur donner une doctrine sûre et complète, et lors- qu'il s'agissait d'une vérité aussi essentielle et fondamentale que celle de sa Divinité, la préci- sion s'imposait. En un pareil sujet, d'où dépend toute la Religion, tous les mystères du temps et toutes les vérités éternelles, il fallait une science positive et indiscutable ; et la croyance de l'hu- manité devait pouvoir s'appuyer sur les asser- tions formelles de la parole divine-.
Jésus n'a aucunement négligé de donner au monde cette divine doctrine, et II en a fait la base de ses enseignements. Lui, qui était venu pour pratiquer l'humilité et donner aux hommes
1 « Il est écrit dans les prophètes : Us seront tous enseignés de Dieu. » Jean, vi, 45.
2 « La doctrine, ayant été premièrement annoncée par le Sei- gneur lui-même, a été ensuite confirmée parmi nous par ceux qui l'ont entendu de sa propre bouche. » Hébr., h, 3.
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l'exemple de toutes les vertus1; Lui, qui ne veut même pas être appelé bon, en tant qu'homme-, et qui renvoie constamment à son Père les louanges et la gloire qui Lui reviennent, Il se pose néanmoins en Maître souverain 3 et II se décerne des titres divins quand il s'agit d'affir- mer sa Divinité 4.
Il est peu de sujets que Jésus se plaise à déve- lopper comme celui-là ; Il y revient en toute occa- sion, pour bien inculquer dans les âmes cette adorable vérité. Il trouve dans sa Divinité un thème admirable qu'il varie sans cesse et dont II fait une lumière pour éclairer les esprits, un feu pour réchauffer les cœurs, une règle de vie pour diriger et fortifier les volontés. Devant cette vérité divine les objections trouvent leurs solu- tions, les mystères s'éclaircissent, les résistances s'évanouissent, les cœurs sont touchés, les âmes se livrent et s'abandonnent.
C'est en gagnant l'amour que Jésus veut ins- truire ; aussi rien n'est lumineux et touchant à la
1 « Le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre. » Matth., xx, 28.
2 Jésus lui dit : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul. » Matth., xix, 17.
3 « Vous m'appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. » Jean, xiii, i3.
'' « Jésus-Christ n'a point cru que ce fût pour lui une usurpa- tion d'être égal à Dieu. » Philip., h, 6.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 71
fois comme cette doctrine du ciel enseignée aux hommes. On assiste en quelque sorte à la de- meure éternelle du Verbe dans la Trinité Sainte, à sa sortie du sein du Père, à la mission qu'il en reçoit, à son entrée dans le monde, aux affirma- tions nombreuses de sa divine origine, aux com- munications constantes que Lui fait son divin Père, à l'amour mutuel qui les unit dans une intimité ineffable et unique, aux déclarations solennelles où Jésus proclame sa Filiation di- vine, aux annonces de son retour prochain vers son Père et de la gloire divine dont II y jouira éternellement.
Le cœur est ému et l'âme tombe en adoration, quand on entend Jésus proclamer bien haut : « qu'il vient de Dieu et qu'il retourne à Dieu ' » ; « que Dieu a tellement aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique - » ; « qu'il n'est venu que pour faire la volonté de son Père3 » ; « qu'il s'en tient expressément à tout ce que son Père Lui a ordonné4»; «qu'il ne dit ni ne fait rien qu'il
1 <■ Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde et je vais au Père. » Jean, xvi, 28.
2 Jean, m, 16.
3 « Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.
4 « J'agis selon le commandement que le Père m'a donné. » Jean, xiv, 3i.
72 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ne l'ait entendu ou vu faire par son Père ' » ; sur- tout lorsque, pénétrant plus profondément dans le mystère, Il nous dit avec une assurance com- municative et une tendresse divinement filiale : « que Lui et son Père ne font qu'un - » ; « que tout ce qui est à l'un appartient à l'autre'»; « qu'il est en son Père et que son Père est en Lui'' » ; que, dès lors, « qui Le voit, voit le Père, qui Le connaît, connaît le Père5 » ; et, à cause de cette incession divine, « que personne ne peut aller au Père que par le Fils, ni aller au Fils si le Père ne l'y attire" ».
Jésus, en d'autres circonstances, se proclame plus explicitement encore le Fils de Dieu7. A la
1 « Celui qui m'a envoyé est véridique, et ce que j'ai entendu de lui, je le dis au monde. » Jean, viii, 26. — « Je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que mon Père m'a enseigné. » Ibid., 28.
- « Mon Père et moi nous sommes une même chose. » Jean, x, 3o.
a « Tout ce que le Père a est à moi. » Jean, xvi, i5. — « Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi. » Jean, xvii, 10.
4 « Le Père est en moi, et je suis dans le Père. » Jean, x, 38.
— « Ne crovez-vous pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? » Jean, xiv, 10, 11.
5 Celui qui me voit, voit celui qui m'a envoyé. » Jean, xii, 45.
— Celui qui me voit, voit aussi le Père. » Jean, xiv, 9.
6 « Nul ne vient au Père que par moi. » Jean, xiv, 6. — « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » Jean, vi, 44.
" En neuf passages différents du Saint Evangile, Jésus fait
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 73
Samaritaine, Il dit qu'il est Lui-même le Messie promis1. A l'aveugle de Jéricho, qu'il vient de guérir et qui Lui demande qui est le Fils de Dieu, II répond : « Celui qui te parle, c'est Lui - ». Quand Saint Pierre Le confesse publiquement le Christ, Fils du Dieu vivant, Il le confirme dans sa croyance, en lui disant que c'est son divin Père qui lui a révélé ce mystère ;t. Quand II se met en route pour aller ressusciter son ami Lazare, Il dit ouvertement aux siens que Lazare est mort afin que le Fils de Dieu soit glorifié i. Et pour mettre un dernier sceau à cet ensei- gnement de toute sa vie publique, Jésus pro- clame plus hautement encore sa Divinité, à l'heure la plus solennelle de sa vie, lorsqu'il va mourir pour attester la vérité de sa doctrine : « Es-tu le Christ, Fils du Dieu béni » ? Lui dit le Grand-Prêtre. — « Je le suis », répond-Il avec majesté \
Les hommes ne peuvent s'y méprendre ; ces expressions ne sont ni des images ni des méta-
une mention précise de son titre de Fils de Dieu : Jean, ni, 16, 17, 18 ; v, 25, 28 ; ix, 35-37 ! x, 36 ; xi, 4. — Marc, xiv, 62.
1 « La femme lui dit : Je sais que le Messie (qui est appelé le Christ) doit venir... Jésus lui dit : Je le suis, moi qui vous parle. » Jean, iv, 25, 26.
2 Jean, ix, 36, 37.
3 Matth., xvi, 16, 17.
4 Jean, xi, 4.
' Marc, xiv, 61, 62.
74 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
phores. Jésus prétend dire une vérité exacte et indiscutable, et ceux qui L'entendent le com- prennent ainsi, soit pour croire en Lui, soit pour Lui en faire un crime. Les foules L'acclament comme le Messie • ; les démons eux-mêmes Le proclament le Fils de Dieu '-. Cette déclaration
1 « Et la foule criait, disant : Hosanna, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Matth., xxi, 9.
- « Les démons sortaient de plusieurs, criant et disant : Tu es le Fils de Dieu. Et les réprimandant il ne leur permettait pas de dire qu'ils savaient qu'il était le Christ. » Luc, rv, 41.
Nous ne devons pas prendre ces paroles de Jésus trop à la lettre, la connaissance que les démons avaient de sa divinité étant très imparfaite et reposant plutôt sur des faits étonnants qui leur faisaient supposer que Jésus pouvait bien être Dieu, ce dont ils n'avaient évidemment aucune certitude, sans quoi ils n'auraient point poussé les Juifs à le mettre à mort. Le commen- taire suivant de Saint Thomas nous le fera mieux comprendre.
•' Le Christ ne s'est manifesté aux démons qu'autant qu'il l'a voulu, et il ne l'a voulu qu'autant qu'il l'a fallu... D'ailleurs, il ne s'est pas montré à eux comme aux saints anges, par ce qui constitue la vie éternelle (c'est-à-dire la lumière surnaturelle de la grâce), mais par des effets temporels de sa puissance. D'abord, en vovant que le Christ avait faim après avoir jeûné, ils ont pensé qu'il n'était pas le Fils de Dieu. C'est pourquoi, à l'occa- sion de ces paroles : « Si vous êtes le Fils de Dieu » (Luc, rv, 3), Saint Ambroise dit : Que signifie cette manière de s'exprimer, sinon que le démon savait que le Fils de Dieu viendrait, mais qu'il n'a pas pensé qu'il était venu, à la vue de ses infirmités corporelles ?
« Mais ensuite, après avoir été témoin de ses miracles, il a commencé à conjecturer d'après certains soupçons qu'il était le Fils de Dieu. C'est pour ce motif que sur ces paroles : « Je sais que vous êtes le saint de Dieu » (Marc, i, 24), Saint Jean Chry- sostôme dit : qu'il n'avait pas une connaissance certaine et ferme de l'avènement de Dieu, mais qu'il savait qu'il était le Christ
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS /.">
formelle de sa Divinité, tombée si fréquemment de ses lèvres, paraît à ses ennemis une telle monstruosité, que Jésus ne peut s'empêcher un jour de le leur reprocher : « Pourquoi dites-vous que je blasphème parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu ' » ; et lorsqu'ils voudront essayer de voiler leur haine et de justifier le crime déi- cide dont ils vont se rendre coupables, ils rappel- leront au juge inique qui doit Le condamner, que Jésus mérite la mort parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu -.
Aucun enseignement n'est plus clair et plus précis. Ou Jésus enseigne l'erreur, ou il faut
promis dans la loi. C'est ce qui fait dire (Luc, iv, 41) : « Qu'ils savaient qu'il était le Christ. »
« Mais en confessant qu'il était le Fils de Dieu, ils parlaient plutôt d'après des soupçons qu'avec certitude. D'où le Vén. Bède observe : « Que les démons confessaient le Fils de Dieu », comme on dit plus loin « qu'ils savaient qu'il était le Christ », parce que le diable l'ayant vu fatigué par le jeûne, il crut qu'il était un homme véritable, mais parce que, en le tentant, il ne put pas le vaincre, il se douta qu'il était le Fils de Dieu. Par la puis- sance de ses miracles il comprit ou plutôt il soupçonna aussi ce qu'il était. C'est pourquoi il a conseillé aux Juifs de le crucifier, non parce qu'il a pensé que le Christ n'était pas le Fils de Dieu, mais parce qu'il n'a pas prévu que sa mort serait sa propre ruine.
« Car c'est de ce mystère, caché dès le commencement des siècles, que l'Apôtre dit : qu'aucun des princes de ce siècle ne l'a connu ; parce que « s'ils l'eussent connu, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de la gloire. » S. Thom., III p., q. 44, a. 1, ad 2.
1 Jean, x, 36.
3 « Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu. » Jean, xix, 7.
76 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
reconnaître qu'il est Dieu. S'il n'était pas Dieu, Il n'aurait point parlé de la sorte et II n'aurait jamais pu faire les œuvres merveilleuses qu'il a opérées pour confirmer sa doctrine et forcer les hommes à croire à sa parole '. C'est également pour donner à ses miracles leur véritable sens, en faire comprendre l'origine divine et la fin toute de sagesse et de bonté, que Jésus ne cesse de répéter qu'il est Dieu, que tout pouvoir Lui a été donné au ciel et sur la terre-, et qu'il n'opère d'aussi grandes merveilles que pour forcer les hommes à croire en Lui et en Celui qui L'a envoyé1.
1 La première et la principale raison que donne Saint Thomas pour expliquer les miracles de Jésus, c'est de confirmer la vérité que Jésus enseigne. « Les choses qui sont de foi surpassent la raison humaine ; on ne peut les prouver par des raisonnements, mais il faut les prouver par l'argument de la puissance divine ; de manière que, quand on fait des œuvres que Dieu seul peut faire, on croie que les choses que l'on dit viennent de Dieu. » S. Thom., III p., q. 43, a. 1. C'est pourquoi Jésus dit : « Si vous ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres. » (Jean, x, 38). Et encore : « Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi. » (Jean, x, 25).
Saint Thomas ajoute : « Le Christ a fait des miracles pour confirmer sa doctrine et pour montrer la vertu divine qui était en lui. » Ibid., a. 3. Et c'est la raison, d'après lui, pour laquelle Jésus n'a commencé à faire des miracles que lorsqu'il a com- mencé à enseigner : « Il n'a pas dû faire de miracles avant de commencer à enseigner, et il n'a pas dû commencer à enseigner avant l'âge mûr. » Ibid.
- Matth., xxviii, 18.
3 « J'ai fait devant vous beaucoup d'œuvres excellentes par la vertu de mon Père. » Jean, x, 32. — « Les œuvres que mon
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS ~J~
IV. — Jésus est homme : sa vie le prouve
Jésus n'a manifesté sa Divinité, révélé ses mystères, opéré ses miracles, enseigné sa doc- trine que sous le couvert de son Humanité1. On voyait en Lui un homme qui parlait, agissait et vivait comme tous les autres hommes-; on n'avait aucun raisonnement à faire pour croire à son existence humaine, tandis qu'il fallait des choses extraordinaires pour imposer la croyance à sa Divinité. On L'avait aperçu enfant, on L'avait vu grandir ; Il demeurait à Nazareth et ses parents étaient connus ; c'était le fils du charpentier Joseph et longtemps II avait vécu du fruit de son travail3. On savait même qu'il n'avait pas
Père m'a données à accomplir, les œuvres que je fais moi- même, rendent témoignage de moi, que le Père m'a envoyé. » Jean, v, 36.
1 « Le Christ a voulu manifester sa Divinité par son Huma- nité. C'est pourquoi en vivant avec les hommes (ce qui est propre à chacun d'eux) il a manifesté à tous sa Divinité par ses prédications, ses miracles, sa vie innocente et juste. » S. Thom., III p., q. 40, a. 1, ad 1.
2 « Il s'est anéanti... Il s'est rendu semblable aux hommes. » Phil., h, 7. — « En toutes choses, il a dû être rendu semblable à ses frères. » Hébr., ii, 17.
3 « Philippe rencontra Nathanaèl et lui dit : Nous avons trouvé celui dont Moïse a parlé dans la Loi et que les Prophètes ont annoncé ; c'est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. » Jean, i, 45.
« N'est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appelle- t-elle pas Marie ? » Matth., xiii, 55.
78 DE LA CONDITION DE l'hOMAIE-DIEU
étudié, et on était étonné de son savoir1. Et lorsque quelques-uns prétendront qu'il est le Messie, la réponse sera bien simple : ce n'est pas possible, on ne peut connaître l'origine du Messie, mais, Jésus, on sait d'où II vient-.
On L'aura vu passant par toutes les phases d'un développement normal et d'une progression suc- cessive; on aura constaté qu'il se nourrit pour vivre 3, que le travail Le fatigue * et que le som- meil Le repose; on aura remarqué qu'il est sujet à la douleur et qu'il exprime, suivant les cir- constances, les sentiments ordinaires du cœur humain 5.
1 Les Juifs étonnés disaient : « Comment connaît-il les Ecri- tures, lui qui n'a point fréquenté les écoles? » Jean, vu, i5.
' « Quelques-uns disaient : Est-ce que vraiment les autorités ont reconnu qu'il est le Christ? Mais celui-ci, nous savons d'où il est ; or, quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est. » Jean, vu, 25-27.
3 « Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : voilà un homme de bonne chère et buveur de vin. » Luc, vu, 34.
Saint Thomas fait, à ce sujet, la remarque suivante : « Il con- venait à la fin de l'Incarnation que le Christ ne menât pas une vie solitaire, mais qu'il vécût avec les autres hommes. Or, il est très convenable que celui qui vit avec d'autres se conforme à leur manière de vivre, d'après ces paroles de l'Apôtre (I Cor., ix, 22) : « Je me suis fait tout à tous. » C'est pourquoi il conve- nait que le Christ bût et mangeât communément comme le font tous les autres hommes. » S. Thom., III p., q. 40, a. 2.
4 « Et Jésus, fatigué de sa course, était assis au bord du puits. » Jean, iv, 6.
5 L'Evangile est rempli de faits où Jésus exprime des senti-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 79
Il a suivi la voie commune tracée à tous les hommes : Il a été petit enfant dans les bras de sa Mère et II s'est nourri de son lait ; sa consti- tution s'est fortifiée, sa taille s'est développée, ses années se sont succédées et, comme le reste des hommes, Il s'est acheminé graduellement vers l'âge mûr1. Quand II a commencé sa vie publique, Il s'est mêlé aux foules ; on L'a consi-
ments variés, tous conformes aux sentiments les plus naturels du cœur de l'homme. Il y a là une preuve frappante que son Hu- manité est bien de même nature que la nôtre. En voici quelques exemples. — Sa bonté et sa compassion pour les douleurs du cœur humain, dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm: « Lorsque le Seigneur l'eût vue, touché de compassion pour elle, il lui dit: Ne pleurez pas. » (Luc, vu, i3). — Sa joie à la pensée d'augmenter la foi de ses Apôtres : « Je me réjouis à cause de vous... afin que vous croyiez. » (Jean, xi, i5). — Sa sainte colère en face de la malice de ses ennemis, en même temps que sa compassion pour leur aveuglement : « Alors, les regardant avec colère, contristé de l'aveuglement de leur cœur, il dit à cet homme : Etends ta main. Il l'étendit, et sa main fut guérie. » (Marc, iii, 5). — Sa pitié pour les maux que le péché a apportés à l'humanité, et qui lui fait pousser un soupir au moment de guérir un sourd-muet : « Et levant les yeux au ciel, /'/ soupira et lui dit : Ephpheta, c'est-à-dire ouvrez-vous. » (Marc, vu, 34). — Son affection pour le jeune homme riche : « Or, Jésus, l'ayant regardé, l'aima. » (Marc, x, 21). — Son émotion intérieure, au tombeau de Lazare : « Jésus frémit en son esprit et se troubla. » (Jean, xi, 33). « Jésus donc, frémissant de nouveau en lui- même, vint au tombeau. » (Ibid., 38). — Sa tendre amitié pour son ami mort : « Et Jésus pleura. Et les Juifs dirent : Voyez comme il l'aimait. » (Jean, xi, 35, 36). — Sa compassion pour Jérusalem, qui va jusqu'aux larmes : « Et lorsqu'il fut proche, voyant la ville, il pleura sur elle. » (Luc, xix, 41).
1 Lire le Chapitre 11 de S. Luc.
80 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
déré de près, et s'il a accompli des choses mer- veilleuses et enseigné une doctrine céleste, Il Ta fait par des moyens humains. C'est un homme qu'on voyait de ses yeux, qui parlait un langage humain, qui traitait humainement avec ses sem- blables, qui respirait sans doute une immense bonté et manifestait une puissance extraordi- naire sur les esprits et les corps, mais cependant agissait en tout simplement et en pleine lumière. Aucun doute ne s'éleva jamais sur sa condition humaine. Quelques-uns attribuèrent bien à Sa- tan son pouvoir de faire des miracles1, mais ils n'en firent point pour cela un pur esprit et ils ne nièrent point son Humanité. On L'entendit se proclamer Dieu et Fils de Dieu, mais le grand obstacle à cette croyance était précisément que l'on ne voyait en Lui qu'un homme. C'est ce que Lui reprochent ses ennemis, en Le condamnant : « Car, toi qui es un homme, tu te fais Dieu -. » Les Juifs étaient d'autant plus excusables, à leurs yeux, d'adresser ce reproche au Sauveur, qu'ils L'avaient entendu affirmer publiquement, peu de temps auparavant, qu'il était vraiment homme, et que, ignorant encore le mystère de l'Union
1 « Les Pharisiens disaient : C'est par le prince des dénions qu'il chasse les démons. » Matth., ix, 34.
'- « Les Juifs lui répondirent : Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, et parce que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu. » Jean, x, 33.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS Si
hypostatique, ils ne pouvaient comprendre que quelqu'un puisse être à la fois Dieu et homme : « Maintenant, leur avait dit Jésus, vous cherchez à me mettre à mort, moi qui suis un homme et qui vous ai dit la vérité '. »
On connaissait sa condition de pauvre artisan et on la Lui jette à la face avec mépris- ; on savait son âge, et quand II fait allusion à Abraham avant qui II existait, on le Lui rappelle avec ironie5. On ne s'est jamais imaginé qu'il avait un corps d'emprunt, sans quoi on n'aurait pas cher- ché à Le lapider ' ni tenté de Le précipiter des hauteurs de Nazareth '. On Le voit bien dominer les éléments ,;, marcher sur les eaux 7, se rendre parfois invisible 8 et se transporter en un instant
1 Jean, viii, 40.
-' « N'est-ce pas là le charpentier, fils de Marie ? » Marc, vi, 3.
3 « Les Juifs lui dirent : Vous n'avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ! » Jean, viii, 57.
4 « Alors les Juifs ramassèrent de nouveau des pierres pour le lapider. » Jean, x, 3i.
•*' « Et s'étant levés, ils le poussèrent hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter en bas. » Luc, iv, 29.
6 « Alors il se leva, commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. » Matth., viii, 26.
7 « Ils virent Jésus marchant sur la mer. » Jean, vi, 19.
8 Lorsque les Juifs voulurent le lapider, lui « passant au mi- lieu d'eux, s'en alla » (Lie, iv, 3o). — Dans une autre circons- tance, le même fait se produisit, et le texte sacré nous dit que « Jésus se cacha et sortit du temple » (Jean, viii, 39). — Sui-
82 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
d'un lieu à un autre1 ; mais ces faits sont rares et aussitôt après on Le retrouve le même qu'aupa- ravant. On sent en Lui une vertu divine, mais dans un corps mortel. On Le voit et on Le croit tellement homme, qu'on n'ose Le proclamer Dieu ; on en ferait volontiers un roi, mais un roi humain dans un royaume terrestre -.
Lorsqu'il annonce le Mystère de son Eucha- ristie et qu'il déclare qu'il nous donnera sa chair à manger et son sang à boire', personne ne pense à méconnaître la réalité de son corps mortel ; tout au contraire, on s'éloigne de Lui, parce que cette manducation, incomprise encore dans son mode eucharistique, répugne et paraît une im- possibilité, précisément parce qu'on ne voit en Lui que le corps d'un homme ordinaire '.
vant certains exégètes, Jésus se rendait alors invisible ou, suivant d'autres, agissait directement sur les volontés et les paralysait pour qu'on ne lui fît aucun mal.
1 Lorsque Jésus, après la multiplication des pains, vint de Tibériade à Capharnaùm, les Apôtres l'aperçurent marchant sur les eaux, et la foule étonnée lui dit : « Maître, comment êtes- vous venu ici? » Jean, vi, 25.
2 « Jésus, sachant qu'ils allaient venir l'enlever pour le faire roi, s'enfuit de nouveau. » Jean, vi, i5.
3 « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous... Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. » Jean, vi, 54, 56.
4 « Les Juifs disputaient entre eux, disant : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? ... Beaucoup dirent :
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 83
Oui, Jésus est vraiment Homme comme II est vraiment Dieu, et c'est ce qui Le rend si beau et si adorable. Sa Divinité paraît plus aimable parce qu'elle est renfermée dans son Humanité, son Humanité est adorable parce qu'elle est unie à sa Divinité. Ce Dieu que nous adorons et que nous aimons n'habite pas des hauteurs inaccessibles, Il vit au milieu de nous ; cet Homme qui s'est fait notre frère et qui vit de notre vie n'est pas seule- ment un homme, mais un Dieu-Homme en qui nous adorons et la perfection infinie de Dieu et la réalité de la nature humaine élevée à la di- gnité divine '.
Cette parole est dure, qui peut l'écouter?... — De ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ils n'allaient plus avec lui. » Jean, vi, 53, 61, 67.
1 « Toute la plénitude de la Divinité habite corporelletnent en lui. » Col., ii, 9.
Voici comment, d'après Saint Thomas, il faut entendre ce pas- sage de Saint Paul. « La grâce (c'est-à-dire le don gratuit de Dieu qui consiste à être uni à la personne divine) appartient à toute la nature humaine qui se compose d'une âme et d'un corps. C'est en ce sens qu'on dit que la plénitude de la divinité a habité corporellement dans le Christ ; parce que la nature divine a été unie non seulement à l'âme, mais encore au corps.
« D'ailleurs on pourrait dire aussi que, d'après Saint Paul, la divinité a habité dans le Christ corporellement, c'est-à-dire qu'elle n'y a pas été à l'état d'ombre, comme elle a habité dans les sacrements de l'ancienne loi, au sujet desquels l'Apôtre ajoute qu'ils sont « l'ombre des choses futures, au lieu que le Christ est le corps » ; selon qu'on oppose le corps à l'ombre. » S. Tho.m., III p., q. 2, a. 10, ad. 2.
Ce que le même saint Docteur dit dans un autre ouvrage
84 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Jésus semble avoir eu particulièrement à cœur de ne point séparer dans ses enseignements cette double réalité divine et humaine qui Le cons- titue le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. S'il insiste sur sa Divinité, Il rappelle fréquemment aussi sa condition humaine ; on dirait qu'il se plaît à s'appeler le Fils de l'homme, comme à se proclamer le Fils de Dieu '. « Le Fils de l'homme, dit-Il, est venu chercher et sauver ce qui était perdu - » ; « Il est venu pour donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre ! ». Son pouvoir est illimité sur les corps et sur les âmes : « Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pou- voir sur la terre de remettre les péchés : lève-toi, dit-Il au paralytique, prends ton lit et retourne en ta maison '. »
complète l'explication qu'il vient de donner. « La divinité ne s'adjoint pas à l'âme et au corps par manière de forme, ni par manière de partie, car cela est contraire à la perfection divine, (l'est pourquoi il ne se constitue pas une nature de la divinité, de l'âme et du corps ; mais la nature divine, en elle-même entière et pure, a revêtu d'une certaine manière, incompréhen- sible et ineffable, la nature humaine composée de corps et d'âme ; ce qui est un acte de sa puissance infinie. » S. Thom., Op. 2, c. 211.
1 Nous avons relevé, dans le Saint Evangile, quarante-six passages où Jésus fait allusion au Fils de l'homme. Quel ensei- gnement et quel sujet de méditation !
2 Luc, xix, 10.
3 Matth., xx, 28.
4 Id., ix, 6.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 85
A la fin de sa vie, Il annonce sa prochaine glorification : « L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié ' ». Mais auparavant ïl devra souffrir : « Comme il est écrit du Fils de l'homme, il faudra qu'il souffre beaucoup et qu'il soit rejeté avec mépris-. » Il passera même par la plus noire des trahisons : « Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme 3 » ; trahi- son qui mérite un châtiment éternel : « Malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi4 ». Ses humiliations toutefois ne l'empêcheront pas de régner dans la gloire : « Vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite de la Majesté de Dieu et venant sur les nuées du ciel ' ». Et cette gloire éternelle, commune en Jésus à sa Divinité et à son Humanité, sera partagée par- le Père et le Fils dans les siècles des siècles : « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié et Dieu est glorifié en Lui'' ».
Mettons notre vie à l'unisson de notre foi ; confessons Jésus Dieu et Homme ; cherchons à pénétrer dans les profondeurs de cet adorable Mystère et appliquons-nous à marcher sur les
1 Jean, xu, 2j.
- Marc, ix, i i .
:i Luc, xxii, 48.
1 Matth., xxvi, 24.
5 Ibid., 64.
8 Jean, xiii, 3l.
86 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
traces de Celui qui ne s'est fait Homme que pour faire de nous des imitateurs de ses vertus et des héritiers de sa gloire '.
V. — Jésus est homme : sa mort le confirme
Si par impossible on pouvait douter de l'Huma- nité de Jésus, en Le contemplant pendant sa vie, sa mort viendrait bien vite dissiper toute incer- titude. Jésus avait mené la vie ordinaire que mènent tous les hommes ; Il devait donc arriver, Lui aussi, au terme fatal de toute vie humaine : la mort. Ses années s'étaient ajoutées les unes aux autres, et plus II vivait plus II s'acheminait vers la fin de son existence terrestre. Il devait mourir ! Et c'est à ce moment suprême, qui ter- mine sa vie, qu'il faut donner rendez-vous aux hérétiques qui oseraient nier la réalité de l'Hu- manité du Sauveur.
Un corps qui souffre, un sang qui coule, une voix qui s'éteint, une vie qui s'épuise, un cœur qui s'arrête, un dernier soupir qui fait d'un être
1 « Vous n'avez pas reçu l'esprit de servitude, mais vous avez reçu l'Esprit de l'adoption des enfants... Si nous sommes en- fants, nous sommes aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéri- tiers du Christ, pourvu que nous souffrions avec lui, afin d'être glorifiés avec lui. >• Rom., viii, i5, 17.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 87
vivant un cadavre : voilà des signes incontes- tables de l'humain qui s'allie au divin dans la Personne de l'Homme-Dieu. Il faudrait n'avoir pas suivi Jésus sur le chemin du Calvaire ; il faudrait tout ignorer des scènes douloureuses et sanglantes de sa Passion et n'avoir pas vu disparaître dans un épuisement général cette vie du divin Crucifié, laissant la place à la mort qui l'envahit, pour pouvoir douter un seul instant que Jésus fut réellement Homme.
Lorsque le grand Prophète marquait son pas- sage par les miracles qu'il semait à pleines mains, lorsque le Prédicateur de l'Evangile sub- juguait les foules par l'ascendant de sa parole et la sublimité de sa doctrine, lorsque l'Envoyé du Seigneur était triomphalement acclamé par la multitude, on était porté à voir en Lui plutôt le côté divin que le côté humain. Mais lorqu'on Le verra accablé de tristesses mortelles, de dégoûts insondables et de douleurs indicibles, comme dans son agonie ; lorsqu'on Le considérera ba- foué et meurtri de coups, couronné d'épines, ployant sous le poids de sa croix et suspendu au gibet de son supplice ; lorsqu'on n'entendra plus tomber de ses lèvres que des paroles entrecou- pées ; lorsque les angoisses suprêmes, rompant leurs digues sous la pression intense de la dou- leur, laisseront échapper ce cri d'infinie souf-
88 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
franco et de mortelle agonie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ' ? » ; lorsque tout s'éteindra, de cette vie de Thau- maturge, dans l'impuissance totale de l'agoni- sant et dans la froideur glaciale de la mort : non, non, on ne pourra douter qu'il est Homme.
Sans oublier les preuves éclatantes qu'il nous a données de sa Divinité, nous serons forcés de reconnaître qu'il n'y avait en Lui rien de fictif, que le corps qu'il avait pris était bien un corps matériel animé par une âme humaine, que ce corps et cette âme étaient sujets à la souffrance et destinés à la suprême douleur de la séparation opérée par la mort '-'.
C'est bien le temps de dire avec l'Apôtre, que Jésus nous a été assimilé en toutes choses, sauf le péché1. 11 a pris de notre nature humaine tout
1 Matth., xxvii, 46.
'-' « Afin que le Christ, dit Saint Thomas, satisfît pour les pé- chés du genre humain, qu'il fit croire à son Incarnation, et qu'il fût pour tous les hommes un exemple de patience, il a été convenable qu'il prît un corps soumis aux faiblesses et aux défauts de l'humanité. » S. Tho.vi., III p., q. 14, a. 1.
« Dieu, dit Saint Paul, a envoyé son Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché. » (Rom., mu, 3). « Or, la chair du péché, ajoute Saint Thomas, est dans une condition telle qu'elle supporte nécessairement la mort et les autres souffrances de cette nature. » Ibiu., a. 2.
'■'■ « Il a connu comme nous toutes sortes d'épreuves, hormis celle du péché. » Hébr., iv, |5.
DEUX .NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 89
ce qui Lui permettait de vivre et tout ce qu'il Lui fallait pour mourir. Il a fait couler dans ses veines un sang qui Lui conservait la vie et dont la disparition devait Lui causer la mort. Il s'est créé une âme qui a animé son corps tout le temps nécessaire à l'accomplissement de sa mis- sion sur la terre, et qui l'a ensuite abandonné pour un moment, lorsque l'heure fut venue de changer sa vie du temps en une vie éternelle.
Aussi réellement que Jésus est Dieu, aussi réellement II est Homme. Rendons à l'Homme- Dieu, adorable dans son Humanité comme dans sa Divinité, nos éternels hommages d'adoration et d'amour, et bénissons-Le de nous avoir révélé quelque chose de cet insondable Mystère de son Incarnation.
VI. — L'Union hypostatique
La lumière est laite pour nous; nous croyons plus fermement que jamais que Jésus est Dieu et Homme tout ensemble. Mais essayons de com- prendre comment a pu s'opérer ce Mystère de l'union de la Divinité avec l'Humanité.
La Divinité et l'Humanité en Jésus sont natu- rellement distinctes, mais non en ce sens qu'elles sont indépendantes l'une de l'autre ; au contraire,
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et quoiqu'elles ne se compénètrent pas au point de perdre leur identité, elles sont intimement et étroitement unies ', comme le sont le corps et l'âme dans le composé humain -'. Elles sont néces-
1 C'est ce qui fait dire à Saint Bernard que c'est l'union la plus grande que nous puissions concevoir après celle des trois Personnes divines. « Au sommet de toutes les unions il faut mettre cette unité de la Trinité par laquelle trois Personnes sont une même substance, et aussitôt après cette unité par laquelle trois substances (c'est-à-dire le corps, l'âme, la divinité) sont une seule Personne. » De consid., L. v, c. vin, n. 19.
2 « Nous ne trouvons rien parmi tous les êtres créés, affirme Saint Thomas, qui ressemble autant à l'union du Verbe à la nature humaine que l'union de l'âme et du corps. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 41.
Ce n'est pas à dire toutefois que ces deux unions sont abso- lument identiques, car l'union des deux natures dans le Verbe Incarné est une union particulière et unique, qui dépasse l'union pourtant si étroite de l'âme et du corps. C'est encore Saint Thomas qui nous l'enseigne. « L'unité de la Personne divine est une unité plus grande que l'unité de la personne et de la nature en nous. C'est pourquoi l'union de l'Incarnation est plus grande que l'union du corps et de l'âme en nous. » S. Thom., III p., q. 2, a. 9, ad 3.
Pour mieux saisir encore la nature de ce mystère, voyons brièvement en quoi Y Union hypostatique ressemble à l'union de l'âme et du corps, et en quoi elle en diffère. Le Docteur angélique nous en donnera l'intelligence.
Voici en quoi ces deux unions se ressemblent. — « Quoique l'homme, dit-il, soit composé de l'âme et du corps, l'âme paraît en lui plus importante que le corps auquel elle est attachée et duquel elle se sert pour les opérations qui lui sont propres. — De même, dans l'union de Dieu avec la créature, ce n'est pas la nature humaine qui attire à elle la divinité, mais bien Dieu qui prend la nature humaine, non pas toutefois pour la chan- ger en nature divine, mais pour l'attacher à Dieu ; et il se saisit de telle sorte de l'âme et du corps, qu'ils sont comme
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saires l'une à l'autre, puisque c'est précisément leur union qui constitue l'Homme-Dieu. Cette union est tellement substantielle * et chacune des
l'âme et le corps de Dieu, — comme les parties du corps qu'elle prend sont en quelque sorte les membres de cette même âme. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
Dans un autre Opuscule, il dit encore : « Bien que l'on ne doive pas dire que le Christ est un composé de la divinité et de l'humanité, cependant par l'humanité qu'il a prise et par l'union du Fils de Dieu avec l'homme, il y a en lui deux natures en une seule Personne divine ; de même que par le composé de l'âme et du corps, il y a dans l'homme deux natures, la nature corporelle et la nature spirituelle. Aussi, disons-nous dans le symbole de Saint Athanase : « Comme l'âme raisonnable et la chair sont un seul homme, ainsi Dieu et l'homme sont un seul Christ. » S. Thom., Op. 58, c. 8.
Voici maintenant en quoi elles diffèrent. — « Quoique l'âme soit plus parfaite que le corps, elle ne possède pourtant pas en elle toute la perfection de la nature humaine, car le corps se joint à elle de telle sorte que de leur union résulte la nature humaine complète, dont les diverses parties sont l'âme et le corps. — Dieu, au contraire, est tellement parfait dans sa nature, qu'il est impossible d'y ajouter ; ce qui fait que Dieu ne peut pas s'unir à une autre nature de manière que de cette union il résulte une nature commune ; ceci répugne à la per- fection de la nature divine, toute portion étant d'elle-même imparfaite. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
1 « L'union est substantielle, non point en ce sens que les deux natures n'en forment plus qu'une, mais parce qu'elles s'unissent dans une seule hypostase, qui est celle du Fils de Dieu. » S. Jean Damasc, De Fide orthod., L. m, c. 3.
« La foi catholique ne dit pas que l'union de Dieu et de l'homme s'est faite selon l'essence ou la nature, ni par acci- dent, mais par un mode intermédiaire selon la subsistance ou Yhypostase. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6.
« De ce que le Verbe a préexisté éternellement, dit ailleurs Saint Thomas, il ne s'ensuit nullement que la nature humaine
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deux natures est si également nécessaire dans ce Mystère, que Jésus n'est pas plus Dieu qu'il n'est Homme ni plus Homme qu'il n'est Dieu ' ; aussi est-Il divinement adorable dans son Humanité comme dans sa Divinité. Nous le comprendrons mieux après les explications qui vont suivre.
Jésus est Dieu, mais II n'est pourtant pas à Lui seul toute la Très Sainte Trinité. Il en est la deuxième Personne, réellement distincte des deux autres; mais II en a toutes les perfections et tous les attributs. Il possède la nature divine au même titre que le Père et le Saint-Ksprit. Il n'est ni plus ni moins parfait, mais II l'est autant; ni plus ni moins nécessaire, ni plus ni moins éternel, mais nécessaire et éternel autant que les
lui a été ajoutée par accident. Le Verbe a pris la nature humaine pour être vrai homme ; or. être homme, c'est être dans le genre de la substance. Si donc l'hypostase du Verbe doit être homme à son union avec la nature humaine, cela ne lui est pas arrivé accidentellement ; car les accidents ne sont pas Xètre substan- tiel. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 49.
1 C'est en vertu du fait, que les propriétés des deux natures en Jésus se rapportent au même principe incommunicable, que Ton attribue à Jésus, en tant que Verbe Incarné, des titres et des actions qui n'appartiennent en propre qu'au Fils de Dieu. Saint Paul nous dit que « tout a été fait par lui » (Col., i, 16) ; que « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rom., vin, 32). Jésus lui-même avait dit avant Saint Paul : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique » (Jean, 111, 16) ; il répète « qu'il ne fait qu'un avec son Père » (Jean, x, 3o, etc.) ; et, dans les nombreux pas- sages où il parle du Fils de l'homme, il l'identifie à tout instant avec le Fils de Dieu.
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deux autres Personnes. Il est de l'essence de la nature divine d'être commune dans cette excel- lence et cette perfection aux trois Personnes de l'adorable Trinité, sans pour cela les confondre ni leur enlever leur personnalité propre.
Par analogie, on peut dire qu'il en est ainsi dans la nature humaine. Tous les hommes sont distincts les uns des autres, mais tous font partie essentiellement de l'humanité. La nature hu- maine, c'est-à-dire les caractères essentiels qui constituent l'humanité dans chaque créature rai- sonnable, est indifférente en soi à être person- nifiée dans tel ou tel individu ; mais elle est la même néanmoins dans tous les hommes, comme la nature divine est la même dans les trois Per- sonnes divines. C'est la réception de cette nature dans un suppôt, comme on dit en philosophie, qui constitue la personnalité de chacun '. Une
1 Voici l'explication qu'en donne Saint Thomas. « Dans les choses composées de matière et de forme, il est nécessaire que le suppôt diffère de l'essence ou de la nature, parce que l'essence ou la nature ne comprend que ce qui est strictement renfermé dans la définition de l'espèce. Ainsi, X humanité comprend en soi tout ce qui entre dans la définition de l 'homme, et n'ex- prime que les qualités nécessaires pour le constituer. Mais la matière individuelle n'entre pas avec tous les accidents qui V individualisent dans la définition de l'espèce. Ainsi, dans la définition de l'homme, on ne fait entrer ni les chairs, ni les ossements, ni la couleur blanche ou noire, ni d'autres accidents de cette nature. Par conséquent la chair, les os et les autres accidents qui déterminent la matière en particulier ne sont pas
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fois la personnalité ainsi établie, l'individualité est complète et déterminée ; de sorte qu'il ne peut pas y avoir deux suppôts et par conséquent deux personnes dans un même individu.
Or, Jésus, le Verbe de Dieu, voulant s'unir à
i
l'humanité, en a pris la nature commune à tous les hommes1. Mais II existait déjà avant de s'in- carner 2, Il était la deuxième Personne de la
compris dans l'humanité, quoiqu'ils soient renfermés dans ce qui constitue Y existence de l'homme.
« D'où l'on voit que Xhomme a en lui quelque chose que n'a pas X humanité ; et c'est pour ce motif que l'homme et l'huma- nité ne sont pas absolument la même chose. L' humanité est la partie formelle de l'homme, parce que les principes qui la défi- nissent sont dans un rapport formel avec la matière qui les individualise. » S. Thom., I p., q. 3, a. 3.
1 « Aucune des choses que Dieu a mises dans notre nature n'a manqué à la nature humaine que le Verbe de Dieu a prise. » S. Thom., III p., q. 9, a. 4.
Saint Paul exprime la même pensée, quand il dit : « Jésus- Christ s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur, en se rendant semblable aux hommes et en se faisant connaître comme homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. » Phil., 11, 7.
Sur le texte de l'Apôtre cité précédemment, que : « Dieu a envoyé son Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché» (Rom., vin, 13), Saint Thomas dit encore : « Il a reçu toutefois la nature humaine sans le péché, avec la pureté qu'elle avait dans Y état d'innocence. » S. Thom., III p., q. 14, a. 3. — Car, comme l'observe Saint Augustin, le Christ est venu d'en haut, c'est-à-dire de la hauteur que la nature humaine a eue avant le péché du premier homme.
2 « Le Fils de Dieu, comme s'exprime Saint Thomas, a pris la nature humaine dans l'individu, mais cet individu dans lequel elle a été prise n'est pas autre chose que le suppôt incréé qui
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 95
Sainte Trinité, incapable de rien perdre ni de rien diminuer de ce qu'il est nécessairement et de toute éternité : c'est à ce titre et dans sa perfection essentielle qu'il descend dans l'huma- nité1. Il peut s'unir la nature humaine, et II la prend ; mais, existant déjà comme être parfait, Il la reçoit dans sa Personne divine à l'exclusion de tout suppôt humain - ; autrement, il y aurait
est la Personne du Fils de Dieu. » S. ïhom., III p., q. 4, a. 2, ad 1.
« Le Verbe de Dieu a eu de toute éternité l'être complet, selon l'hypostase ou la personne. Dans le temps la nature hu- maine lui est advenue, non qu'il l'ait prise pour ne former qu'un seul être selon la nature (comme le corps est uni à l'âme dans le même être), mais pour ne former qu'un seul être selon l'hypostase ou la personne. C'est pourquoi la nature humaine n'est pas unie au Fils de Dieu accidentellement. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6, ad 2.
4 « On dit que le Christ est descendu du ciel de deux ma- nières : 1" En raison de la nature divine ; ce qui ne signifie pas que cette nature a cessé d'exister dans le ciel, mais parce qu'elle a commencé d 'être ici-bas d 'une manière nouvelle, c'est-à-dire selon la nature qu'elle a prise, d'après ces paroles de Saint Jean (m, 13) : « Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui en est descendu, le Fils de l'homme qui est dans le ciel. » — 2° En raison du corps ; non parce que le corps du Christ est descendu du ciel substantiellement, mais parce qu'il a été formé par la vertu céleste, c'est-à-dire par X Esprit-Saint. » S. Thom., III p., q. 5, a. 2, ad 1.
2 En parlant de l'assomption de la nature humaine, dans le Mystère de l'Incarnation, Saint Thomas explique comment le Verbe Incarné n'a pas pu prendre la personne humaine. « On dit qu'une chose est assumée, parce qu'elle est prise par une autre. Par conséquent ce que l'on prend doit être préalablement conçu avant l'assomption, comme ce qui est mû localement se
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en Lui deux personnes, ce qui ne peut exister1. Outre que cette coexistence de deux personnes dans le même sujet est impossible, la Personne en Jésus doit être nécessairement divine et non humaine : premièrement, parce que Jésus ne peut pas cesser d'être ce qu'il est nécessaire- ment ; secondement, parce que c'est Dieu qui s'est fait Homme et non pas l'Homme qui s'est fait Dieu. Avant de s'incarner, Jésus n'existait pas en tant qu'Homme; et c'est en tant que Dieu, c'est-à-dire possédant la nature divine dans une Personne divine distincte, qu'il est venu s'asso- cier la nature humaine ; ce qui explique qu'il y a en Jésus deux natures, la nature divine et la
conçoit préalablement avant le mouvement. Or, la personne ne se conçoit pas clans la nature humaine préalablement avant l 'assomption, mais elle en est plutôt le terme. Car si on l'y concevait préalablement, il faudrait ou qu'elle fût détruite, et alors ce serait en vain qu'elle aurait été prise : ou qu'elle sub- sistât après l 'union, et dans ce cas il y aurait deux personnes, l'une qui prend et l'autre qui est prise : ce qui est erroné. Il en résulte donc que le Fils de Dieu n'a pris d'aucune manière la personne humaine. » S. Thom., III p., q. 4, a. 2.
1 « On ne peut donner à la nature humaine dans le Christ le nom d'hypostase ou de personne, parce qu'elle est possédée par une substance supérieure qui est le Verbe de Dieu. Le Christ, par l'unité d'hypostase ou de personne est donc un seul être ; on ne peut pas dire qu'il soit deux. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
« S'il y a deux suppôts en Jésus-Christ, il s'ensuit qu'il est absolument deux. Cela détruit Jésus-Christ, puisque tout être existe en tant qu'il est un. Ce qui n'est pas absolument un n'est donc pas absolument un être. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 38.
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nature humaine, dans l'unité de Personne, la Personne divine.
Ces deux natures, tout en s'unissant de la sorte, ne se perfectionnent pas mutuellement ; mais c'est la nature divine seulement qui per- fectionne la nature humaine, en lui communi- quant sa personnalité '. Elles restent néanmoins
1 En effet, de ce que la nature humaine en Jésus n'a pas de suppôt propre ou de personne humaine, il ne faudrait point en conclure qu'elle est, pour cela, amoindrie ; mais, tout au con- traire, elle est divinement anoblie par son union à la Personne du Fils de Dieu.
« La nature qui a été prise, dit excellemment Saint Thomas, n'est pas privée de sa personnalité propre parce qu'elle manque de quelque chose de ce qui appartient à la perfection de la na- ture humaine, mais elle en est privée, au contraire, parce qu'elle a quelque chose de plus qui est au-dessus de la nature hu- maine. Ce surcroît est son union avec la Personne divine. » S. Thom., III p., q. 4, a. 2, ad 2.
Dans une question précédente, il s'était servi d'une compa- raison fort simple pour exprimer la même pensée et pour faire comprendre, en outre, que le Verbe n'avait subi aucun chan- gement par son union avec la nature humaine. « La nature humaine, dit-il, est assimilée dans le Christ à un habit (ha- bitai), c'est-à-dire à un vêtement ; non quant à l'union acciden- telle, mais dans le sens que le Verbe est vu par la nature humaine, comme l 'homme par le vêtement ; et encore parce que c'est le vêtement qui change, car on le forme sur la figure de celui qui le revêt ; au lieu que celui-ci ne change pas de forme pour le vêtement. — De même la nature humaine, prise par le Verbe de Dieu, a été améliorée ; mais le Verbe de Dieu n'a pas changé. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6, ad 1.
Saint Augustin dit, dans le même sens, que « le Fils de Dieu s'est anéanti en prenant la forme de serviteur, mais il n'a pas perdu la plénitude de la forme de Dieu. »
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distinctes et incommunicables, sans quoi il fau- drait admettre qu'elles sont absorbées l'une par l'autre, ce qui évidemment ne peut être ' : si la nature humaine était absorbée, Jésus ne serait plus Homme et par conséquent ne pourrait plus souffrir ; si c'était, au contraire, la nature divine, Jésus ne serait plus Dieu, car la nature divine est immuable.
De même donc que la nature humaine n'est pas absorbée en chaque homme, au point de disparaître, mais que, en tant que commune et universelle, elle est distincte de la personne dans laquelle elle est déterminée et concrétée ; ainsi, en Jésus, les deux natures sont intimement unies à la même Personne, sans se confondre ni se détruire ; avec cette différence que la Personne s'identifie entièrement avec la nature divine, tandis qu'elle communique sa propre subsistance et sa propre existence à la nature humaine.
1 « Dans l'union de Dieu avec l'homme, quant à la personne, la propriété de chaque nature est restée sauve, en sorte que la nature divine n'a rien perdu de son excellence, et la nature humaine n'a pas été élevée de manière à être transportée hors des limites de son espèce. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 55.
Le saint Docteur dit encore plus expressément ailleurs : « Le Verbe de Dieu a pris la nature humaine qui est composée de l'âme et du corps, de telle sorte cependant que l'un ne passe pas dans l'autre, et que des deux natures il n'en résulte pas non plus une seule nature, mais qu'après leur union elles demeurent distinctes quant aux propriétés de leur nature. » S. Thom., Op. 3, c. 6,
DEUX NATURES ET LNE PERSONNE EN JÉSl'S 99
C'est en cela que consiste le Mystère de l'Union hypostatique, mot grec qui signifie personnelle. Cette union est une union physique et non pas simplement morale, une union réelle du corps et de l'âme de Jésus à la Personne du Verbe. En tant que Verbe Incarné, Jésus ne se peut pas comprendre sans cette union étroite et substan- tielle, qu'il a faite indissoluble et éternelle au point que, lorsqu'il mourra, le Verbe restera uni à l'âme de Jésus descendant aux enfers comme à son corps reposant dans le tombeau '.
I « Comme avant la mort du Christ, dit le Docteur angélique, sa chair a été unie selon la personne et l'hypostase au Verbe de Dieu ; de même elle est restée unie après, de manière que l'hy- postase du Verbe de Dieu et du corps du Christ n'était pas autre après sa mort. » S. Thom., III p., q. 5o, a. 2.
« L'âme, continue-t-il dans l'article suivant, a été unie au Verbe de Dieu plus immédiatement que le corps et avant lui, puisque le corps a été uni au Verbe de Dieu par l'intermédiaire de l'âme. Par conséquent, puisque le Verbe de Dieu n'a pas été séparé du corps du Christ pendant sa mort, il l 'a été encore beau- coup moins de l 'âme. Ainsi, comme on dit du Fils de Dieu, ce qui convient au corps séparé de l'âme, qu'il a été enseveli ; de même, dans le Symbole, on dit aussi de lui qu'il est descendu aux en/ers, parce que son âme séparée de son corps y est des- cendue. » Ibid., a. 3.
II est utile de faire remarquer, afin d'avoir sur ce point capi- tal de Y Union hypostatique des notions très exactes, que Saint Thomas, en disant, ci-dessus, que « l'âme a été unie au Verbe de Dieu avant le corps », ne prétend point parler d'une priorité de temps mais seulement de nature ; car, dans l'Incarnation, l'âme et le corps ont été pris simultanément par le Verbe. Lui- même l'affirme expressément. Après avoir démontré qu'il n'y a pas de nature humaine sans l'union de l'âme et du corps, il
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Il est donc juste de dire que Jésus est un, non par confusion de natures mais par unité de Per- sonne ; c'est-à-dire, qu'à sa nature divine, qui est
prouve que cette union a nécessairement été instantanée dans la conception du Verbe incarné, à cause du principe d'une vertu infinie qui est l'Esprit-Saint. Citons deux passages, à l'appui.
« La chair n'a pas dû être prise avant d'être une chair hu- maine : ce qui a lieu à l'avènement de l'âme raisonnable. Ainsi, comme l'âme n'a pas été prise avant la chair, parce qu'il est contre sa nature d'exister avant d'être unie au corps, de même la chair n'a pas dû être prise avant l'âme, parce que le corps humain n'existe pas avant d'être animé par une âme raison- nable. » S. Thom., III p., q. 6, a. 4.
« Le corps du Christ ayant été parfaitement disposé instan- tanément, à cause de la vertu infinie de son principe actif, il s'ensuit qu'il a reçu immédiatement sa forme parfaite, c'est-à- dire une âme raisonnable. » S. Thom., III p., q. 33, a. 2, ad 3.
Dans un autre endroit. Saint Thomas montre l'inconvenance qu'il y aurait eue à ce que le Verbe ne se fût pas uni, dès le premier instant de sa conception, à un corps animé. « Il n'au- rait pas été convenable que le Verbe, qui est la source et l'ori- gine de toutes les perfections et de toutes les formes, se fût uni à un être informe et dont la nature n'était pas encore parfaite. Or, avant l'animation tout ce qui est produit comme corps est informe et n'est pas encore parfait dans sa nature. // ne conve- nait donc pas que le Verbe de Dieu s'unît à un corps qui n'était pas encore animé ; et par conséquent il fallut que, dès le pre- mier instant de sa conception, l'âme fût unie au corps. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
Ces explications étant données, ajoutons, comme le dit égale- ment le saint Docteur dans le premier passage précité, que le Verbe néanmoins s'est uni au corps par l'intermédiaire de l'âme, l'âme étant la forme du corps, et, par là même, la cause formelle qui le constitue. « Puisque l'âme tient le milieu par sa noblesse entre Dieu et la chair et qu'elle est en quelque sorte la cause de l'union de la chair avec le Fils de Dieu, on doit reconnaître que le Fils de Dieu a pris la chair humaine par le moyen de l'âme. » S. Thom., III p., q. 6, a. 1.
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celle de sa Personne, le Fils de Dieu joint la nature humaine, et que la même Personne sou- tient les deux natures. Ajoutons que s'il y avait deux personnes en Jésus, il n'y aurait pas de rédemption ; car la Personne divine n'aurait pas pu souffrir et mourir, et la personne humaine n'aurait pas offert une satisfaction suffisante et proportionnée à nos péchés.
Pour compléter ces notions générales sur la dualité de natures et l'unité de Personne en Jésus, voyons pourquoi c'est la deuxième Per- sonne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée de préférence aux deux autres. Une remarque s'impose tout d'abord. Nous entrons ici sur un terrain encore plus sacré ; tant qu'il s'agit de constater des faits ou d'attribuer des qualités essentielles en harmonie avec la nature des per- sonnes ou des actes qu'elles posent, les éléments de réflexion et de raisonnement sont plus faciles à trouver ; mais lorsqu'on cherche à pénétrer dans les intentions et les mobiles intimes qui en ont motivé l'action, les suppositions entrent davantage en ligne de compte dans nos appré- ciations. Or, de même que dans le Mystère de l'Incarnation, tout en déduisant du fait lui-même plus d'un motif capable d'éclairer notre foi, nous ne pouvons cependant sonder toutes les raisons
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les plus secrètes de la Divinité ; ainsi lorsqu'il est question du choix de la Personne qui doit s'incarner, nous pouvons l'expliquer bien moins par une connaissance exacte des intentions di- vines que par des raisons de convenance. Ces raisons néanmoins ne sont pas sans fondement, et elles sont de nature à aider notre piété.
11 convenait que ce fut le Verbe qui s'incarnât, d'abord à cause de la signification du nom qu'il porte. Le Verbe veut dire parole ; or, de même qu'en nous la pensée s'unit à notre voix qui la transmet exactement, ainsi le Verbe, la Parole du Père, s'unit à l'humanité pour manifester la Divinité ; et également, de la même manière que notre pensée reste entière en notre esprit et que, transmise par notre voix, elle se communique aux autres qui la possèdent à leur tour, la Divi- nité reste entière dans le Verbe quoique réelle- ment communiquée à l'humanité.
En second lieu, le Verbe est l'image parfaite du Père, comme l'homme est l'image imparfaite de Dieu ; il était, dès lors, naturel que Celui qui est la ressemblance vivante et éternellement en- gendrée du Père s'unit à l'humanité '. Le Verbe
1 « Le Verbe de Dieu, dit Saint Thomas, qui est son concept éternel, est la ressemblance exemplaire de toute la création. C'est pourquoi, comme les créatures ont été établies dans leurs propres espèces par la participation de cette ressemblance, de même il a été convenable que la créature fut réparée, relative-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 103
étant, en outre, le Fils unique de Dieu, Il venait, en s'incarnant, nous rendre ses cohéritiers et nous faire participer à sa filiation divine l. Nous savons par l'Evangile que la deuxième Personne est celle par laquelle tout a été fait, omnia fier ipsum facta sunt - ; il convenait donc qu'elle rele- vât les créatures, ouvrage de ses mains3. Enfin, le Verbe est l'objet des éternelles complaisances du Père ; il s'ensuit que ses réparations devaient naturellement lui être particulièrement agréables et que nous ne pouvions avoir un médiateur plus éloquent auprès de Dieu.
Quel amour ne devons-nous pas au Verbe éter- nel qui a daigné entrer ainsi dans notre humanité et se substituer à nous pour expier nos péchés et nous rendre à l'amitié de Dieu ! Et comme nous devons adorer la Sagesse divine dans le choix qu'elle a fait de la Personne du Verbe !
ment à sa perfection éternelle et immuable, par l'union du Verbe avec elle. » S. Thom., III p., q. 3, a. 8.
1 « Il était naturel que la filiation adoptive et gratuite nous fût rendue par celui qui est le Fils naturel. Nous sommes ainsi héritiers par grâce avec celui qui est héritier par nature. » Ibid.
2 Jean, i, 3.
3 « La première création s'est faite par la puissance de Dieu le Père, au moyen du Verbe. Par conséquent la création nou- velle a dû être faite aussi par la puissance du Père, au moyen du Verbe, pour qu'elle répondît à la première, d'après ces pa- roles de l'Apôtre (II Cor., v, 19) : « C'est Dieu qui, par Jésus- Christ, a réconcilié le monde avec lui. » S. Thom., III p., q. 3, a. 8, ad 2.
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Ces quelques explications assez simples don- nent un sens plus clair et plus exact à l'idée du Verbe Incarné. C'est bien le Verbe éternel de Dieu, ne cessant ni ne pouvant cesser d'être ce qu'il est éternellement, qui, dans le temps, s'allie à l'humanité dont II prend la nature pour se l'unir indissolublement dans sa Personne divine1.
Ce que Jésus s'unit ainsi substantiellement participe à ses divines perfections et partage tous ses droits aux hommages, à l'adoration et à l'amour de ses créatures. Quoique l'on dis- tingue en Jésus sa nature divine et sa nature humaine, ces deux natures coexistant dans la même Personne, tous les devoirs rendus à la Personne le sont en même temps aux deux na- tures ; et c'est pourquoi tout est adorable et aimable en Jésus, tant en sa qualité d'Homme qu'en sa qualité de Dieu -.
1 « La divinité et l'humanité sont unies inséparablement dans la Personne de Jésus-Christ, et tout ce qu'il possède par nature comme Dieu, il le possède par grâce comme homme. » S. Thom., Op. 62, c. I.
- « Comme on peut appliquer à chaque suppôt d'une nature quelconque les choses qui conviennent à la nature dont il est le suppôt, et comme dans le Christ il n'y a qu'un suppôt pour la nature divine et pour la nature humaine, il est clair que l'on peut attribuer à ce suppôt de l'une et l'autre nature, ce qui regarde la nature divine comme ce qui regarde la nature hu- maine ; comme, par exemple, que le Fils de Dieu est éternel, que le Fils de Dieu est né d'une vierge. Nous pouvons également
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 100
Cette assomption de l'humanité élevée jusqu'à la Divinité, la nature humaine devenant dans le Verbe Incarné une partie intégrante et substan- tielle de Lui-même, destinée à Lui demeurer éternellement unie : quelle conception sublime, quel adorable Mystère !
Oui dira l'amour avec lequel les deux natures, en Jésus, s'unissent et se livrent l'une à l'autre ! Quelle union ineffable, pleine de charité divine, dont un Dieu seul peut mesurer l'intimité et la perfection ' ! Mais quelle lumière éclatante cette
dire que cet homme est Dieu, qu'il a créé les étoiles, qu'il est né, qu'il est mort et a été enseveli.
« Eu égard donc au suppôt on doit attribuer indifféremment au Christ ce qui est humain et ce qui est divin. Il y a néan- moins une différence à faire sur le rapport sous lequel ces appli- cations sont faites, parce que les choses divines sont attribuées au Christ sous le rapport de la nature divine, et les choses humaines sous le rapport de la nature humaine. » S. Thom., Op. 2, c. 211.
1 Citons une dernière fois l'Ange de l'Ecole, dont la haute et sûre doctrine nous a dirigés dans le développement de l'ineffable Mystère de l'Incarnation du Verbe. « Dieu, dit-il, peut être uni lui-même à la créature d'une manière si parfaite, que l'intelli- gence humaine ne puisse pas le saisir. C'est pour cela que nous disons que Dieu est uni à la nature humaine, dans le Christ, d'une manière ineffable, incompréhensible ; non seulement par inhabitation, comme dans les autres saints, mais d'une manière toute particulière, au point que la nature humaine est une cer- taine nature du Fils de Dieu, et que le Fils de Dieu, qui de toute éternité tient la nature divine du Père, ait dans le temps, par une assomption merveilleuse, la nature humaine telle que nous l'avons ; et qu'ainsi chacune des parties de la nature hu- maine du Fils de Dieu lui-même puisse être appelée Dieu, et
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union projette en même temps sur les destinées de l'humanité ! La Personne du Verbe devient, en réalité, le terme final et la fin dernière de l'humanité ; et celle-ci, attirée par une puissance et un amour infinis, se donne irrésistiblement à la Personne divine, qui se l'associe pour l'éter- nité. C'est la consommation du mystère de l'inef- fable Charité, unissant dans un divin et éternel embrassement le ciel et la terre, le Créateur et la créature, « Celui qui est » et l'oeuvre de ses mains.
Tombons à genoux, le front dans la poussière, et adorons avec amour et une céleste allégresse ce sublime et incomparable Mystère de l'Union hypostatique dans Jésus, le Verbe Incarné. Con- centrons en Lui tout ce que nous voulons of- frir d'hommage, de louange, de reconnaissance, d'adoration et d'amour à la Divinité, et faisons de notre vie une copie fidèle de toutes les vertus qu'il a pratiquées dans son Humanité.
que tout ce qu'une partie de la nature humaine fait ou souffre dans le Fils de Dieu puisse être attribué à son Verbe unique. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
A Jésus, Dieu et Homme
O Jésus, mon divin Sauveur,
je Vous adore dans le sein de votre Père
où Vous vivez éternellement
en l'essence de votre nature divine.
Je Vous adore avec le même respect
et Vous aime avec le même souverain amour
dans l'Humanité que Vous avez daigné Vous associer,
pour en faire la compagne inséparable
de votre mission sur la terre et de votre éternel triomphe au ciel.
En Vous voyant, ô Verbe de Dieu,
revêtu d'une chair mortelle,
je vois et adore en Vous
la divine Victime du grand Sacrifice
que prépare déjà le Souverain Prêtre.
Dieu et Homme, Prêtre et Victime :
c'est l'ine^able "Mystère qu'inaugure l'Incarnation
et que couronnera la Rédemption.
Je veux consacrer ma vie à Vous étudier
et à Vous contempler.
Je veux passer mon ciel à Vous louer,
à Vous adorer et à Vous aimer sans fin.
CHAPITRE DEUXIÈME
De l'égalité des perfections en Dieu
CHAPITRE DEUXIEME
De l'égalité des perfections en Dieu
» Voire Père céleste est parfait. »
Hlatth., Y, 48. » II n'y a en lui ni variation, ni ombre, ni changement. -»
Jac, I, 17.
A mesure que nous avançons dans l'étude de notre adorable et divin Sauveur, nous décou- vrons des horizons nouveaux et inconnus jus- qu'alors, qui nous font pressentir toujours de nouvelles grandeurs et de plus attrayantes beau- tés. Ne nous lassons point de contempler ce Jésus, dont nous devons acquérir une science grandissante sur cette terre ', jusqu'au plein épa- nouissement de la science parfaite dans la vision béatifique 'K
Maintenant que nous avons considéré en Jésus
1 Croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. » II Pierre, m, 18.
'2 « Nous ne voyons maintenant que comme dans un miroir et sous des images obscures, mais alors nous verrons face à face. Maintenant je ne connais Dieu qu'imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme je suis connu de lui. » I Cor., xih, 12.
112 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
les deux natures divine et humaine qui Le cons- tituent l'Homme-Dieu dans l'unité de Personne, cherchons à approfondir davantage les deux as- pects de cet adorable Mystère. Pour bien com- prendre les rapports intimes et essentiels qui existent en Lui entre ses deux natures et avoir de sa Personne divine d'Homme-Dieu une con- naissance exacte, il nous faut étudier séparément d'abord les caractères intrinsèques soit de sa Divinité soit de son Humanité.
Nous ne pouvons nous contenter d'avoir de Jésus, comme Dieu, des idées par trop géné- rales : nous n'en aurons sans doute jamais une intelligence complète sur cette terre, néanmoins nous devons chercher à Le connaître toujours davantage. N'oublions point que plus nous pos- séderons une connaissance approfondie de Jésus Verbe divin, et plus nous aurons une science exacte de Jésus Verbe Incarné, de Jésus Prêtre et Sacrificateur, de Jésus Victime et de Jésus toujours Hostie au Sacrement de l'Eucharistie.
A nous de nous passionner pour cette science par excellence, la clef et la raison de toutes les autres, science dont l'éternité ne suffira pas à approfondir toutes les splendeurs. Si comme Saint Paul nous étions ravis au troisième ciel et avions la connaissance des secrets de Dieu ',
1 II Cor., xii, 2-4.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 1l3
nous devrions encore, en redescendant sur la terre, nous consumer dans une étude non moins attentive de la Divinité qui aurait soulevé un instant pour nous le voile de ses impénétrables mystères. Mais nous n'avons pas cette faveur de voir Dieu à découvert, et il entre plutôt dans les desseins divins que nous peinions d'esprit et de corps pour acquérir cette science qui devra faire notre bonheur éternel '. Oh ! ayons un tel désir de connaître Jésus, et d'abord Jésus dans le sein de Dieu, Verbe incréé, Fils du Père et objet éternel de ses ineffables complaisances, que nous ne nous laissions jamais arrêter par aucune peine ni aucune difficulté.
Pour le moment, nous considérerons en Jésus
1 Nous ne devons point être étonnés de rencontrer des diffi- cultés dans l'acquisition de la science de Jésus, si nous consi- dérons, d'une part, la sublimité du sujet que nous étudions, et, de l'autre, notre infirmité naturelle. Mais il est un moyen infail- lible de triompher de toutes les difficultés, c'est d'aimer ; ce triomphe, en effet, est un signe de la générosité de la volonté, qui a sa source dans la charité. Nous ne saurions trop nous le redire, pour raviver notre zèle et maintenir l'énergie et la cons- tance de nos efforts.
Saint Thomas s'exprime ainsi à ce sujet : « Une œuvre peut être difficile et laborieuse de deux manières : 1" D'après sa gran- deur ; et alors l'étendue du travail ajoute au mérite. La charité ne diminue pas l'effort ; elle fait même entreprendre les plus grands travaux. — 2° D'après le défaut du sujet qui opère ; car chacun trouve pénible et difficile ce qu'il ne fait pas avec prompte volonté. Cette sorte de peine diminue le mérite, mais la charité la détruit. » S. Thom., F II, q. 114, a. 4, ad 2.
114 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ce qui, dans sa nature divine, sera le plus capable de nous Le faire mieux comprendre ensuite dans sa nature humaine par les oppositions forcées qui existent entre elles. Il importe tout d'abord de poser en principe, qu'en Dieu il n'y a pas de plus ni de moins, mais une égalité complète dans une perfection absolue '. S'il y avait quelque inégalité en Lui, il y aurait nécessairement im- perfection, contingence et succession de temps. Or, ce qu'est Dieu, il l'est par essence, il l'est nécessairement et il l'est éternellement.
I. — Il y a égalité de perfections en Dieu parce qu'il est infiniment parfait
La notion même de Dieu nous dit un Être suprême, non seulement auquel rien ne manque, mais encore qui possède toutes les perfections et la perfection des perfections. S'il y avait en Dieu simplement la possibilité de n'être point
1 « Toutes les perfections sont confondues en Dieu et iden- tiques nécessairement à son essence. Il est impossible d'être infini en perfection, lorsqu'on est susceptible de perfectionne- ment. Or, un être qui possède quelque perfection accidentelle est susceptible d'en recevoir quelque autre ajoutée à son essence, puisque tout accident est une addition à l'essence. Donc en Dieu nulle perfection ne peut être accidentelle, mais tout ce qui est en lui appartient essentiellement à sa substance. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 14.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU Il5
totalement et absolument parlait, il serait déjà imparfait et, dès lors, ne serait pas Dieu.
La perfection fait partie de son essence ; être parfait et être Dieu, c'est tout un '. Et cette per- fection atteint tout en Dieu, au point que, de même qu'il ne peut pas être plus parfait à un moment qu'à un autre, aucune de ses perfections ne peut être inférieure à une autre perfection. S'il en était autrement, il ne serait pas également parfait en toutes choses ; il y aurait en lui du plus ou du moins, mais non plus de l'absolu comme il en faut en Dieu -.
1 Saint Thomas prouve que Dieu étant le premier principe actif, doit être nécessairement et infiniment parfait. « Dieu est le premier principe comme cause efficiente, et à ce titre il faut qu'il soit très parfait. En effet, comme la matière est par sa nature en puissance, de même l'agent est par sa nature en acte. D'où il suit que le premier principe actif doit être absolument en acte et, par conséquent, aussi parfait que possible. Car un être est plus ou moins parfait selon qu'il est plus ou moins en acte. » S. Thom., I p., q. 94, a. 1.
- Le Docteur angélique, en parlant de l'immutabilité de Dieu, en déduit que Dieu possède la plénitude de toute perfection, par le fait qu'il ne peut y avoir en lui aucun changement. Et il le prouve, i" Parce que Dieu est un acte pur : « Il y a un être pre- mier que nous appelons Dieu ; cet être premier doit être un acte pur, sans qu'il y ait rien en lui qui soit seulement en puis- sance, parce que ce qui est en puissance est nécessairement postérieur à ce qui est en acte. Or, tout ce qui est susceptible de changement n'existe sous certains rapports qu'en puissance . D'où l'on voit qu'il est impossible que Dieu subisse aucun changement. »
2° Parce que Dieu est simple : « Tout ce qui change a quelque chose de stable et quelque chose qui ne fait que passer. C'est
1l6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
La perfection consiste à ne pouvoir jamais être augmentée ni diminuée ; la perfection totale et universelle, comme l'est la perfection divine, ne souffre point de comparaison, elle est absolue ; elle est ce qu'elle est, elle l'est nécessairement et ne peut pas ne pas l'être.
Si, par impossible, Dieu pouvait admettre de n'être pas également parfait dans toutes ses per- fections, ce qui comporte déjà une contradiction frappante dans les termes comme dans les idées, il se détruirait lui-même ; il manquerait par là même d'une perfection, celle de ne pas vouloir pour lui la perfection suprême ; et n'étant pas souverainement parfait, il ne répondrait plus à la notion essentielle de la Divinité.
Il ne peut pas être davantage question en Dieu d'une perfection simplement relative, en ce sens qu'elle serait encore la plus grande perfection de toutes les perfections qui existent. La perfection
ainsi que l'objet qui de blanc devient noir, reste substantielle- ment le même pendant que ce changement s'opère. Par consé- quent, tout ce qui change est composé. Or, Dieu est absolument simple. Donc il est évident qu'il ne peut changer. »
3° Parce que Dieu est infini par essence : « Tout ce qui est mû acquiert quelque chose par l'effet de son mouvement, et il est après ce qu'il n'était pas avant. Or, Dieu étant infini et comprenant en lui-même toute la plénitude de la perfection totale de l'être, ne peut rien acquérir. Il ne peut pas non plus arriver à quelque chose qu'auparavant il ne possédait pas. Le mouvement ne peut donc être en aucune manière compatible avec sa nature. « S. Thom., I p., q. 9, a. 1.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 117
divine doit être, sans doute, la perfection la plus grande qu'on puisse imaginer et qu'aucune autre perfection ne pourra jamais ni égaler ni dépas- ser" ; mais elle doit être aussi une perfection qui dépasse toutes nos conceptions et qui ne puisse être jamais complètement comprise par aucune intelligence créée, cette intelligence fût-elle des millions de fois plus parfaite que la plus parfaite des intelligences angéliques - ; en un mot une
1 Une des raisons pour lesquelles la perfection de Dieu est au- dessus de toutes les perfections créées, c'est qu'il est lui-même la cause de tout ce qui existe. « On dit que Dieu est universel- lement parfait, parce qu'il ne lui manque aucune des perfections qu'on trouve dans un genre quelconque. Tout ce qu'un effet renferme de perfection doit se trouver dans la cause qui l'a produit. Dieu étant la première cause efficiente des choses, il faut donc que les perfections de tous les êtres préexistent en lui éminemment. Saint Denis indique cette raison quand il dit de Dieu {De div. nom., cap. 5) qu'il n'est ni ceci ni cela, mais qu'il est toutes choses, dans le sens qu'il est la cause de tout ce qui existe. » S. Thom., I p., q. 4, a. 2.
2 Le raisonnement que fait l'Ange de l'Ecole pour démontrer que Dieu ne peut être compris dans son essence par une intelli- gence créée, peut s'appliquer également à l'incompréhensibilité de la perfection divine. « Il faut savoir, dit-il, qu'on ne comprend que ce qu'on connaît parfaitement et qu'on ne connaît parfai- tement une chose qu'autant qu'on connaît tout ce qui peut en être connu. Or, il n'y a pas d'intelligence créée qui puisse s'élever au mode le plus parfait de connaître l'essence divine et tout ce qu'elle renferme.
« En effet, tout être est susceptible d'être connu selon ce qu'il est en acte. Par conséquent. Dieu dont l'être est infini, est sus- ceptible d'être connu infiniment. Or, aucun esprit créé ne peut avoir de Dieu une connaissance infinie. Suivant qu'il est plus ou moins éclairé de la lumière de la gloire, un esprit créé connaît
i l8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
perfection absolue et essentielle, une perfection qui tire d'elle-même sa raison d'être et qui tient à l'essence même de la Divinité '.
Ce n'est pas sans un sérieux effort d'intelli- gence que nous pou\ons arriver à saisir quelque peu une perfection aussi sublime, parce que cette perfection comporte une idée qui n'existe que vaguement dans notre imagination et dont nous ne voyons aucune application autour de nous. Tout ce qui nous entoure dans le monde, comme tout ce qui nous constitue et tout ce qu'il y a en nous, est imparfait. Il n'y a sur cette terre que des perfections fort relatives, qu'on peut toujours grandir et accroître par la pensée. Et lors même que nous ferions tous nos efforts pour nous figurer une perfection absolue et totale, nous n'y arriverions pas, parce que nous sommes finis et que l'infini nous échappe.
plus ou moins parfaitement l'essence divine. Mais cette lumière de la gloire, par là même quelle est créée et qu'elle est reçue dans une intelligence qui est créée aussi, ne peut être infinie. Il est donc impossible qu'un esprit créé connaisse Dieu infiniment et partant qu'il le comprenne. » S. Thom., I p., q. 12, a. 7.
1 C'est la pensée qu'exprime le même saint Docteur, quand ii dit que « Dieu étant Xêtrc même subsistant par lui-même, il faut qu'il renferme en lui la perfection complète île l'être. » S. Thom., I p., q. 4, a. 2.
Et ailleurs : « L'être de Dieu n'étant point un être reçu ou communiqué, mais Dieu étant lui-même son être subsistant, il est évident qu'il est infini et parfait. » I p., q. 7, a. 1.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 119
Cela est encore plus frappant, lorsque nous considérons nos vertus. Nous savons que Jésus nous veut parfaits, qu'il met à notre disposition, à cet effet, une surabondance de grâces ; nous- mêmes, voulant correspondre aux desseins misé- ricordieux et aux volontés si clairement expri- mées de Jésus, nous prenons des résolutions énergiques et nous usons de tous les moyens de nous sanctifier ; hélas ! à quel résultat arrivons- nous ? Après avoir longtemps peiné et beaucoup lutté, nous acquérons quelques petites vertus ; vertus qui, sans doute, glorifient Jésus et nous encouragent à poursuivre nos efforts pour en acquérir de nouvelles, puisque la sainteté ne s'obtient que par la pratique quotidienne des petites comme des grandes vertus ; mais vertus quand même encadrées de tant de défauts et sujettes encore à tant de fléchissements, que la notion d'une perfection absolue peut difficile- ment trouver place dans notre entendement.
Néanmoins, ce contraste entre Dieu et nous est de nature à faire ressortir davantage la per- fection qui est en Dieu. Sans la bien comprendre, nous la pressentons ; en raisonnant sur l'essence divine, nous sommes obligés d'admettre cette per- fection, c'est une vérité qui s'impose et qui relève à nos yeux la grandeur et la majesté de Dieu.
Cette perfection divine, qui fait l'objet de notre
120 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
admiration et qui réclame nos adorations, Jésus la possède, et II la possède dans sa plénitude '. Par suite, comme Dieu, il n'y a en Lui rien d'inégal, rien qui ne soit infiniment parfait sous tous les rapports, rien qui soit susceptible d'ac- croissement, rien qui puisse être supérieur ou inférieur, premier ou second, plus grand ou plus petit, plus ou moins essentiel - : tout en Lui est infiniment grand, infiniment beau, infiniment parfait, infiniment adorable, dans une égalité totale et une harmonie parfaite 3.
1 « Il a plu au Père que toute plénitude résidât en Lui. » Col., i, 19.
- « On ne peut pas dire que le Fils de Dieu n'arrive à sa per- fection que successivement et par une série de changements. On est donc forcé d'avouer que de toute éternité il a été égal au Père en grandeur. » S. Thom., I p., q. 42, a. 4.
:: « Jésus-Christ n'a point cru que ce fût pour lui une usurpa- tion d'être égal à Dieu. » Philip., 11, 6.
Saint Thomas donne de ce passage un bref commentaire. « La nature du Père et du Fils étant non seulement une, mais également parfaite dans l'un et l'autre, nous ne disons pas seulement que le Fils est semblable à son Père, mais nous ajou- tons qu'il lui est égal. » S. Thom., I p., q. 42, a. 1, ad 2.
Plus loin, il ajoute : « Il est nécessaire que le Fils soit égal en grandeur, puisqu'il reçoit toute la perfection de la nature du Père. » Ibid., a. 4.
Cette grandeur est une et identique dans le Père et dans le Fils : « Le Fils est semblable et égal au Père, et réciproque- ment. Il en est ainsi parce que l'essence divine n'est pas plus au Père qu'au Fils. Par conséquent, comme le Fils a la gran- deur du Père, qui consiste à lui être égal, de même le Père a la grandeur du Fils, qui consiste pareillement en ce qu'il est égal à lui. » Ibid., ad 3.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU 121
Jésus, d'ailleurs, s'est Lui-même chargé de nous enseigner cette doctrine des perfections divines. En nous révélant son divin Père, Il nous le présente comme le type éternel de toute perfection et II nous invite à être parfaits comme son Père céleste est parfait '. Et parce qu'il est l'image substantielle du Père2, Il s'offre égale- ment à nous comme un modèle de perfection et de sainteté : « Je vous ai donné l'exemple afin que vous m'imitiez », nous dit-Il. Ailleurs, Il nous déclare que Lui et son Père ne font qu'un ' et que tout ce que possède son Père est à Lui \ D'où, nous devons rendre à Jésus Dieu-Homme les mêmes hommages d'adoration et d'amour que nous devons à Dieu en lui-même6.
Comprenons combien Jésus est grand et im- muable, puisqu'il est la perfection par essence, et cherchons à nous approcher de sa sainteté infinie, afin d'apprendre à rester fermes et iné- branlables à son divin service, dans la pratique
1 Matth., v, 48.
'-' « C'est lui qui est Xitnagc du Dieu invisible. » Col., i, i5.
« Il est la splendeur de sa gloire et l 'empreinte de sa subs- tance. » Hébr., 1, 3.
3 Jean, xih, i5.
1 I»., x, 3o.
5 Id., xvi, i5.
" « Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père ; qui n'honore point le Fils n'honore point le Père qui l'a envové. » Jean, v, 23.
122 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
de toutes les vertus et dans une étude assidue et amoureuse de ses divines perfections.
II. — Il y a égalité de perfections en Dieu parce qu'il est absolument nécessaire
Dieu trouve en lui-même les raisons, la puis- sance et l'essence même de son existence. Il est « Celui qui est » ; c'est sa plus belle définition '. Comme il est infiniment parfait, cette perfection s'appuie sur une base non moins absolue, celle de la nécessité de son Etre. Si la perfection totale et infinie ne peut supporter la possibilité de la plus légère imperfection, elle ne peut supposer davantage le moindre degré de contingence-. Le
1 « Celui qui est » est le nom propre de Dieu, dit Saint Thomas. Il n'exprime point une forme quelconque, mais l'être lui-même. Car l'être de Dieu étant la même chose que son essence, — ce qui ne peut se dire d'aucune créature, — il est évident qu'entre tous les autres noms celui-là est le plus propre à la divinité... Dieu seul tire son nom de son être.
« Ce nom exprime l'être dans le présent, et c'est ce qui est tout-à-fait propre à Dieu, dont l'être ne connaît ni le passé ni l'avenir. » S. Thom., I p., q. i3, a. 11.
- « Tout ce qui peut être ou ne pas être est susceptible de changement. Mais Dieu est complètement immuable. Donc il n'y a pas en Dieu possibilité d'être ou de ne pas être. Or, tout être en qui il n'y a pas possibilité de ne pas être, existe néces- sairement ; parce que la nécessité de l'existence et l'impossibilité de la non existence signifient une seule et même chose. Donc Dieu existe nécessairement. » S. Thom., Op. 2, c. 6.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEC 123
seul fait d'admettre qu'en Dieu il pourrait se rencontrer quelque chose qui ne fût essentielle- ment nécessaire, ce serait déjà le diminuer et lui enlever une perfection : l'impossibilité d'être moins parfait.
Si tout en Dieu n'était pas nécessaire d'une nécessité absolue, il pourrait par conséquent se faire qu'une perfection complète à un moment donné ne le fût pas précédemment, ce qui sup- poserait une progression en Dieu '. Or, Dieu est essentiellement ce qu'il est et il ne peut y avoir en lui aucun changement ni aucun perfectionne- ment-. De sorte qu'il existe nécessairement dans sa perfection, c'est-à-dire dans toutes ses perfec- tions, et nécessairement dans la plénitude de ses perfections, c'est-à-dire dans la perfection de chacune de ses perfections.
D'ailleurs, si Dieu n'existait pas nécessaire- ment et si tout en lui n'était pas absolument nécessaire, ou il devrait dépendre d'un autre en quelque chose, ou il acquerrait par l'effet du
1 « Dieu est un acte pur, dit encore Saint Thomas, sans mé- lange d'aucune potentialité ; i! faut donc que son essence soit un acte dernier, car tout acte qui précède le dernier se trouve en puissance relativement à ce dernier. Or, un acte dernier n'est autre chose que l'être lui-même. Donc, l'essence divine, qui est un acte pur et dernier, est nécessairement l'être lui- même. » S. Thom., Op. 2, c. il.
- « Dans le Père des lumières, il n'y a pas de variation, ni d'omhre, ni de changement. » Jac, i, 17.
124 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
hasard ce qui lui manquait jusque-là. Il serait absurde de penser que quelque chose en Dieu puisse être simplement fortuit et qu'un Etre, qui est la perfection suprême, puisse dépendre en quoi que ce soit de l'inconscience ou du hasard. Une semblable origine, que n'aurait contrôlée aucune sagesse et que n'aurait appelée aucune nécessité, répugne en Celui qui, ne pouvant pas ne pas être, ne peut pas davantage ne pas être parfait, et parfait d'une perfection voulue et nécessaire.
On ne peut pas davantage admettre que Dieu puisse jamais, même dans la chose la plus in- fime, dépendre d'un autre principe que de lui- même '. Sans quoi, il serait inférieur à ce principe dont il dépendrait, ce qui constituerait immédia-
1 Suivons toujours l'enseignement si clair et, à la fois, si condensé du Docteur angélique. « Il faut admettre, dit-il, un être qui soit nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d'ailleurs la cause de sa nécessité, mais qui donne au contraire aux autres êtres tout ce qu'ils ont de nécessaire ; et c'est cet être que tout le monde appelle Dieu. » S. Thom., I p., q. 2, a. 3.
Dans un autre ouvrage, il dit encore sur le même sujet : « Tout ce qui peut arriver à l'être a une cause. Mais lorsqu'il s'agit des causes, on ne peut remonter jusqu'à l'infini ; il faut donc ad- mettre un être dont l'existence est nécessaire. — D'ailleurs, tout ce qui est nécessaire a la cause de sa nécessité en dehors de soi, ou bien est nécessaire par soi-même. Or, on ne peut trouver à l'infini des êtres nécessaires qui aient la cause de leur nécessité en dehors d'eux-mêmes. Donc il faut admettre un pre- mier être nécessaire qui soit nécessaire par lui-même ; et cet être, c'est Dieu. » S. Thom., Contr. Gent., L. 1, c. i5.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU 123
tement en lui une double imperfection, imper- fection d'une chose qui lui ferait défaut et im- perfection d'une dépendance qui le diminuerait. Il faut donc admettre d'une façon absolue que Dieu est essentiellement nécessaire en lui-même et que tout ce qui est en lui participe à la même essentielle nécessité. Et parce qu'il possède cette qualité intrinsèque d'être nécessairement et in- dispensablement ce qu'il est ', il jouit d'une égalité parfaite en toutes ses perfections infinies et ses divins attributs.
Nouveau contraste avec la versatilité des choses terrestres et les perpétuelles variations
1 « Une chose, dit Saint Thomas, peut être nécessaire d'une nécessité intrinsèque ou d'une nécessité extrinsèque. — On distingue deux sortes de nécessité extrinsèque. La première existe quand le sujet est soumis à une cause extérieure qui le contraint ; cette nécessité devient alors de la violence. La seconde est le résultat de la cause finale ; ainsi on dit qu'une chose est nécessaire par rapport à la fin, quand sans elle la fin ne peut exister, ou du moins être heureusement atteinte. — La génération divine n'est pas nécessaire d'une nécessité extrin- sèque, parce que Dieu n'existe pas en vue d'une fin et que la contrainte ne peut s'exercer sur lui.
« On appelle nécessaire intrinsèquement ce qui ne peut pas ne pas être. C'est ainsi que l'existence de Dieu est nécessaire. » S. Thom., I p., q. 41, a. 2, ad 5.
L'allusion faite ci-devant à la génération du Verbe n'infirme en rien l'application que nous faisons de ce passage à la néces- sité absolue de l'existence de Dieu, d'autant plus que le saint Docteur lui-même le fait dans sa conclusion.
126 DE LA CONDITION DE l/lfOMME-DIEU
de l'âme humaine1. Habitués que nous sommes à voir tout passer autour de nous2 et tout changer en nous \ déçus tant de fois dans nos espérances, trompés si souvent dans nos amitiés et nos affec- tions, désabusés par tant de promesses vaines et de rêves envolés, témoins de tant de boulever- sements dans les nations et de ruines dans les sociétés et les familles, emportés par le Ilot des inconstances humaines et des apparences éphé- mères de ce monde, nous nous faisons diffi- cilement l'idée d'une chose stable qui existe par elle-même et qui demeure éternellement ce qu'elle a toujours été.
Comme il nous paraît grand et élevé ce Dieu qui n'a besoin de personne pour être ce qu'il est, et qui tire de son propre fond la nécessité de son Etre, qui est maintenant ce qu'il a toujours été et ce qu'il sera sans fin, sans l'ombre d'une imper- fection et sans la possibilité d'un changement !
Et ce Dieu nécessaire en son essence et tou-
1 Saint Thomas a raison de dire que l'homme ne connaît qu'une stabilité, celle de son inconstance : « Nous ne demeurons jamais un seul instant stables dans le même état, si ce n'est hélas ! que nous sommes constants dans notre inconstance. » S. Thom., Op. 61.