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OEUYRES

COMPLÈTES

DE VOLTAIRE.

TOME XXII.

DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT, L'AINE,

CHEVALIER DE l'oRDBE ROYAL DE SAIKT-MICHEL , IMPR13IEUR DU ROI.

OEUVRES

COMPLÈTES

DE VOLTAIRE

HISTOIRE DE CHARLES XII.

PARIS

CHEZ E. A. LEQUIEN, LIBRAIRE,

RUE DES KOYERS, N" 45.

M DCCG XX.

DISCOURS

SUR

L'HISTOIRE DE CHARLES XII,

QUI ÉTAIT AU-DEVANT DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

Il y a bien peu de souverains dont on dût écrire une histoire particulière. En vain la malignité ou la flatterie s'est exercée sur presque tous les princes : il n'y en a qu'un très petit nombre dont la mémoire se conserve; et ce nombre serait encore plus petit si l'on ne se souvenait que de ceux qui ont été justes.

Les princes qui ont le plus de droit à l'immortalité sont ceux qui ont fait quelque bien aux hommes. Ainsi, tant que la France subsistera , on s'y souviendra de la tendresse que Louis XII avait pour son peuple; on excusera les grandes fautes de François F' en faveur des arts et des sciences dont il a été le père ; on bénira la mémoire de Henri IV, qui conquit son héritage à force de vaincre et de pardonner ; on louera la magni- ficence de Louis XIV, qui a protégé les arts , que Fran- çois F' avait fait naître.

Par une raison contraire , on garde le souvenir des mauvais princes , comme on se souvient des inonda- tions, des incendies , et des pestes.

CHARLES XII

2 DISCOURS SUR L HISTOIRE

Entre les tyrans et les bons rois sont les conqué- rants, mais plus approchants des premiers : ceux-ci ont une réputation éclatante ; on est avide de connaî- tre les moindres particularités de leur vie. Telle est la misérable faiblesse des hommes , qu'ils regardent avec admiration ceux qui ont fait du mal d'une ma- nière brillante , et qu'ils parleront souvent plus volon- tiers du destructeur d'un empire que de celui qui l'a fondé.

Pour tous les autres princes , qui n'ont été illustres ni en paix , ni en guerre , et qui n'ont été connus ni par de grands vices , ni par de grandes vertus , comme leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter , ni à fuir, elle n'est pas digne qu'on s'en souvienne. De tant d'empereurs de Rome , d'Allemagne , de Moscovie, de tant de sultans , de califes , de papes , de rois , com- bien y en a-t-il dont le nom ne mérite de se trouver ailleurs que dans les tables chronologiques , ils ne sont que pour servir d'époques?

Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi les autres hommes ; cependant la fureur d'écrire est venue au point , qu'à peine un souverain cesse de vivre, que le public est inondé de volumes sous le nom de mémoires , d'histoire de sa vie , d'anecdotes de sa cour. Par les livres se multiplient de telle sorte, qu'un homme qui vivrait cent ans , et qui les emploie- rait à lire , n'aurait pas le temps de parcourir ce qui s'est imprimé sur l'histoire seule, depuis deux siècles, en Europe.

DE CHARLES XII. 3

Cette démangeaison de transmettre à la postérité des détails inutiles , et d'arrêter les yeux des siècles à venir sur des événements communs, vient d'une fai- blesse très ordinaire à ceux qui ont vécu dans quel- que cour, et qui ont eu le malheur d'avoir quelque part aux affaires publiques. Ils regardent la cour ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été ; le roi qu'ils ont vu , comme le plus grand monarque ; les affaires dont ils se sont mêlés , comme ce qui a ja- mais été de plus important dans le monde. Ils s'ima- ginent que la postérité verra tout cela avec les mêmes yeux.

Qu'un prince entreprenne une guerre , que sa cour soit troublée d'intrigues , qu'il achète l'amitié d'un de ses voisins , et qu'il vende la sienne à un autre ; qu'il fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques défaites ; ses sujets , échauffés par la vivacité de ces événements présents , pensent être dans l'époque la plus singulière depuis la créa- tion. Qu'arrive-t-il ? ce prince meurt ; on prend après lui des mesures toutes différentes ; on oublie , et les intrigues de sa cour , et ses maîtresses , et ses mi- nistres , et ses généraux , et ses guerres , et lui-même. Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent de se tromper les uns les autres , et font des guerres et des alliances , on a signé des milliers de traités , et donné autant de batailles ; les belles ou infâmes actions sont innombrables. Quand toute cette foule d'événe- ments et de détails se présente devant la postérité ,

4 DISCOURS SUR l'histoire

ils sont presque tous anéantis les uns par les autres ; les seuls qui restent sont ceux qui ont produit de grandes révolutions , ou ceux qui , ayant été décrits par quelque écrivain excellent , se sauvent de la foule , comme des portraits d'hommes obscurs peints par de grands maîtres.

On se serait donc bien donné de garde d'ajouter cette histoire particulière de Charles XII , roi de Suéde , à la multitude des livres dont le public est accablé, si ce prince et son rival , Pierre Alexiowitz , beaucoup plus grand homme que lui , n'avaient été , du consen- tement de toute la terre, les personnages les plus sin- guliers qui eussent paru depuis plus de vingt siècles. Mais on n'a pas été déterminé seulement à donner cette vie par la petite satisfaction d'écrire des faits ex- traordinaires ; on a pensé que cette lecture pourrait être utile à quelques princes , si ce livre leur tombe par hasard entre les mains. Certainement il n'y a point de souverain qui , en lisant la vie de Charles XII , ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car, est le souverain qui pût dire : J'ai plus de courage et de vertus , une ame plus forte , un corps plus robuste; j'entends mieux la guerre , j'ai de meilleures troupes que Charles XII ? Que si , avec tous ces avantages , et après tant de victoires , ce roi a été si malheureux , que devraient espérer les autres princes qui auraient la même ambition , avec moins de talents et de res- sources ?

On a composé cette histoire sur des récits de per-

DE CHARLES XII. 5

sonnes connues , qui ont passé plusieurs années au- près de Charles XII et de Pierre-le-Grand , empereur de ]Moscovie , et qui , s'étant retirées dans un pays libre , long-temps après la mort de ces princes , n'a- vaient aucun intérêt de déguiser la vérité. M. Fabrice , qui a vécu sept années dans la familiarité de Char- les XII ; M. de Fierville, envoyé de France ; M. de Ville- longue , colonel au service de Suéde \ IM. Poniatov^ ski même , ont fourni les mémoires.

On n'a pas avancé un seul fait sur lequel on n'ait consulté des témoins oculaires et irréprochables. C'est pourquoi on trouvera cette histoire fort différente des gazettes qui ont paru jusqu'ici sous le nom de la Vie de Charles XII. Si l'on a omis plusieurs petits combats donnés entre les officiers suédois et moscovites , c'est qu'on n'a point prétendu écrire l'histoire de ces offi- ciers , mais seulement celle du roi de Suède ; même , parmi les événements de sa vie , on n'a choisi que les plus intéressants. On est persuadé que l'histoire d'un prince n'est pas tout ce qu'il a fait , mais ce qu'il a fait de digne d'être transmis à la postérité.

On est obligé d'avertir que plusieurs choses , qui étaient vraies lorsqu'on écrivit cette histoire (en 1728), cessent déjà de l'être aujourd'hui (en 1739). Le com- merce commence , par exemple , à être moins négligé en Suéde. L'infanterie polonaise est mieux discipli- née , et a des habits d'ordonnance qu'elle n'avait pas alors. Il faut toujours , lorsqu'on lit une histoire, son- ger au temps l'auteur a écrit. I hi homme qui ne

6 DISCOURS SUR l'histoire DE CHARLES Xîl. lirait que le cardinal de Retz prendrait les Français pour des forcenés qui ne respirent que la guerre ci- vile , la faction , et la folie. Celui qui ne lirait que l'his- toire des belles années de Louis XIV dirait : Les Fran- çais sont nés pour obéir, pour vaincre, et pour culti- ver les arts. Un autre qui verrait les mémoires des premières années de Louis XV ne remarquerait dans notre nation que de la mollesse , une avidité extrême de s'enrichir, et trop d'indifférence pour tout le reste. Les Espagnols d'aujourd'hui ne sont plus les Espa- gnols de Charles -Quint, et peuvent l'être dans quel- ques années. Les Anglais ne ressemblent pas plus aux fanatiques de Cromwell que les moines et les monsi- gnori dont Rome est peuplée ne ressemblent aux Sci- pions. Je ne sais si les Suédois pourraient avoir tout d'un coup des troupes aussi formidables que celles de Charles XIL On dit d'un homme. Il était brave un tel jour ; il faudrait dire , en parlant d'une nation , Elle paraissait telle sous un tel gouvernement, et en telle année.

Si quelque prince et quelque ministre trouvaient dans cet ouvrage des vérités désagréables , qu'ils se souviennent qu'étant hommes publics , ils doivent compte au public de leurs actions ; que c'est à ce prix qu'ils achètent leur grandeur ; que l'histoire est un té- moin et non un flatteur ; et que le seul moyen d'obliger les hommes à dire du bien de nous , c'est d'en faille.

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LETTRE

A M. LE MARÉCHAL DE SGIIULLEMBOURG,

GÉNÉRAL DES VÉNITIENS.

A La Haye, le i5 septeiiil)ie 1740-

Monsieur,

J'ai reçu par un courrier de M. Tambassadeur de France le journal de vos campagnes de lyoS et 1704, dont votre excellence a bien voulu m'honorer. Je dirai de vous comme de César: Eoclem animo scripsit quo bellavit. Vous devez vous attendre, monsieur, qu'un tel bienfait me rendra très in- téressé , et attirera de nouvelles demandes. Je vous supplie de me communiquer tout ce qui pourra m'instruire sur les autres événements de la guerre de Charles XII. J'ai l'hon- neur de vous envoyer le journal des campagnes de ce roi , digne de vous avoir combattu. Ce journal va jusqu'à la bataille de Pultava inclusivement; il est d'un officier sué- dois , nommé M. Adlerfeld : l'auteur me paraît très instruit et aussi exact qu'on peut l'être ; ce n'est pas une histoire , il s'en faut beaucoup ; mais ce sont d'excellents matériaux pour en composer une, et je compte bien réformer la mienne en beaucoup de choses sur les mémoires de cet officier.

Je vous avoue d'ailleurs , monsieur , que j'ai vu avec plaisir dans ces mémoires beaucoup de particularités qui s'accordent avec les instructions sur lesquelles j'avais tra- vaillé. Moi qui doute de tout, et surtout des anecdotes, je commençais à me condamner moi-même sur beaucoup de faits que j'avais avancés : par exemple , je n'osais plus croire

8 LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG.

que M. de Guiscard , ambassadeur de France, eût été' dans le vaisseau de Charles XII à l'expédition de Copenhafjue ; je commençais à me repentir d'avoir dit que le cardinal primat, qui servit tant à la déposition du roi Auguste, s'opposa en secret à l'élection du roi Stanislas ; j'étais pres- que honteux d'avoir avancé que le duc de Marlborough s'adressa d'abord au baron de Goërtz avant de voir le comte Piper, lorsqu'il alla conférer avec le roi Charles XII. Le sieur de La Motraye m'avait repris sur tous ces faits avec une confiance qui me persuadait qu'il avait raison; cepen- dant ils sont tous confirmés par les Mémoires de M. Adler- feld.

J'y trouve aussi que le roi de Suède mangea quelquefois, comme je l'avais dit, avec le roi Auguste qu'il avait détrôné, et qu'il lui donna la droite. J'y trouve que le roi Auguste et le roi Stanislas se rencontrèrent à sa cour et se saluèrent sans se parler. La visite extraordinaire que Charles XII rendit à Auguste à Dresde , en quittant ses états , n'y est pas omise. Le bon mot même du baron de Stralheimy est cité mot pour mot , comme je l'avais rapporté.

Voici enfin comme on parle dans la préface du livre de M. Adlerfeld :

« Quant au sieur de La Motraye , qui s'est ingéré de cri- ci tiquer M. de Voltaire, la lecture de ces mémoires ne ser- ii vira qu'à le confondre , et à lui faire remarquer ses propres « erreurs , qui sont en bien plus grand nombre que celles « qu'il attribue à son adversaire. »

Il est vrai, monsieur, que je vois évidemment par ce journal que j'ai été trompé sur les détails de plusieurs évé- nements militaires. J'avais, à la vérité, accusé juste le nombre des troupes suédoises et moscovites à la célèbre bataille de Narva; mais dans beaucoup d'autres occasions j'ai été dans l'erreur. Le temps , comme vous savez , est le père de la vérité ; je ne sais même si on peut jamais espérer de la savoir entièrement. Vous verrez que dans certains

LETTRE A M. DE SCHULLEMEOURG. 9

points M. Adlerfeld n'est point d'accord avec vous, mon- sieur, au sujet de votre admirable passage de l'Oder; mais j'en croirai plus le général allemand, qui a tout savoir, que ToiTicier suédois qui n'en a pu savoir qu'une partie.

Je réformerai mon histoire sur les mémoires de votre excellence et sur ceux de cet officier. J'attends encore un extrait de l'histoire suédoise de Charles XII , écrite par M. Norberg, chapelain de ce monarque.

J'ai peur, à la vérité, que le chapelain n'ait quelquefois vu les choses avec d'autres yeux que les ministres qui m'ont fourni mes matériaux. J'estimerai son zèle pour son maître; mais moi qui n'ai été chapelain ni du roi ni du czar ; moi qui n'ai songé qu'à dire vrai , j'avouerai toujours que lopiniâtreté de Charles XII à Bender, son obstination à rester dix mois au lit, et beaucoup de ses démarches après la.malheureuse bataille de Pultava, me paraissent des aven- tures plus extraordinaires qu'héroïques.

Si l'on peut rendre l'histoire utile, c'est, ce me semble, en fesant remarquer le bien et le mal que les rois ont fait aux hommes. Je crois, par exemple, que si Charles XII, après avoir vaincu le Danemarck, battu les Moscovites, détrôné son ennemi Auguste , affermi le nouveau roi de Pologne, avait accordé la paix au czar qui la lui deman- dait ; s'il était retourné chez lui vainqueur et pacificateur du Nord ; s'il s'était appliqué à faire fleurir les arts et le commerce dans sa patrie , il aurait été alors véritablement un grand homme ; au lieu qu'il n'a été qu'un grand guer- rier, vaincu à la fin par un prince qu'il n'estimait pas. II. eût été à souhaiter, pour le bonheur des hommes, que Pierre - le - Grand eût été quelquefois moins cruel , et Charles XII moins opiniâtre.

Je préfère infiniment à l'un et à Tautre un prince qui regarde l'humanité comme la première des vertus , qui ne se prépare à la guerre que par nécessité, qui aime la paix parcequ'il aime les hommes, qui encourage tous les arts,

lO LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG.

et qui veut être, en un mot, un sa^^e sur le trône : voilà mon héros , monsieur. Ne croyez pas que ce soit un être de raison; ce héros existe peut-être dans la personne d'un jeune roi * dont la réputation viendra bientôt jusqu'à vous ; vous verrez si elle me démentira ; il mérite des gé- néraux tels que vous. C'est de tels rois qu'il est ajjréable d'écrire l'histoire : car alors on écrit celle du bonheur des hommes.

Mais si vous examinez le fond du journal de M. Adler- feld, qu'ytrouverez-vous autre chose, sinon: lundi 3 avril il y a eu tant de milliers d'hommes égorgés dans un tel champ : le mardi, des villages entiers furent réduits en cendres, et les femmes furent consumées par les flammes avec les enfants qu'elles tenaient dans leurs bras : le jeudi on écrasa de mille bombes les maisons d'une ville libre €t innocente , qui n'avait pas payé comptant cent mille écus à un vainqueur étranger qui passait auprès de ses murailles : le vendredi quinze ou seize cents prisonniers périrent de froid et de faim. Voilà à peu près le sujet de quatre volumes.

N'avez-vous pas fait réflexion souvent, monsieur le ma- réchal, que votre illustre métier est encore plus affreux que nécessaire? Je vois que M. Adlerfeld déguise quelque- fois des cruautés, qui en effet devraient être oubliées, pour n'être jamais imitées. On m'a assuré , par exemple , qu'à la bataille de Frauenstadt, le maréchal Renschild fit massa- crer de sang froid douze ou quinze cents Moscovites qui demandaient la vie à genoux six heures après la bataille ; il prétend qu'il n'y en eut que six cents, encore ne furent- ils tués qu'immédiatement après l'action. Vous devez le savoir, monsieur ; vous aviez fait les dispositions admirées des Suédois même à cette journée malheureuse : avez donc la bonté de me dire la vérité , que j'aime autant que votre gloire.

Frédéric-le-Grand.

LETTRE A M. DE SCHULLEMBOURG. l l

J'attends avec une extrême impatience le reste des in- structions dont vous voudrez bien m'honorer : permettez- moi de vous demander ce que vous pensez de la marche de Charles XII en Ukraine, de sa retraite en Turquie, de la mort de Patkul. Vous pouvez dicter à un secrétaire bien des choses, qui serviront à faire connaître des vérités dont le public vous aura obligation. C'est à vous, monsieur, à lui donner des instructions en récompense de l'admiration qu'il a pour vous.

Je suis avec les sentiments de la plus respectueuse estime , et avec des vœux sincères pour la conservation d'une vie que vous avez si souvent prodiguée ,

Monsieur,

DE VOTRE EXCELLENCE,

Le très hurnble et très obe'issant serviteur,

V.

« En'finissant ma lettre , j'apprends qu'on imprime à La « Haye la traduction française de Y Histoire de Charles XII, « écrite en suédois par M. Norberg : ce sera pour moi une « nouvelle palette* dans laquelle je tremperai les pinceaux « dont il me faudra repeindre mon tableau. »

* La palette n'a pu servir. On sait que XHistoire de Charles XII par Nor- lierg n'est, jusqu'en 1709, qu'un amas indigeste de faits mal rapportés, et, depuis 1709, qu'ime copie de l'histoire composée par M. de Voltaire.

LETTRE

A M. NORBERG,

GU VI'ELAIX ttU ROI DE SUEDE , CHARLES XII , ET AUTECR DUSE HISTOIRE DE CE MONARQUE.

1744.

Souffrez, monsieur, qu'ayant entrepris la tâche de lire ce qu'on a déjà publié de a otre Histoire de Charles XII , on vous adresse quelques justes plaintes, et sur la manière dont vous traitez cette histoire, et sur cella dont vous en usez dans votre préface avec ceux qui l'ont traitée avant vous.

Nous aimons la vérité; mais l'ancien proverbe tontes vé- rités ne sont pas bonnes à dire, regarde surtout les vérités inutiles, Dai(jnez vous souvenir de ce passage de la préface de l'histoire de M. de Voltaire. (( L'histoire d'un prince, c( dit-il, n'est pas tout ce qu'il a fait, mais seulement ce a qu'il a fait de digne d'être transmis à la postérité. »

11 y a peut-être des lecteurs c|ui aimeront à voir le ca- téchisme qu'on enseignait à Charles XII, et qui appren- dront avec plaisir qu'en 1693 le docteur Pierre Rudbeckius donna le bonnet de docteur au maitre-ès-arts Aquinus, à Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus, à Stuckius, et autres personnages très estimables sans doute, mais qui ont eu peu de part aux batailles de votre héros, à ses triom- phes , et à ses défaites.

C'est peut-être une chose importante pour l'Europe qu'on sache que la chapelle du château de Stockholm, qui fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile du côté du nord , et qu'il y avait deux tableaux de l'inten-

LETTRE A M. ISORP.EUG. i3

dant Kloker, qui sont à présent h l'église de Saint-Nicolas; que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon; qu'ils étaient les uns de cliéne et les autres de noyer; et qu'au lieu de lustres, il y avait de petits chandeliers plats, qui ne laissaient pas de faire un fort bel effet; qu'on y voyait quatre figures de plâtre, et que le carreau était blanc et noir.

Nous voulons croire encore qu'il est d'une extrême con- séquence d'être instruit à fond qu'il n'y avait point dor faux dans le dais qui servit au couronnement de Char- les Xll; de savoir quelle était la largeur du baldaquin; si c'était de drap rouge ou de drap bleu que l'église était ten- due , et de quelle hauteur étaient les bancs. Tout cela peut avoir son mérite pour ceux qui veulent s'instruire des in- térêts des princes.

Vous nous dites, après le détail de toutes ces grandes choses, à quelle heure Charles XII fut couronné; mais vous ne dites point pourquoi il le fut avant l'âge prescrit par la loi; pourquoi on ôta la régence à la reine-mère; comment le fameux Piper eut la confiance du roi; quelles étaient alors les forces de la Suède; quel nombre de ci- toyens elle avait; quels étaient ses alliés, son gouverne- ment, ses défauts, et ses ressources.

Vous nous avez donné une partie du journal militaire de M. Adlerfeld ; mais, monsieur, un journal n'est pas plus une histoire que des matériaux ne sont une maison. Souffrez qu'on vous dise que l'histoire ne consiste point à détailler de petits faits, à produire des manifestes, des répliques, des dupliques. Ce n'est point ainsi que Quinte- Curce a composé l'histoire d'Alexandre; ce n'est point ainsi que Tite Live et Tacite ont écrit l'histoire romaine. Il y a mille journalistes; à peine avons-nous deux ou trois histo- riens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui broient les couleurs les donnassent à quelque peintre pour en faire un tableau.

l4 LETTRE A M. NORBERG.

Vous n'ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette déclaration que votre traducteur rapporte.

« J'aime la vérité , et je n'ai d'autre but et d'autre intérêt il que de la connaître. Les endroits de mon Histoire de « Charles XII je me serai trompé seront changés. 11 est «très naturel que M. Norberg, Suédois, et témoin ocu- « laire, ait été mieux instruit que moi étranger. Je me ré- « formerai sur ses mémoires ; j'aurai le plaisir de me cor- « riger. »

Voilà, monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre ouvrage; quoiqu'il eût des mémoires sur le sien des mains de beaucoup d'ambassadeurs avec lesquels il parait que vous n'avez pas eu grand commerce, et même de la part de plus d'une tête couronnée.

Vous avez répondu, monsieur, à cette politesse fran- çaise, d'une manière qui paraît dans un goût un peu go- thique.

Vous dites dans votre préface que l'histoire donnée par M. de Voltaire ne vaut pas la peine d'être traduite, quoi- qu'elle l'ait été dans presque toutes les langues de l'Eu- rope, et qu'on ait fait à Londres huit éditions de la traduc- tion anglaise. Vous ajoutez ensuite très poliment qu'un Puffendorf le traiterait, comme Varillas, d'arclii-menteur.

Pour donner des preuves de cette supposition si flat- teuse, vous ne manquez pas de mettre dans les marges de votre livre toutes les fautes capitales il est tombé.

Vous marquez expressément que le major-général Stuard ne reçut point une petite blessure à l'épaule, comme l'a- vance témérairement l'auteur français, d'après un auteur allemand, mais, dites-vous, une contusion un peu forte. Vous ne pouvez nier que M. de Voltaire n'ait fidèlement rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui au moins une description intéressante; vous devez savoir qu'il a été le seul écrivain qui ait osé affirmer que Char-

LETTRE A M. NORBERG. i5

les XII donna cette bataille de Narva avec huit mille hommes seulement. Tous les autres historiens lui en don- naient vingt mille; ils disaient ce qui était vraisemblable, et M. de Voltaire a dit le premier la vérité dans cet ar- ticle important. Cependant vous l'appelez arclii-menteur, parcequ'il fait porter au général Liewen un habit rouge galonné au siège de Thorn; et vous relevez cette erreur énorme, en assurant positivement que le galon n'était pas sur un fond rouge.

Mais, monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si graves le beau nom à^arclii-menteur, non seulement à un homme très amateur de la vérité, mais à tous les autres historiens qui ont écrit l'histoire de Charles XII, quel nom voudriez-vous qu'on vous donnât, après la lettre que vous rapportez du grand seigneur à ce monarque? Voici le com- mencement de cette lettre.

« Nous sultan bassa, au roi Charles XII, par la grâce de « Dieu, roi de Suède et des Goths, salut, etc. »

Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir appris d'eux à ne pas ménager les termes, comment pou- vez-vous ignorer leur style? Quel empereur turc s'est ja- mais intitulé su'uan bassa? quelle lettre du divan a jamais ainsi commencé? quel prince a jamais écrit qu'il enverra des ambassadeurs plénipotentiaires à la première occasion pour s'informer des circonstances d'une bataille? Quelle lettre du grand seigneur a jamais fini par ces expressions, à ta garde de Dieu? Enfin, avez-vous jamais vu une dé- pêche de Constantinople, datée de l'année de la création, et non pas de l'année de l'hégire? L'iman de l'auguste sul- tan, qui écrira l'histoire de ce grand empereur et de ses sublimes visirs, pourra bien vous dire de grosses injures, si la politesse turque le permet.

Vous sied-il bien, après la production d'une pièce pa- reille, qui ferait tant de peine à ce M. le baron de Puffen- dorf, de crier au mensonge sur un habit rouge?

l6 LETTRE A M. NOllBERG.

Êtes-vous bien d'ailleurs un zélé partisan de la vérité, quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre des liquidations sous Charles XI? quand vous feignez d'oublier, en parlant de Patkul, qu'il avait défendu les droits des Livoniens qui l'en avaient chargé, de ces mêmes Livoniens qui respirent aujourd'hui sous la douce auto- rité de l'illustre Sémiramis du Nord? Ce n'est pas seule- ment trahir la vérité, monsieur; c'est trahir la cause du genre humain, c'est manquer à votre illustre patrie, en- nemie de l'oppression.

Cessez donc de prodiguer dans votre compilation des épithètes vandales et liérules à ceux qui doivent écrire l'his- toire; cessez de vous autoriser du pédantisme barbare que vous imputez à ce Puffendorf.

Savez-vous que ce Puffendorf est un auteur quelquefois aussi incorrect qu'il est en vogue? Savez-vous qu'il est lu parcequ'il est le seul de son genre qui fût supportable en son temps? Savez-vous que ceux que vous appelez arclii- menteiirs auraient à rougir s'ils n'étaient pas mieux in- struits de l'histoire du monde que votre Puffendorf? Savez- vous que M. de La Martinière a corrigé plus de mille fautes dans la dernière édition de son livre?

Ouvrons au hasard ce livre si connu. Je tombe sur l'ar- ticle des papes. Il dit, en parlant de Jules II, « qu'il avait « laissé, ainsi qu'Alexandre VI, une réputation honteuse. » Cependant les Italiens révèrent la mémoire de Jules II; ils voient en lui un grand homme qui^ après avoir été à la tête de quatre conclaves, et avoir commandé des armées, suivit jusqu'au tombeau le magnifique projet de chasser les barbares d'Italie. Il aima tous les arts; il jeta le fonde- ment de cette église qui est le plus beau monument de l'u- nivers; il encourageait la peinture, la sculpture, l'archi- tecture, tandis qu'il ranimait la valeur éteinte des Ro- mains. Les Italiens méprisent avec raison la manière ridi- cule dont la plupart des uUramontains écrivent l'histoue

LETTRE A M. INORBERG ly

des papes. Il faut savoir distinguer le pontife du souverain ; il faut savoir estimer beaucoup de papes, quoiqu'on soit à Stockholm ; il faut se souvenir de ce que disait le grand Cosme de Médicis, « qu'on ne gouverne point des « états avec des patenôtres;» il faut enfin n'être d'aucun pays, et dépouiller tout esprit de parti quand on écrit l'his- toire.

Je trouve , en rouvrant le livre de Puffendorf , à l'article de la reine Marie d'Angleterre, fille de Henri VIII, a qu'elle <i ne put être reconnue pour fille légitime sans l'autorité u du pape. ') Que de bévues dans ces mots! Elle avait été reconnue par le parlement; et comment d'ailleurs aurait- elle eu besoin de Rome pour être légitimée, puisque jamais Rome n'avait ni ni voulu casser le mariage de sa mère?

Je lis l'article de Charles-Quint. J'y vois que dès avant l'an i5i6 Charles-Quint avait toujours devant les yeux son nec plus ultra; mais alors il avait quinze ans, et cette de- vise ne fut faite que long-temps après.

Dirons-nous pour cela que Puffendorf est un archi-men- teur? non, nous dirons que, dans un ouvrage d'une si grande étendue, il lui est pardonnable d'avoir erré; et nous vous prierons, monsieur, d'être plus exact que lui, mieux instruit que vous n'êtes du style des Turcs, plus poli avec les Français, et enfin plus équitable et plus éclairé dans le choix des pièces que vous rapportez.

C'est un malheur inséparable du bien qu'a produit l'im- primerie, que cette foule de pièces scandaleuses, publiées à la honte de l'esprit et des mœurs. Partout il y a une foule d'écrivains, il y a une foule de libelles; ces misé- rables ouvrages, nés souvent en France, passent dans le Nord, ainsi que nos mauvais vins y sont vendus pour du Bourgogne et du Champagne. On boit les uns, et on lit les autres, souvent avec aussi peu de goût; mais les hommes qui ont une vraie connaissance savent rejeter ce que la France rebute.

CHARLES XII. 2

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J LETTRE A M. ^ORBFRG.

¥«HSCTKS,moasâ«ur. despitves bieti indigna d'être con- awlaiBcieCbarU's Xll. Votre tr^luiteia-, M. Wal-

idii aeu feauite tfav^^rtir, dans ses not*»s, que ce sont

CCS mawaitses €t ténébreuses satires quil uVst pas ptr>

s à ui koMBCie kooime de citer.

kîstone» a kè» des devoirs. Permettez-moi de vous CB r^wpeler ki deux qui sont de quelque coiisideratioa, q.fai ^ me ■oim c^nuiier. et celui de ne point ennuyer. Je BCftx wiis pardonner le premier, parceque votre ou- ^n» sera peu lu; mais je ne puis vous pardonner le se- tmmày parceque jai ete oblijjede vwb lire. Je suis d'ail- kors, alitant que je peux, votre très humbl^ et très obéis- sant sarviteur.

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AVIS IMPORTANT

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LHISTOIRE DE CHARLES XIL

On se croit oblige , par respect pour le public et pour la vérité, de mettre an jour un témtmçiaÈÇC kié- cusable qui apprendra queUe foi on doit TJtmtrr à \Histoin de Charles XII.

Il D y a pas loog-toops le roi de Pologne, dnc de Lorraine, se fesait relire cet oa\~rage à Commerci; il fiit si frappé de la vérité de tant de ^iti dont il avait été le témoin , et si indigné de la hardiesse avec la- quelle on les a combattus dans qyciunEs iili#4i#ig et dans quelques journaux, qu il voolat fbrt^er par le sceau de son témoignage la créaDoe mérite l'his- torien ; et que, ne pou\:ant écrire lui ■rmi il or- donna à un de ses grands officiers de dresser Y

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« Nous , lieutenant - général des grand maréchal des logis de sa maj

* On e>t obli^ «ie ie raire uapnmer ; oc a pn> rr^lciar et ia .^•e ^«pax^gner aai. tcox du kcttrur «jiM^l^oe» :erm«> trop ikctw-rii-i:: Ms ^'oa ae les Atk «p'a ImédlpMx et a h lir— i', rt

l8 LETTRE A M. NORBERG.

Vous citez, monsieur, des pièces bien indignes d'être con- nues du chapelain de Charles XII. Votre traducteur, M. VV al- Xiioth, a eu IVquite d'avertir, dans ses notes, que ce sont de ces mauvaises et t('nébreuses satires qu'il n'est pas per- mis à un honrète homme de citer.

Un historien a bien des devoirs. Permettez-moi de vous en rappeler ici deux qui sont de quelque considération, celui de ne point calomnier, et celi.i de ne point ennuyer. Je peux vous pardonner le premier, parceque votre ou- vrage sera peu lu; mais je ne puis vous pardonner le se- cond , parceque j'ai été oblige de vous lire. Je suis d'ail- leurs, alitant que je peux, votre très humblç et très obéis- sant serviteur.

AVIS IMPORTANT

SUR

L'HISTOIRE DE CHARLES XII.

On se croit obligé , par respect pour le public et pour la vérité, de mettre au jour un témoignage irré- cusable qui apprendra quelle foi on doit ajouter à V Histoire de Charles XII.

Il n'y a pas long-temps que le roi de Pologne, duc de Lorraine, se fesait relire cet ouvrage à Commerci; il fut si frappé de la vérité de tant de faits dont il avait été le témoin , et si indigné de la hardiesse avec la- quelle on les a combattus dans quelques libelles et dans quelques journaux, qu'il voulut fortifier par le sceau de son témoignage la créance que mérite This- torien ; et que , ne pouvant écrire lui-même , il or- donna à un de ses grands officiers de dresser l'acte suivant*.

« Nous , lieutenant - général des armées du roi , « grand maréchal des logis de sa majesté polonaise,

* On est obligé de le faire imprimer; on a pris seulement la liberté d'épargner aux yeux du lecteur quelques termes trop bonorables : on sent assez qu'on ne les doit (ju'a l'indulgence et à la bonté, et on »e réduit uniquement au témoignage donné en faveur de \j. vérité.

20 AVIS LMPORTAIXT.

<i et commandant en Toulois , les deux Barrois , etc. , « certifions que sa majesté polonaise, après avoir en- « tendu la lecture de Y Histoire de Charles XII , écrite «par M. de Voltaire (dernière édition de Genève),

« après avoir loué le style de cette histoire, et avoir

« admiré ces traits qui caractérisent tous les ou-

« vrages de cet illustre auteur, nous a fait l'honneur « de nous dire qu il était prêt à donner un certificat à « M. de Voltaire , pour constater l'exacte vérité des « faits contenus dans cette histoire. Ce prince a ajouté « que M. de Voltaire n'a oublié ni déplacé aucun fait, « aucune circonstance intéressante; que tout est vrai , « que tout est en son ordre dans cette histoire ; qu'il « a parlé sur la Pologne , et sur tous les événements « qui y sont arrivés , etc. , comme s'il en eût été témoin « oculaire. Certifions , de plus , que ce prince nous a « ordonné d'écrire sur-le-champ à M. de Voltaire pour « lui rendre compte de ce que nous venions d'entendre, (c et l'assurer de son estime et de son amitié.

« Le vif intérêt que nous prenons à la gloire de « M. de Voltaire, et celui que tout honnête homme « doit avoir pour ce qui constate la vérité des faits « dans les histoires contemporaines, nous a pressé de « demander au roi de Pologne la permission d'envoyer « à M. de Voltaire un certificat en forme de tout ce « que sa majesté nous avait fait l'honneur de nous dire. « Le roi de Pologne non seulement y a consenti, mais « même nous a ordonné de l'envoyer avec prière à « M. de Voltaire d'en faire usage toutes les fois qu'il le

AVIS IMPORTANT. 21

«jugera à propos, soit en le communiquant, soit en « le fesant imprimer, etc. »

Fait à Commerci, ce ii juillet 1709.

LE COMTE DE TRESSAN.

N. B. Ce certificat a été imprimé dans V Histoire de Pierre V"^ plusieurs années avant la mort du roi de Pologne.

AUTRE AVIS.

Le P. Barre de Sainte-Geneviève, auteur d'une His- toire d'Jllemagney a mis dans différents endroits de son ouvrage plus de deux cents pages qui se trouvent dans VBistoiie de Charles AU par M. de Voltaire. Quelques critiques n'ont pas manqué d'en conclure que M. de Voltaire était un plagiaire. Il est sûr que l'un des deux Test; mais les critiques devaient savoir que M. de Voltaire a écrit plus de quinze ans avant le père Barre. D'ailleurs la différence du style dans tout ce que le P. Barre n'a pas copié est encore une preuve assez sensible. Les éditeurs ont cru devoir indiquer au moins quelques endroits que le P. Barre a copiés.

HISTOIRE

DE CHARLES XII,

ROI DE SUÈDE.

L-»/»-V«,-».-V»/^ •*«/».

LIVRE PREMIER.

ARGUMENT.

Histoire abrégée de la Suède jusqu'à ('liai les XTI, Son éducation ; SCS cuncmis. Caractère du czar Pierre Alexiowitz. Particularités très curieuses sur ce prince et sur la nation russe. La Moscovie, la Pologne, et le Danemarck, se réunissent contre Charles XII.

La Suéde et la Finlande composent un royaume large d'environ deux cents de nos iieuts, et long de trois cents. Il s'étend du midi au nord depuis le cin- quante-cinquième degré, ou à peu près, jusqu'au soixante et dixième , sous un climat rij^oureux , qui n'a presque ni printemps , ni automne. L'hiver y régne neuf mois de l'année : les chaleurs de l'été succèdent tout -à-coup à un iroid excessif; et il y gèle dès le mois d'octobre, sans aucune de ces gradations insensibles qui amènent ailleurs les saisons , et en rendent le chan- gement plus doux. La nature, en récompense, a donné à ce climat rude un ciel serein, un air pur. L'été.

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24 roSTOTEE DE CHAFLES XII.

presque toujours échauffé par le soleil , y produit Iw fleurs et les fruits en peu de temps. Les longues nuits de Ihiver v sont adoucies par des aurores et ciçs cré- puscules qm durent à proportion que le soleU s éloigne moins de la Suéde ; et la lunûère de la lune , qui n^ est obscurcie par atrcun nua^, augmentée encore par le reflet de la neige qui couvre la terre , et très soQTent par des feux semblables à la lumière zodia- cale , fait qu'on voyage en Suéde la nuit comiDe le jour. Les bestiaux y sont plus petits que dans les pays méridionaux de TEurope . faute de pâturages. Les hommes y sont grands ,- la sérénité du ciel les rend sains , la rigueur du chmat les fortifie : ils vivent long- temps , quand ils ne s'affiaiblissent pas par Tusage im- modéré dès liqueurs fortes et des vins , que les nattioDS septentrionales semblent aimer d'autant plus que la nature les leur a refusés.

Les Suédois sont bien faits , robustes , agiles y ca- pables de soutenir les plus grands travaux , la faim et la misère ; nés guerriers , pleins de fierté , plus braves quiijdustrienx , ayant long-temps négligé et cultivaiit •mai. aufourd hui le commerce , qui seul pourrait icor àoaner ce qui manque à leur pays. Oo dît e est principalement de la Suéde, dont une partie se Donuoe encore Gothie , que se débordèrent ces multitudes de iGotbs qui inondèrent l'Europe , et 1 arrachèrent k feaipire romain, qui en avait été cinq cents années 1 usurpateur , le tyran , et le législsiteur.

Les^ pavs septentrionaux étaient alors beaucoup plus peuplés qu Us ne le sont de nos joarSy parceque la reli;^ion laissait aux habitants la liberté de donner

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LIVRE PREMIER. 23

plus de citoyens à l'état par la pluralité de leurs femmes ; que ces femmes elles-mêmes ne connais- saient d opprobre que la stérilité et 1 oisiveté , et qu aussi laborieuses et aussi robustes que les hom- mes, elles en étaient plus tôt et plus long-temps fé- condes. Mais la Suède, avec ce qui lui reste aujour- d hui de la Finlande , n'a pas plus de quatre millions dhabitants. Le pays est stérile et pauvre. La Scanie est sa seule province qui porte du froment. Il n'y a pas plus de neuf luillions de nos livres en argent mon- nayé dans tout le pavs. La banque publique, qui est la plus ancienne de l'Europe , y fut introduite par nécessité , parceque les paiements se fesant en mon- naie de cuivre et de fer . le transport était trop dif- ficile.

La Suéde fiit toujours libre jusqu'au milieu du qua- torzième siècle. Dans ce long espace de temps , le gouvernement changea plus d une fois ; mais toutes les innovations furent eu faveur de la liberté. Leur premier magistrat eut le nom de roi , titre qui . en dif- férents pays , se donne à des puissances bien diflé- reiites ; car en France , en Espagne , il signifie un homme absolu , et en Pologne , en Suède , en Angle- terre, Ihomme de la république. Ce roi ne pouvait rien sans le sénat; et le sénat dépendait des états-gé- néraux , que Ion convoquait souvent. Les représen- tants de la nation , dans ces grandes assemblées , étaient les gentilshommes , les évéques , les députés des villes ; avec le temps on v admit les pavsans mê- mes , portion du peuple injustement méprisée ail- leurs , et esclave dans presque tout le Nord.

2/\ HISTOIRE DE CHARLES XII.

presque toujours échauffé par le soleil , y produit les fleura et les fruits en peu de temps. Les longues nuits de l'hiver y sont adoucies par des aurores et dçs cré- puscules qui durent à proportion que le soleil s'éloigne moins de la Suéde ; et la lumière de la lune , qui n'y est obscurcie par aucun nuage , augmentée encore par le reflet de la neige qui couvre la terre , et très souvent par des feux semblables à la lumière zodia- cale , fait qu'on voyage en Suéde la nuit comme le jour. Les bestiaux y sont plus petits que dans les pays méridionaux de l'Europe . faute de pâturages. Les hommes y sont grands ; la sérénité du ciel les rend sains , la rigueur du climat les fortifie: ils vivent long- temps , quand ils ne s'affaiblissent pas par l'usage im- modéré dés liqueurs fortes et des vins, que les nations septentrionales semblent aimer d'autant plus que la nature les leur a refusés.

Les Suédois sont bien faits , robustes , agiles , ca- pables de soutenir les plus grands travaux , la faim et la misère ; nés guerriers , pleins de fierté , plus braves qu'industrieux, ayant long-temps négligé et cultivant mal aujourd'hui le commerce , qui seul pourrait leur donner ce qui manque à leur pays. On dit que c'est principalement de la Suéde , dont une partie se nomme encore Gothie , que se débordèrent ces multitudes de Goths qui inondèrent l'Europe , et l'arrachèrent à* l'empire romain, qui en avait été cinq cents années l'usurpateur , le tyran , et le législateur.

Les pays septentrionaux étaient alors beaucoup plus peuplés qu'ils ne le sont de nos jours , parceque la religion laissait aux habitants la liberté de donner

LIVRE PREMIER. 25

plus de citoyens à l'ctat par la pluralité de leurs femmes ; que ces femmes elles-mêmes ne connais- saient d'opprobre que la stérilité et Toisiveté , et qu'aussi laborieuses et aussi robustes que les hom- mes, elles en étaient plus tôt et plus lon^-temps fé- condes. Mais la Suéde , avec ce qui lui reste aujour- d'hui de la Finlande , n'a pas plus de quatre millions d'habitants. Le pays est stérile et pauvre. La Scanie est sa seule province qui porte du froment. Il n'y a pas plus de neuf millions de nos livres en argent mon- nayé dans tout le pays. La banque publique, qui est la plus ancienne de l'Europe , y fut introduite par nécessité , parceque les paiements se fesant en mon- naie de cuivre et de fer , le transport était trop dif- ficile.

La Suéde fut toujours libre jusqu'au milieu du qua- torzième siècle. Dans ce long espace de temps , le gouvernement changea plus d'une fois ; mais toutes les innovations furent en faveur de la liberté. Leur premier magistrat eut le nom de roi , titre qui , en dif- férents pays , se donne à des puissances bien diffé- rentes ; car en France , en Espagne , il signifie un homme absolu , et en Pologne , en Suéde , en Angle- terre, l'homme de la république. Ce roi ne pouvait rien sans le sénat; et le sénat dépendait des états-gé- néraux , que l'on convoquait souvent. Les représen- tants de la nation , dans ces grandes assemblées , étaient les gentilshommes , les évéques , les députés des villes ; avec le temps on y admit les paysans mê- mes , portion du peuple injustement méprisée ail- leurs , et esclave dans presque tout le ÎSord.

26 HISTOIRE DE CHARLES XII.

Environ l'an 1492, cette nation, si jalouse de sa liberté, et qui est encore fière aujourd'hui d'avoir sub- jugué Rome, il y a treize siècles , fut mise sous le joug par une femme et par un peuple moins puissant que les Suédois.

Marguerite de Valdemar, la Sémiramis du Nord, reine de Danemarck et de INorvége , conquit la Suéde par force et par adresse , et fit un seul royaume de ces trois vastes états. Après sa mort, la Suéde fut dé- chirée par des guerres civiles : elle secoua le joug des Danois, elle le reprit; elle eut des rois, elle eut des administrateurs. Deux tyrans l'opprimèrent d'une manière horrible vers l'an i52o: l'un était Chris- tiern If, roi de Danemarck, monstre formé de vices sans aucune vertu; l'autre, un archevêque dTpsal, primat du royaume , aussi barbare que Christiern. Tous deux de concert firent saisir un jour les consuls, les magistrats de Stockholm , avec quatre-vingt-qua- torze sénateurs , et les firent massacrer par des bour- reaux , sous prétexte qu'ils étaient excommuniés par le pape , pour avoir défendu les droits de l'état contre l'archevêque.

Tandis que ces deux hommes, ligués pour oppri- mer, désunis quand il fallait partager les dépouilles, exerçaient ce que le despotisme a de plus tyrannique, et ce que la vengeance a de plus cruel , un nouvel évé- nement changea la face du Nord.

Gustave Vasa , jeune homme descendu des anciens rois du pays , sortit du fond des forêts de la Dalécarlie il était caché , et vint délivrer la Suéde. C'était une de ces grandes âmes que la nature forme si rarement,

LIVRE. PREMIER. 2y

avec toutes les qualités nécessaires pour commander aux hommes. Sa taille avantageuse et son grand air lui fesaient des partisans dès qu'il se montrait. Son élo- quence , à qui sa bonne mine donnait de la force , était d'autant plus persuasive qu'elle était sans art : son génie formait de ces entreprises que le vulgaire croit téméraires , et qui ne sont que hardies aux yeux des grands hommes ; son courage infatigable les fesait réussir. Il était intrépide avec prudence , d'un naturel doux dans un siècle féroce , vertueux enfin , à ce que l'on dit, autant qu'un chef de parti peut l'être.

Gustave Vasa avait été otage de Christiern , et re- tenu prisonnier contre le droit des gens. Echappé de sa prison, il avait erré , déguisé en paysan , dans les montagnes et dans les bois de la Dalécarhe. Là, il s'é- tait vu réduit à la nécessité de travailler aux mines de cuivre, pour vivre' et pour se cacher. Enseveli dans ces souterrains , il osa songer à détrôner le tyran. Il se découvrit aux paysans ; il leur parut un homme d'une nature supérieure , pour qui les hommes ordi- naires croient sentir une soumission naturelle. Il fit en peu de temps de ces sauvages des soldats aguerris. Il attaqua Christiern et l'archevêque , les vainquit sou- vent , les chassa tous deux de la Suéde , et fut élu avec justice , par les états, roi du pays dont il était le libé- rateur.

A peine affermi sur le trône , il tenta une entreprise plus difficile que des conquêtes. liCS véritables tyrans de l'état étaient les évêques , qui , ayant presque toutes les richesses de la Suéde , s'en servaient pour oppri- mer les sujets , et pour faire la guerre aux rois. Cette

28 HISTOIRE DE CHARLES XII.

puissance était d'autant plus terrible , que Fignorance des peuples l'avait rendue sacrée. Il punit la religion catholique des attentats de ses ministres. En moins de deux ans , il rendit la Suéde luthérienne , par la supé- riorité de sa politique plus encore que par autorité. Ayant ainsi conquis ce royaume , comme il le disait , sur les Danois et sur le clergé , il régna heureux et ab- solu jusqu'à Tâge de soixante et dix ans, et mourut plein de gloire , laissant sur le trône sa famille et sa religion.

L'un de ses descendants fut ce Gustave -Adolphe , qu'on nomme le grand Gustave. Ce roi conquit l'ingrie , la Livonie , Brème , Verden , Vismar , la Poméranie , sans compter plus de cent places en Allemagne, ren^ dues par la Suéde après sa mort. Il ébranla le trône de Ferdinand II. Il protégea les luthériens en Allema- gne, secondé en cela parles intrigues de Rome même, qui craignait encore plus la puissance de l'empereur que celle de l'hérésie. Ce fut lui qui, par ses victoires , contribua alors en effet à l'abaissement de la maison d'Autriche ; entreprise dont on attribue toute la gloire au cardinal de Richelieu , qui savait l'art de se faire une réputation , tandis qile Gustave se bornait à faire de grandes choses. Il allait porter la guerre au-delà du Danube, et peut-être détrôner l'empereur, lorsqu'il fut tué , à làge de trente-sept ans , dans la bataille de Lutzen , qu'il gagna contre Valstein , emportant dans le tombeau le nom de Grand , les regrets du Nord , {3t l'estime de ses ennemis.

Sa fille Christine , née avec un génie rare , aima mieux converser avec des savants que de régner suj,'

LIVRE PREMIER. 2Q

un peuple qui ne connaissait que les armes. Elle se rendit aussi illustre en quittant le trône , que ses an- cêtres Tétaient pour l'avoir conquis ou affermi. Les protestants l'ont déchirée, comme si on ne pouvait pas avoir de grandes vertus sans croire à Luther ; et les papes triomphèrent trop delà conversion d'une femme qui n'était que philosophe. Elle se retira à Rome, elle passa le reste de ses jours dans le centre des arts qu'elle aimait , et pour lesquels elle avait renoncé à un empire à l'âge de vingt-sept ans.

Avant d'abdiquer, elle engagea les états de la Suéde à élire en sa place son cousin Charles-Gustave, dixième de ce nom, fils du comte palatin, duc de Deux-Ponts. Ce roi ajouta de nouvelles conquêtes à celles de Gus- tave-Adolphe : il porta d'abord ses armes en Polopne il gagna la célèbre bataille de Varsovie, qui dura trois jours. Il fit long-temps la guerre heureusement contre les Danois , assiégea leur capitale, réunit la Sca- nie à la Suéde , et fit assurer, du moins pour un temps la possession de Slesvick au duc de Holstein. Ensuite ayant éprouvé des revers et fait la paix avec ses enne- mis , il tourna son ambition contre ses sujets. Il conçut le dessein d'établir en Suéde la puissance arbitraire ; mais il mourut à l'âge de trente -sept ans , comme le grand Gustave , avant d'avoir pu achever cet ouvrage du despotisme , que son fils Charles XI éleva jusqu'au comble.

Charles XI, guerrier comme tous ses ancêtres, fut plus absolu qu'eux. Il abolit l'autorité du sénat, qui fut déclaré le sénat du roi , et non du royaume. Il était frugal, vigilant, laborieux, tel qu'on l'eût aimé, si

3o HISTOIUE DE CHARLES XII.

son despotisme n'eût réduit les sentiments de ses su- jets pour lui à celui de la crainte.

Il épousa , en 1 680 , Tlrique-Éléonore , fille de Fré- déric lïl , roi de Danemarck , princesse vertueuse et digne de plus de confiance que son époux ne lui en témoigna. (27 juin 1682) De ce mariage, naquit le roi Charles Xil , Thomme le plus extraordinaire peut- être qui ait jamais été sur la terre , qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux , et qui n'a eu d'autre défaut ni d'autre malheur que de les avoir toutes outrées. C'est lui dont on se propose ici d'écrire ce qu'on a appris de certain touchant sa personne et ses actions.

Le premier livre qu'on lui fit lire fut l'ouvrage de Samuel Puffendorf , afin qu'il pût connaître de bonne heure ses états et ceux de ses voisins. Il apprit d'abord l'allemand , qu'il parla toujours depuis aussi bien que sa langue maternelle. A l'âge de sept ans , il savait ma- nier un cheval. Les exercices violents il se. plaisait , et qui découvraient ses inclinations martiales , lui for- mèrent de bonne heure une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues le portait son tem- pérament.

Quoique doux dans son enfance , il avait une opi- niâtreté insurmontable ; le seul moyen de le plier était de le piquer d'honneur : avec le mot de gloire on ob- tenait tout de lui. Il avait de l'aversion pour le latin ; mais dès qu'on lui eut dit que le roi de Pologne et le roi de Danemarck l'entendaient , il l'apprit bien vite , et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s'y prit de la même manière pour l'engager à entendre

LIVRE PREiMIER. 3l

le français ; mais il s'obstina tant qu'il vécut à ne ja- mais s'en servir, même avec des ambassadeurs fran- çais qui ne savaient point d'autre lanjjue.

Dès qu'il eut quelque connaissance de la langue la- tine, on lui fit traduire Quinte-Curce : il prit pour ce livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus encore que le style. Celui qui lui expliquait cet auteur lui ayant demandé ce qu il pensait d'Alexandre : « Je « pense , dit le prince , que je voudrais lui ressembler. « Mais , lui dit-on , il n'a vécu que trente-deux ans. « Ah ! reprit-il , n'est-ce pas assez quand on a con- « quis des royaumes? » On ne manqua pas de rappor- ter ces réponses au roi son père , qui s'écria : Voilà « un enfant qui vaudra mieux que moi , et qui ira plus « loin quele grand Gustave. » Un jour il s'amusait dans l'appartement du roi à regarder deux cartes géogra- phiques , l'une d'une ville de Hongrie prise par les Turcs sur l'empereur, et l'autre de Riga , capitale de la Livonie, province conquise par les Suédois depuis un siècle. Au bas de la carte de la ville hongroise , il y avait ces mots tirés du livre de Job : « Dieu me l'a « donnée, Dieu me l'a ôtée; le nom du Seigneur soit « béni. » Le jeune prince avant lu ces paroles, prit sur-le-champ un crayon , et écrivit au bas de la carte de Riga : « Dieu me l'a donnée, le diable ne me l'ôtera « pas'*. » Ainsi , dans les actions les plus indifférentes de son enfance , ce naturel indomptable laissait sou- vent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières , et qui marquaient ce qu'il devait être un jour.

^ Deux ambassadeurs de France en Suède m'ont contb ce fait.

32. HISTOIRE DE CHARLES XII.

Il avait onze ans lorsqu'il perdit sa mère. (5 au- guste 1698) Cette princesse mourut d'une maladie causée, dit-on, par les chagrins que lui donnait son mari, et par les efforts qu'elle fesait pour les dissimu- ler'^. Charles XI avait dépouillé de leurs biens un grand nombre de ses sujets par le moyen d'une espèce de cour de justice nommée la chambre des liquidations, établie de son autorité seule. Une foule de citoyens ruinés par cette chambre , nobles , marchands , fer- miers, veuves, orphelins, remplissaient les rues de Stockholm , et venaient tous les jours à la porte du pa- lais pousser des cris inutiles. La reine secourut ces malheureux de tout ce qu'elle avait : elle leur donna son argent , ses pierreries , ses meubles , ses habits même. Quand elle n'eut plus rien à leur donner, elle se jeta en larmes aux pieds de son mari pour le prier d'avoir compassion de ses sujets. Le roi lui répondit gravement: « Madame, nous vous avons prise pour « nous donner des enfants, et non pour nous donner « des avis. » Depuis ce temps il la traita, dit-on, avec une dureté qui avança ses jours.

(16 avril 1697) Il mourut quatre ans après elle, dans la quarante-deuxième année de son âge, et dans la trente - septième de son régne, lorsque l'Empire, l'Espagne, la Hollande, d'un côté, et la France de l'autre , venaient de remettre la décision de leurs que- relles à sa médiation, et qu'il avait déjà entamé l'ou- vrage de la paix entre ces puissances.

" Le P. Barre, ge'novéfain, a copié tout cet article dans son His- toire d'Allemagne ^ tome VII, et il l'applique à un comte de Vir- temberg.

LIVRE PREMIER. 33

Il laissa à son fils, âgé de quinze ans, un trône af- fermi et respecté au-dehors, des sujets pauvres , mais belliqueux et soumis , avec des finances en bon ordre, ménagées par des ministres habiles.

Charles XII, à son avènement, non seulement se trouva maître absolu et paisible de la Suéde et de la Finlande, mais il régnait encore sur la Livonie , la Ca- rélie, 1 Ingrie; il possédait Yismar, Vibourg, les îles de Rugen, d'Oesel , et la plus belle partie de la Pomé- ranie, le duché de Brème et de Yerden; toutes con- quêtes de ses ancêtres , assurées à sa couronne par une longue possession et par la foi des traités solennels de Munster et d'Oliva , soutenus de la terreur des armes suédoises. La paix de Rysvick, commencée sous les auspices du père, fut conclue sous ceux du fils : il fut le médiateur de l'Europe dès qu'il commença à régner.

Les lois suédoises fixent la majorité des rois à quinze ans: mais Charles XI, absolu en tout, retarda, par son testament, celle de son fils jusqu'à dix-huit. Il fa- vorisait, par cette disposition , les vues ambitieuses de sa mère , Edwige-Eléonore de Holstein , veuve de Charles X. Cette princesse fut déclarée, par le roi son fils, tutrice du jeune roi son petit-fils, et régente du royaume, conjointement avec un conseil de cinq per- sonnes.

La régente avait eu part aux affaires sous le régne du roi son fils. Elle était avancée en âge; mais son am- bition, plus grande que ses forces et que son génie, lui fesait espérer de jouir long-temps des douceurs de l'autorité sous le roi son petit-fils. Elle l'éloignait au- tant qu'elle pouvait des affaires. Le jeune prince pas-

CHARLE5 XII.

34 HISTOIRE DE CHARLES XII.

sait son temps à la chasse , ou s'occupait à faire la re- vue des troupes : il fesait même quelquefois l'exercice avec elles ; ces amusements ne semblaient que l'effet naturel de la vivacité de son â^e. Il ne paraissait dans sa conduite aucun dégoût qui pût alarmer la régente; et cette princesse se flattait que les dissipations de ces exercices le rendraient incapable d'application , et qu'elle en gouvernerait plus long-temps.

Un jour, au mois de novembre, la même année de la mort de son père , il venait de faire la revue de plu- sieurs régiments : le conseiller d'état Piper était auprès de lui; le roi paraissait abîmé dans une rêverie pro- fonde. « Puis-je prendre la liberté, lui dit Piper, de «« demander à votre majesté à quoi elle songe si sé- « rieusement? Je songe , répondit le prince, que je « me sens digne de commander à ces braves gens : et «je voudrais que ni eux ni moi ne reçussions Tordre « d'une femme. » Piper saisit dans le moment l'occa- sion de faire une grande fortune. Il n'avait pas assez de crédit pour oser se charger lui-même de l'entre- prise dangereuse d'ôter ia régence à la reine , et d'a- vancer la majorité du roi ; il proposa cette négociation au comte Axel Sparre, homme ardent, et qui cher- chait à se donner de la considération : il le flatta de la confiance du roi. Sparre le crut, se chargea de tout, et ne travailla que pour Piper. Les conseillers de la régence furent bientôt persuadés. C'était à qui préci- piterait l'exécution de ce dessein pour s'en faire un mérite auprès du roi.

Ils allèrent en corps en faire la proposition à la reine, qui ne s'attendait pas à une pareille déclajation.

LIVRE PREMIER. 35

Les états-généraux étaient assemblés alors. Les con- seillers de la régence y proposèrent l'affaire : il n'y eut pas une voix contre : la chose fut emportée d'une rapidité que rien ne pouvait arrêter; de sorte que Charles XII souhaita de régner, et en trois jours les états lui déférèrent le gouvernement. Le pouvoir de la reine et son crédit tombèrent en un instant. Elle mena depuis une vie privée, plus sorîable à son âge, quoique moins à son humeur. Le roi fut couronné le 24 décembre suivant. Il fit son entrée dans Stockholm sur un cheval alezan, ferré d'argent, ayant le sceptre à la main et la couronne en tète , aux acclamations de tout un peuple, idolâtre de ce qui est nouveau , et con- cevant toujours de grandes espérances d'un jeune prince.

L'archevêque d'Upsal est en possession de faire la cérémonie du sacre et du couronnement : c'est , de tant de droits que ses prédécesseurs s'étaient arrogés , presque le seul qui lui reste. Après avoir, selon l'u- sage, donné l'onction au prince, il tenait entre ses mains la couronne pour la lui remettre sur la tête ; Charles l'arracha des mains de l'archevêque, et se couronna lui-même en regardant fièrement le prélat. La multitude, à qui tout air de grandeur impose tou- jours , applaudit à l'action du roi. Ceux même qui avaient le plus gémi sous le despotisme du père se laissèrent entraîner à louer dans le fils cette fierté qui était l'augure de leur servitude.

Dès que Charles fut maître , il donna sa confiance et le maniement des affaires au conseiller Piper, qui fut bientôt son premier ministre sans en avoir le nom.

36 HISTOIRE DE CHARLES XII.

Peu de jours après il le fit comte ; ce qui est une qualité émincnte en Suéde, et non un vain titre qu on puisse prendre sans conséquence comme en France.

Les premiers temps de Tadministration du roi ne donnèrent point de lui des idées favorables : il parut qu'il avait été plus impatient que digne de régner. U n'avait, à la vérité, aucune passion dangereuse; mais on ne voyait dans sa conduite que des emportements de jeunesse et de l'opiniâtreté. Il paraissait inappliqué et hautain. Les ambassadeurs qui ptaient à sa cour le prirent même pour un génie médiocre, et le peigni- rent tel à leurs maîtres "". La Suéde avait de lui la même opinion; personne ne connaissait son caractère; il l'i- gnorait lui-même, lorsque des orages formés tout-à- coup dans le Nord donnèrent à ses talents cachés oc- casion de se déployer.

Trois puissants princes , voulant se prévaloir de son extrême jeunesse, conspirèrent sa ruine presque en même temps. Le premier fut Frédéric IV, roi de Danemarck, son cousin ; le second , Auguste, électeur de Saxe , . roi de Pologne ; Pierre-le-Grand , czar de Moscovie, était le troisième et le plus dangereux. Il faut développer l'origine de ces guerres, qui ont pro- duit de si grands événements , et commencer par le Danemarck.

De deux sœurs qu'avait Charles Xlf, l'aînée avait épousé le duc de Holstein, jeune prince plein de bra- voure et de douceur. Le duc , opprimé par le roi de Da- nemarck, vint à Stockholm avec son épouse se jeter entre hs bras du roi, et lui demander du secours,

« Les lettres originales en font foi.

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non seulement comme à son beau-frère, mais comme au roi d'une nation qui a pour les Danois une haine irréconciliable.

L'ancienne maison de Ilolstcin, fondue dans c lie d'Oldenbourg, était montée sur le irône de Danemarck par élection en i449- Tous les royaumes du Nord étaient alors électifs. Celui de Danemarck devint bien- tôt héréditaire. Un de ses rois, nommé Christiern III, eut pour son frère Adolphe une tendresse ou des mé- nagements dont on ne trouve guère d'exemple chez les princes. Il ne \ oulait point le laisser sans souve- raineté, mais il ne pouvait démembrer ses propres états. Il partagea avec lui, par un accord bizarre, les duchés de Holstcin-Gottorp et de Slesvick , établissant que les descendants d'Adolphe gouverneraient désor- mais le lioîstein conjointement avec les rois de Dane- marck ; que ces deux duchés leur appartiendraient en commun , et que le roi de Danemarck ne pourrait rien innover dans le Holst( in sans le duc, ni le duc sans le roi. Une union si étrange, dont pourtant il y avait déjà eu un exemple dans la même maison pen- dant quelques années, était, depuis près de quatre- vingts ans une source de querelles entre la branche de Danemarck et celle de Holstein-Gottorp; les rois cherchant toujours à opprimer les ducs , et les ducs à être indépendants. Il en avait coûté la liberté et la souveraineté au dernier duc. il avait recouvré l'une et l'autre aux conférences d'Altena en 1689, par l'enire- mise de la Suéde, de l'Angleterre, et de la Hollande-, garants de l'exécution du traité. Mais comme un traité entre les souverains n'est souvent qu'une soumission

38# HISTOIRE DE CHARLES XII.

à la nécessité jusqu'à ce que le plus fort puisse acca- bler le plus faible, la querelle renaissait plus enveni- mée que jamais entre le nouveau roi de Danemarck et le jeune duc. Tandis que le duc était à Stockolm, les Danois fesaient déjà des actes d'hostilité dans le pays de Holstein, et se liguaient secrètement avec le roi de Pologne pour accabler le roi de Suède lui-même.

Frédéric- Auguste , électeur de Saxe, que ni l'élo- quence et les négociations de Fabbé de Polignac, ni les grandes qualités du prince de Conti, son concur- rent au trône, n'avaient pu empêcher d'être élu de- puis deux ans roi de Pologne, était un prince moins connu encore par sa force de corps incroyable que par sa bravoure et la galanterie de son esprit. Sa cour était la plus brillante de l'Europe après celle de Louis XIV. Jamais prince ne fut plus généreux , ne donna plus , n'accompagna ses dons de tant de grâce. Il avait acheté la moitié des suffrages de la noblesse polonaise , et forcé l'autre par l'approche d'une armée saxone. Il crut avoir besoin de ses troupes pour se mieux affer- mir sur le trône, mais il fallait un prétexte pour les retenir en Pologne. Il les destina à attaquer le roi de Suède en Livonie , à l'occasion que l'on va rap- porter.

La Livonie, la plus belle et la plus fertile province du Nord, avait appartenu autrefois aux chevaliers de Tordre teutonique. Les Russes, les Polonais, et les Suédois, s'en étaient disputé la possession. La Suéde Tavait enlevée depuis près de cent années , et elle lui avait été enfin cédée solennellement par la paix d'O- liva.

LIVRE PREMIER. 89

'^ Le feu roi Charles XI , clans ses sévérités pour ses sujets, n'avait pas épargné les Livoniens. Il les avait dépouillés de leurs privilèges et d\me partie de leurs patrimoines. Patkul , malheureusement célèbre de- puis par sa mort tragique , fut député de la noblesse livonienne pour porter au trône les plaintes de la pro- vince. Il fit à son maître une harangue respectueuse, mais forte et pleine de cette éloquence mâle que donne la calamité quand elle est jointe à la hardiesse. Mais les rois ne regardent trop souvent ces harangues pu- bliques que comme des cérémonies vaines qu'il e^t d'usage de souffrir, sans y faire attention. Toutefois Charles XI, dissimulé quand il ne se livrait pas aux emportements de sa colère, frappa doucement sur Té- paule de Patkul : « Vous avez parlé pour votre patrie « en brave homme, lui dit-il , je vous en estime ; con- « tinuez. » Mais peu de jours après, il le fit déclarer coupable de lèse-majesté, et comme tel, condamner à la mort. Patkul, qui s'était caché, prit la fuite. Il porta dans la Pologne ses ressentiments. Il fut admis depui§ devant le roi Auguste, Charles XI était mort ; mais la sentence de Patkul et son indignation subsis- taient. Il représenta au monarque polonais la facilité de la conquête de la Livonie; des peuples désespérés, prêts à secouer le joug de la Suéde; un roi enfant, in- capable de se défendre. Ces sollicitations luirent bien reçues d'un prince déjà tenté de cette conquête. Au- guste, à son couronnement, avait promis de faire ses efforts pour recouvrer les provinces que la Pologne

<* Tout cet article se trouve presque mot pour mot au tome X du P. Barre.

4o HISTOIRE DE CHARLES XII.

avait perdues. Il crut, par son irruption en Livonie, plaire à la république, et affermir son pouvoir; mais il se trompa dans ces deux idées, qui paraissaient si vraisemblables. Tout fut prêt bientôt pour une inva- sion soudaine, sans même daigner recourir d'abord à la vaine formalité des déclaratioîis de guerre et des manifestes. Le nuage grossissait en même temps du côté de la Moscovie. Le monarque qui la gouvernait mérite l'attention de la postérité.

Pierre Alexiowitz , czar de Russie, s'était déjà rendu redoutable par la bataille qu'il avait gagnée sur les Turcs en 1697, et par la prise d'Azof, qui lui ouvrait l'empire de la mer Noire. Mais c'était par des actions plus étonnantes que des victoires qu'il cherchait le nom de grand. La Moscovie , ou Russie , embrasse le nord de l'Asie et celui de l'Europe, et depuis les fron- tières de la Chine , s'étend l'espace de quinze cents lieues jusqu'aux confins de la Pologne et de la Suéde, Mais ce pays immense était à peine connu de l'Europe avant le czar Pierre. Les Moscovites étaient moins ci- vilisés que les Mexicains quand ils furent découverts par Cortès; nés tous esclaves de maîtres aussi barbares qu'eux, ils croupissaient dans l'ignorance , dans le be- soin de tous les arts, et dans rinsensibihté de ces be- soins qui étouffait toute industrie. Une ancienne loi, sacrée parmi eux , leur défendait, sous peine de mort, de sortir de leur pays sans la permission de leur pa- triarche. Cette loi, faite pour leur ôter les occasions de connaître leur joug, plaisait à une nation qui, dans l'abîme de son ignorance et de sa misère, dédaignait tout commerce avec les nations étrangères.

LIVRE PREMIER. /^i

L'ère des Moscovites commençait à la création du monde; ils comptaient 7207 ans au commencement du siècle passé (1600), sans pouvoir rendre raison de cette date. Le premier jour de leur année venait au 1 3 de notre mois de septembre. Ils alléguaient, pour rai- son de cet établissement, qu'il était vraisemblable que Dieu avait créé le monde en automne, dans la saison les fruits de la terre sont dans leur maturité. Ainsi , les seules apparences de connaissances qu'ils eussent, étaient des erreurs grossières : personne ne se doutait parmi eux que l'automne de Moscovie pût être le prin- temps d'un autre pays dans les climats opposés. Il n'y avait pas long-temps que le peuple avait voulu brûler à Moscou le secrétaire d'un ambassadeur de Perse, qui avait prédit une éclipse de soleil. Ils ignoraient jusqu'à l'usage des chiffres ; ils se servaient , pour leurs calculs, de petites boules enfilées dans des fils d'ar- chal. Il n'y avait pas d'autre manière de compter dans tous le.s bureaux de recettes et dans le trésor du czar.

"" Leur religion était et est encore celle des chré- tiens grecs , mais mêlée de superstitions , auxquelles ils étaient d'autant plus fortement attachés qu'elles étaient plus extravagantes , et que le joug en était plus gênant. Peu de Moscovites osaient manger du pigeon, parceque le Saint-Esprit est peint en forme de co- lombe. Ils observaient régulièrement quatre carêmes par an; et, dans ces temps d'abstinence, ils n'osaient se "nourrir ni d'œufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas

« Tout ce morceau est copié mot à mot par le gënove'faln Barre, dans son Histoire d'Allemagne^ tome IX, pages jS et suivantes.

4îî HISTOIRE DE CHARLES XII.

étaient les objets de leur culte, et immédiatement après eux, le czar et le patriarche. L'autorité de ce dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices les plus cruels, sans qu on pût appeler de son tribu- nal. Il se promenait à cheval deux fois l'an, suivi de tout son clergé en cérémonie : le czar, à pied, tenait la bride du cheval*; et le peuple se prosternait dans les rues comme les Tartares devant leur grand lama. La confession était pratiquée ; mais ce n'était que dans le. cas des plus grands crimes : alors l'absolution leur paraissait nécessaire , mais non le repentir. Ils se croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de leurs papas. Ainsi ils passaient sans remords de la con- fession au vol et à l'homicide; et ce qui est un frein pour d'autres chrétiens était chez eux un encoura- gement à l'iniquité. Ils fesaient scrupule de boire du lait un jour de jeûne; mais les pères de famille, les prêtres, les femmes, les fdles, s'enivraient d'eau-de- vie les jours de fête. On disputait cependant sur la re- ligion en ce pays comme ailleurs; la plus grande que- relle était si les laïques devaient faire le signe de la croix avec deux doigts ou avec trois. Ln certain Jacob Nursuff , sous le précédent régne, avait excité une sé- dition dans Astracan au sujet de cette dispute. Il y avait même des fanatiques , comme parmi ces nations policées chez qui tout le monde est théologien; et Pierre , qui poussa toujours la justice jusqu'à la cruau-

Ces mots, Le czar, a pied, tenait la hride du cheval^ se trou- vent dans l'édition de lySi, et dans i'in-4° de 1768; mais ils man- quent dans l'e'dition de Kelil, et dans les éditions suivantes. E. A. L,

LIVRE PREMIER. 4'^

té, fit périr par le feu quelques uns de ces misérables qu'on nommait vosko-jésuites .

Le czar, dans son vaste empire ,"^ avait beaucoup d'autres sujets qui n'étaient pas chrétiens. Les Tar- tares , qui habitent le bord occidental de la mer Cas- pienne et d^ Palus -Méotides , sont mahométans. Les Sibériens , les Ostiaques , les Samoïédes , qui sont vers la mer Glaciale , étaient des sauvages , dont les uns étaient idolâtres , les autres n'avaient pas même la connaissance d'un dieu : et cependant les Suédois en- voyés prisonniers parmi eux , ont été plus contents de leurs mœurs que de celles des anciens Moscovites.

Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui ten- dait à augmenter encore la barbarie de cette partie An monde. Son naturel lui fit d'abord aimer les étrangers , avant qu'il sût à quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort , comme on l'a déjà dit , fut le premier instru- ment dont il se servit pour changer depuis la face de la Moscovie. Son puissant génie, qu'une éducation barbare avait retenu et n'avait pu détruire, se déve- loppa presque tout-à-coup. Il résolut d'être homme , de commander à des hommes , et de créer une nation nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires ; mais aucun n'avait cessé d'être roi pour apprendre mieux à régner; c'est ce que fit Pierre-le-Grand.

Il quitta la Russie en 1698 , n'ayant encore régné que deux années , et alla en Hollande , déguisé sous un nom vulgaire , comme s'il avait été un domestique de ce même Le Fort , qu'il envoyait ambassadeur extra- ordinaire auprès des états-généraux. Arrivé à Amster-

44 HISTOTT\E DE CHABLES XII.

dam , inscrit dans le rôle des charpentiers de l'ami- rauté des Indes , il y travaillait dans le chantier comme les autres charpentiers. Dans les intervalles de son travail , il apprenait les parties des mathématiques qui peuvent être utiles à un prince , les fortifica- tions , la navigation, l'art de lever des platïs. Il entrait dans les boutiques des ouvriers, examinait toutes les manufactures ; rien n'échappait à ses observations. De il passa en Angleterre , il se perfectionna dans la science de la construction des vaisseaux ; il repassa en Hollande , et vit tout ce qui pouvait tourner à l'a- vantage de son pays. Enfin, après deux ans de voyages et de travaux , auxquels nul autre homme que lui n'eût voulu se soumettre, il reparut en Russie, amenant avec lui les arts de l'Europe. Des artisans de toute es- pèce l'y suivirent en foule. On vit pour la première fois de grands vaisseaux russes sur la mer Noire , dans la Baltique, et dans l'Océan . Des bâtiments d'une archi- tecture régulière et noble furent élevés au milieu des huttes moscovites. Il établit des collèges , des acadé- mies , des imprimeries , des bibliothèques : les villes furent policées ; les habillements , les coutumes chan- gèrent peu-à-peu , quoique avec difficulté. Les Mosco- vites connurent par degrés ce que c'est que la société. Les superstitions même furent abolies ; la dignité de patriarche fut éteinte : le czar se déclara le chef de la religion ; et cette dernière entreprise, qui aurait coûté le trône et la vie à un prince moins absolu , réussit presque sans contradiction , et lui assura le succès de toutes les autres nouveautés.

Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare,

LIVRE PREMIER. 45

il osa essayer de l'instruire , et par même il risqua de le rendre redoutable ; mais il se cg;>yait assez puis- sant pour ne le pas craindre. Il a fait enseigner, dans le peu de cloîtres qui restent , la philosophie et la théo- logie. Il est vrai que cette théologie tient encore de ce temps sauvage dont Pierre Alexiowitz a retiré sa pa- trie. Un homme digne de foi m'a assuré qu'il avait as- sisté à une thèse publique , il s'agissait de savoir si l'usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant prétendait qu'il était permis de s'enivrer d'eau-de-vie, mais non de fumer, parceque la très sainte Écriture dit que ce qui sort de la bouche de l'homme le souille, et que ce qui y entre ne le souille point.

Les moines ne furent pas contents de la réforme. A peine le czar eut-il établi des imprimeries, qu'ils s'en servirent pour le décrier : ils imprimèrent qu'il était l'antechrist ; leurs preuves étaient qu'il ôtait la barbe aux vivants, et qu'on fesait, dans son acadé- mie , des dissections de quelques morts. Mais un autre moine, qui voulait faire fortune, réfuta ce livre , et dé- montra que Pierre n'était pas l'antechrist , parceque le nombre 666 n'était pas dans son nom. L'auteur du libelle fut roué, et celui de la réfutation fut fait évêque de Rezan.

Le réformateur de la Moscovie a surtout porté une loi sage, qui fait honte à beaucoup d'états pohcés ; c'est qu'il n'est permis à aucun homme au service de l'état, ni à un bourgeois établi , ni surtout à un mineur, de passer dans un cloître.

Ce prince comprit combien il importe de ne point consacrer à l'oisiveté des sujets qui peuvent être

46 HISTOinE DE CHARLES XII.

Utiles, et de ne point permettre qu'on dispose à jamais de sa liberté , d^s un âge l'on ne peut disposer de la moindre partie de sa fortune. Cependant l'industrie des moines élude tous les jours cette loi, faite pour le bien de l'humanité, comme si les moines gagnaient en effet à peupler les cloîtres aux dépens de la patrie.

Le czar n'a pas assujetti seulement l'Eglise à Tétat, à l'exemple des sultans turcs ; mais , plus grand poli- tique , il a détruit une milice semblable à celle des ja- nissaires ; et ce que les Ottomans ont vainement tenté , il Ta exécuté en peu de temps ; il a dissipé les janis- saires moscovites , nommés strélitz , qui tenaient les czars en tutéle. Cette milice , plus formidable à ses maîtres qu'à ses voisins , était composée d'environ trente mille hommes de pied , dont la moitié restait à Moscou, et l'autre était répandue sur les frontières. Un strélitz n'avait que quatre roubles par an de paie , mais des privilèges ou des abus le dédommageaient amplement. Pierre forma d'abord une compagnie d'é- trangers , dans laquelle il s'enrôla lui-même , et ne dé- daigna pas de commencer par être tambour, et d'en faire les fonctions , tant la nation avait besoin d'exem- ples. Il fut officier par degrés. Il fit petit à petit de nouveaux régiments ; et enfin , se sentant maître de troupes disciplinées , il cassa les strélitz , qui n'osè- rent désobéir.

La cavalerie était à peu près ce qu'est la cavalerie polonaise , et ce qu'était autrefois la française, quand le royaume de France n'était qu'un assemblage de fiefs. Les gentilshommes russes montaient achevai à leurs dépens , et combattaient sans discipline , quel-

LIVRE PUEMIER. 4 y

quefois sans autres armes qu'un sabre ou un carquois , incapables d'être commandés , et par conséquent de vaincre.

Pierre-le-Grand leur apprit à obéir par son exemple et par les supplices , car il servait en qualité de soldat et d'officier subalterne , et punissait rigoureusement en czar les boïards, c est-à-dire les gentilshommes qui prétendaient que le privilège de la noblesse était de ne servir l'état qu'à leur volonté. Il établit un corps ré- gulier pour servir l'artillerie , et prit cinq cents cloches aux églises pour fondre des canons. Il a eu treize mille canons de fonte en Tannée 1 7 14- H a formé aussi des corps de dragons , milice très convenable au génie des Moscovites , et à la forme de leurs chevaux , qui sont petits. La Moscoyie a aujourd'hui , en 1 788 , trente ré- giments de dragons de mille hommes chacun, bien entretenus.

C'est lui qui a établi des houssards en Eussie. Enfin il a eu jusqu'à une école d'ingénieurs , dans un pays personne ne savait avant lui les éléments de la géo- métrie.

Il était bon ingénieur lui-même ; mais surtout il ex- cellait dans tous les arts de la marine ; bon capitaine de vaisseau , habile pilote , bon matelot , adroit char- pentier, et d'autant plus estimable dans ces arts qu'il était avec une crainte extrême de l'eau. Il ne pou- vait, dans sa jeunesse , passer sur un pont sans fré- mir : il fesait fermer alors les volets de bois de son car- rosse ; le courage et le géniQ domptèrent en lui cette faiblesse machinale.

Il fit construirp un beau port auprès d'Azof , à lem-

48 HISTOIRE DE CHARLES XH.

bouchure du Tanaïs : il voulait y entretenir des ga- lères ; et dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats , et légers , devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville favorite de Pétersbourg; il a montré à ses sujets l'art de les bâtir avec du simple sapin , et celui de les con- duire. Il avait appris jusqu'à la chirurgie : on l'a vu, dans un besoin, faire la ponction à un hydropique; il réussissait dans les mécaniques, et instruisait les artisans.

Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose par rapport à l'immensité de ses états ; il n'a jamais eu vingt-quatre millions de revenu, à compter le marc à près de cinquante livres , comme nous fesons aujour- d'hui , et comme nous ne ferons peut-être pas demain ; mais c'est être très riche chez soi que de pouvoir faire de grandes choses. Ce n'est pas la rareté de l'argent ^ mais celle des hommes et des talents qui rend un em- pire faible.

La nation russe n'est pas nombreuse , quoique les femmes y soient fécondes et les hommes robustes, Pierre lui-même , en poliçant ses états , a malheureu- sement contribué à leur dépopulation. De fréquentes recrues dans des guerres long-temps malheureuses, des nations transplantées des bords de la mer Cas- pienne à ceux de la mer Baltique , consumées dans les travaux, détruites par les maladies, les trois quarts des enfants mourant en Moscovie de la petite-vérole , plus dangereuse en ces cjimats qu'ailleurs ; enfin, les tristes suites d'un gouvernement long-temps sauvage et barbare , même dans sa police, sont cause que cette

LIVRE PREMIER. 4^^

grande partie du continent a encore de vastes déserts. On compte à présent en Russie cinq cent mille familles de gentilshommes , deux cent mille de gens de loi , un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans payant une espèce de taille , six cent mille hommes dans les provinces conquises sur la Suéde : les Cosa- ques de l'Ukraine et les Tartares , vassaux de la Mos- covie , ne se montent pas à plus de deux millions ; en- fin Ton a trouvé que ces pays immenses ne contien- nent pas plus de quatorze millions d'hommes " ; c'est- à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de la France.

Le czar Pierre , en changeant les moeurs , les lois , la milice , la face de son pays , voulait aussi être grand parle commerce, qui fait à-la-fois la richesse d'un état et les avantages du monde entier. Il entreprit de ren- dre la Russie le centre du négoce de l'Asie et de l'Eu- i-ope. Il voulait joindre par des canaux , dont il dressa le plan , la Duine , le Volga , le Tanaïs, et s'ouvrir des chemins nouveaux de la mer Baltique au Pont-Euxin et à la mer Caspienne , et de ces deux mers à l'Océan septentrional.

Leportd'Archangel, fermé par les glaces neuf mois de l'année , et dont l'abord exigeait un circuit long et dangereux , ne lui paraissait pas assez commode. Il avait, dès l'an 1700, le dessein de bâtir sur la mer Baltique un port qui deviendrait le magasin du Nord , et une ville qui serait la capitale de son empire.

'^ Cela fut écrit en 1727 ; la population a augmenté depuis par les conquêtes, par la police, et par le «oin d'attirer les étranger*.

5o HISTOIRE DE CHARLES XII.

Il cherchait déjà un passage par les mers du nord- est à la Chine ; et les manufactures de Paris et de Pékin devaient embellir sa nouvelle ville.

Un chemin par terre , de sept cent cinquante-quatre verstes, pratiqué à travers des marais qu'il fallait combler, conduit de Moscou à sa nouvelle ville. La plupart de ses projets ont été exécutés par ses mains; et deux impératrices , qui lui ont succédé l'une après Fautre, ont encore été au-delà de ses vues, quand elles étaient praticables , et n'ont abandonné que l'im- possible.

Il a voyagé toujours dans ses états , autant que ses guerres l'ont pu permettre ; mais il a voyagé en légis- lateur et en physicien , examinant partout la nature , cherchant à la corriger ou à la perfectionner, sondant lui-même les profondeurs des fleuves et des mers , or- donnant des écluses, visitant des chantiers , fesant fouiller des mines , éprouvant les métaux , fesant lever des cartes exactes, et y travaillant de sa main.

Il a bâti dans un lieu sauvage la ville impériale de Pétersbourg, qui contient aujourd'hui soixante mille maisons , s'est formée de nos jours une cour bril- lante, et enfin on connaît les plaisirs délicats. Il a bâti le port de Cronstadt sur la Neva , Sainte-Croix sur les frontières de la Perse, des forts dans l'Ukraine , dans la Sibérie ; des amirautés à Archangel , à Péters- bourg, à Astracan, à Azof; des arsenaux, des hôpi- taux ; il fesait toutes ses maisons petites et de mauvais goût; mais il prodiguait pour les maisons publiques la magnificence et la grandeur.

Les sciences , qui ont été ailleurs le fruit tardif de

LIVRE PREMIER . 5l

lunt de siècles , sont venues par ses soins dans ses états toutes perfectionnées. Il a créé une académie sur le modèle des sociétés fameuses de Paris et de Londres : les Dclisle, les Bulfingcr, les Hermann, les BernouUi, le célèbre Wolf, homme excellent en tout (Tenre de philosophie , ont été appelés à grands frais à Pétersbourg. Cette académie subsiste encore, et il se forme enfin des philosophes moscovites.

Il a forcé la jeune noblesse de ses états à voyager, à s'instruire , à rapporter eti Piussie la politesse étran- gère. J'ai vu déjeunes Russes pleins d'esprit et de con- naissances. C'est ainsi qu'un seul homme a changé le plus grand empire du monde. Il est affreux qu'il ait manqué à ce réformateur des hommes la principale vertu, l'humanité. De la brutalité dans ses plaisirs, de la férocité dans ses mœurs , de la barbarie dans ses vengeances, se mêlaient à tant de vertus. Il poliçait ses peuples , et il était sauvage. Il a , de ses propres mains , été l'exécuteur de ses sentences sur des crimi- nels ; et dans une débauche de table il a fait voir son adresse à couper des têtes. Il y a dans l'Afrique des souverains qui versent le sang de leurs sujets de leurs mains , mais ces monarques passent pour des bar- bares. La mort d'un fils qu'il fallait corriger ou dés- hériter rendrait la mémoire de Pierre odieuse , si le bien qu'il a fait à ses sujets ne fesait presque pardon- ner sa cruauté envers son propre sang.

Tel était le czar Pierre ; et ses grands desseins n'é- taient encore qu'ébauchés , lorsqu'il se joignit aux rois de Pologne et de Danemarck contre un enfant qu'ils méprisaient tous. Le fondateur de la Russie voulut

HISTOIRE DE CHARLES XII. être conquérant ; il crut pouvoir le devenir sans peine , et qu'une guerre si bien projetée serait utile à tous ses projets. L'art de la guerre était un art nouveau qu'il fallait montrer à ses peuples.

D'ailleurs il avait besoin d'un port à l'orient de la mer Baltique pour l'exécution de toutes ses idées. Il avait besoin de la province de l'Ingrie, qui est au nord-est de la Livonie ; les Suédois en étaient maîtres, il fallait la leur arracher. Ses prédécesseurs avaient eu des droits sur l'Ingrie . l'Estonie, la Livonie ; le temps semblait propice pour faire revivre ces droits perdus depuis cent ans , et anéantis par des traités. Il conclut donc une ligue avec le roi de Pologne , pour enlever au jeune Charles XII tous ces pays qui sont entre le golfe de Finlande , la mer Baltique , la Pologne , et la Moscovie.

FIN DU LIVRE PREMIER.

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LIVRE SECOND,

ARGUMENT.

Changement prodigieux et subit dans le caractère de Charles XIF. A l'âge de dix-huit ans il soutient la guerre contre le Dane- marck , la Pologne , et la Moscovie ; termine la guerre de Da- nemarck en six semaines ; défait quatre-vingt mille Moscovites avec huit mille Suédois, et passe en Pologne. Description de la Pologne et de son gouvernement Charles gagne plusieurs batailles, et est maître de la Pologne, il se prépare à nommer

Trois puissants rois menaçaient ainsi l'enfance de Charles XII. Les bruits de ces préparatifs conster- naient la Suéde, et alarmaient le conseil. Les grands généraux étaient morts ; on avait raison de tout crain- dre sous un jeune roi qui n'avait encore donné de lui que de mauvaises impressions. Il n'assistait presque jamais dans le conseil que pour croiser les jambes sur la table ; distrait , indifférent , il n'avait paru prendre part à rien.

Le conseil délibéra en sa présence sur le danger l'on était: quelques conseillers proposaient de détour- ner la tempête par des négociations : tout d'un coup le jeune prince se lève avec l'air de gravité et d'assurance d'un homme supérieur qui a pris son parti. « Mes- « sieurs , dit-il , j'ai résolu de ne jamais faire une guerre « injuste , mais de n'en finir une légitime que par la « perte de mes ennemis. Ma résolution est prise : j'irai

'^4 HISTOIRE DE CHARLES XII.

*< attaquer le premier qui se déclarera; et, quand je « Faurai vaincu , j'espère faire quelque peur aux au- « très. » Ces paroles étonnèrent tous ces vieux con^ seillers; ils se regardèrent sans oser répondre. Enfin , étonnés d'avoir un tel roi, et honteux d'espérer moins que lui , ils reçurent avec admiration ses ordres pour la guerre.

On fut bien plus surpris encore quand on le vit re- noncer tout d'un coup aux amusements les plus in- nocents de la jeunesse. Du moment qu'il se prépara à la guerre, il commença une vie toute nouvelle, dont il ne s'est jamais depuis écarté un seul moment. Plein de 1 idée d'Alexandre et de César , il se proposa d'i- miter tout de ces deux conquérants , hors leurs vices. Il ne connut plus ni magnificence , ni jeux , ni délas- sements ; il réduisit sa table à la frugalité la plus grande. Il avait aimé le faste dans les habits ; il ne fut vêtu depuis que comme un simple soldat. On l'avait soupçonné d'avoir eu une passion pour une femme de sa cour : soit que cette intrigue fût vraie ou non , il est certain qu'il renonça alors aux femmes pour ja- mais , non seulement de peur d'en être gouverné , mais pour donner l'exemple à ses soldats , qu'il vou- lait contenir dans la discipline la plus rigoureuse ; peut-être encore par la vanité d'être le seul de tous les rois qui domptât un penchant si difficile à sur- monter. Il résolut aussi de s'abstenir de vin tout le reste de sa vie. Les uns m'ont dit qu'il n'avait pris ce parti que pour dompter en tout la nature, et pour ajouter une nouvelle vertu à son héroïsme ; mais le plus grand nombre m'a assuré qu'il voulut par se

LIVRE SECOND. !)j

punir d'un excès qu'il avait commis , et d'un affront qu'il avait fait à table à une femme , en présence même de la reine sa mère. Si cela est ainsi , cette con- damnation de soi-même , et cette privation qu'il s'im- posa toute sa vie, sont une espèce d'héroïsme non moins admirable.

Il commença par assurer des secours au duc de Holstein , son beau-frère. Huit mille hommes furent envoyés d'abord en Poméranie , province voisine du Holstein , pour fortifier le duc contre les attaques des Danois. Le duc en avait besoin. Ses états étaient déjà ravagés , son château de Gottorp pris , sa ville de Ton- ningue pressée par un siège opiniâtre , le roi de Danemarck était venu en personne , pour jouir d'une conquête qu'il crovait sûre. Cette étincelle commen- çait à embraser l'empire. D'un côté , les troupes saxonnes du roi de Pologne , celles de Brandebourg , de Volfenbuttel , de Hesse-Cassel , marchaient pour se joindre aux Danois. De l'autre , les huit mille hom- mes du roi de Suéde , les troupes d'Hanovre et de Zell , et trois régiments de Hollande , venaient secourir le duc '^. Taudis que le petit pays de Holstein était ainsi le théâtre de la guerre , deux escadres , l'une d'Angle- terre et l'autre de Hollande , parurent dans la mer Bal- tique. Ces deux états étaient garants du traité d'Altena, rompu par les Danois ; ils s'empressaient alors à se- courir le duc de Holstein opprimé , parceque l'intérêt de leur commerce s'opposait à l'agrandissement du roi de Danemarck. Ils savaient que le Danois , étant

" Copié mot pour mot par le P. Barre, tome X, pages ^93 et suivantes.

56 HISTOIRE DE CHARLES XII.

maître du passage du Sund , imposerait des lois oné- reuses aux nations commerçantes quand il serait as- sez fort pour en user ainsi impunément. Cet intérêt a long-temps engagé les Anglais et les Hollandais à tenir, autant qu ils l'ont pu , la balance égale entre les princes du Nord : ils se joignirent au jeune roi de Suède , qui semblait devoir être accablé par tant d'en- nemis réunis, et le secoururent par la même raison pour laquelle on Tattaquait , parcequ'on ne le croyait pas capable de se défendre.

Il était à la chasse aux ours quand il reçut la nou- velle de rirruption des Saxons en Livonie : il fesait cette chasse d'une manière aussi nouvelle que dange- reuse. On n'avait d'autres armes que des bâtons four- chus derrière un filet tendu à des arbres. Un ours d'une grandeur démesurée vint droit au roi , qui le terrassa après une longue lutte , à l'aide du filet et de son bâton. Il faut avouer qu'en considérant de telles aventures , la force prodigieuse du roi Auguste et les voyages du czar, on croirait être au temps des Her- cule et des Thésée.

Il partit , pour sa première campagne , le 8 mai (nouveau style) de l'année 1 700. Il quitta Stockholm , il ne revint jamais. Une foule innombrable de peuple l'accompagna jusqu'au port de Carlscrona , en fesant des vœux pour lui , en versant des larmes , et en l'admirant. Avant de sortir de Suéde , il établit à Stockholm un conseil de défense , composé de plu- sieurs sénateurs. Cette commission devait prendre soin de tout ce qui regardait la flotte , les troupes , et \es fortifications du pays. Le corps du sénat devait ré-.

LIVRE SKCOA'D. Si

gler tout le reste provisionnellement dans rintéiieur du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans ses états, son esprit, libre de tout autre soin, ne s'oc- cupa plus (pie de la guerre. Sa flotte était composée de quarante-trois vaisseaux : celui qu'il monta, nommé ie roi Charles, le plus grand qu'on ait jamais vu , était de cent vingt pièces de canon ; le comte de Piper , son premier ministre , et le général Renscliild , s'y embar- quèrent avec lui. Il joignit les escadres des alliés. La flotte danoise évita le combat, et laissa la liberté aux trois flottes combinées de s'approcber assez près de Copenhague pour y jeter quelques bombes.

Il est certain que ce fut le roi lui-même qui proposa alors au général Renschild de faire une descente , et dassiéger Copenhague par terre , tandis qu'elle serait bloquée par mer. Renschild fut étonné d'une propo- sition qui marquait autant d'habileté que de courage dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut prêt pour la descente ; les ordres furent donnés pour faire embarquer cinq raille hommes qui étaient sur les côtes de Suéde , et qui furent joints aux troupes qu'on avait à bord. Le roi quitta son grand vaisseau, et monta une frégate plus légère : on commença par faire partir trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre ces chaloupes , de petits bateaux plats portaient des fascines , des chevaux de frise , et les instruments des pionniers : cinq cents hommes d'élite suivaient dans d'autres chaloupes ; après venaient les vaisseaux de guerre du roi , avec deux frégates anglaises et deux hollandaises, qui devaient favoriser la descente à coups de canon.

58 HISTOIRE DE CHARLES XII.

Copenhague , ville capitale du Danemarck , est si- tuée dans Tîle de Zéeland, au milieu d'une belle plaine, ayant au nord-ouest le Sund , et à l'orient la mer Bal- tique, où était alors le roi de Suéde. x\u mouvement imprévu des vaisseaux qui menaçaient d'une des- cente , les habitants , consternes par Tinaction de leur flotte et par le mouvement des vaisseaux suédois , re- gardaient avec crainte en quel endroit fondrait l'o- rage : la flotte de Charles s'arrêta vis-à-vis Humble- bek , à sept milles de Copenhague. Aussitôt les Danois rassemblent en cet endroit leur cavalerie. Des mihces furent placées derrière d'épais retranchements, et l'ar- tillerie qu'on put y conduire fut tournée contre les Suédois.

Le roi quitta alors sa frégate pour s'aller mettre dans la première chaloupe, à la tète de ses gardes. L'ambassadeur de France était alors auprès de lui. « Monsieur l'ambassadeur, lui dit-il en latin (car il ne « voulait jamais parler français), vous n'avez rien à « démêler avec les Danois : vous n'irez pas plus loin, « s'il vous plaît. Sire , lui répondit le comte de Guis- « card , en français , le roi mon maître m'a ordonné de « résider auprès de votre majesté ; je me flatte que vous « ne me chasserez pas aujourd'hui de votre cour, qui « n'a jamais été si brillante. » En disant ces paroles, il donna la main au roi , qui sauta dans la chaloupe le comte de Piper et l'ambassadeur entrèrent '^. On s'a- vançait sous les coups de canon des vaisseaux qui fa- vorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n'étaient encore qu'à trois cents pas du rivage. Char-

* Copié par le P. Barre, tome X, page 396.

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les XII , impatient de ne pas aborder assez près ni as- sez tôt , se jette de sa chaloupe dans la mer, Tépée à la main , ayant de l'eau par-delà la ceinture : ses minis- tres , Tambassadeur de France , les officiers , les sol- dats , suivent aussitôt son exemple , et marchent au riva^je, malgré une (>,réle de mousquetades. Le roi, qui n'avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie chargée à balle, demanda au major -général Stuart, qui se trouva auprès de lui , ce que c était que ce petit sifflement qu'il entendait à ses oreilles. « C'est le bruit ft que font les balles de fusil qu'on vous tire , » lui dit le major. « Bon , dit le roi , ce sera dorénavant « ma musique. » Dans le même moment le major, qui exphquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans Tépaule , et un lieutenant tomba mort à l'autre côté du roi.

Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d'être battues , parceque ceux qui at- taquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu'attendre les enne- mis dans ses lignes , c'est souvent un aveu de sa fai- blesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s'enfuirent après une faible résistance. Le roi , maître de Icjurs retranchements , se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville , et marqua lui-méuie un campement. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie , partie de la Suéde voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la viva- cité de Charles. Les neuf mille hommes étaient sur le

6o HISTOIRE DE CHARLES XII.

rivage , prêts à s'embarquer, et dès le lendemain , un

vent favorable les lui amena.

Tout cela s'était fait à la vue de la flotte danoise , qui n'avait osé s'avancer. Copenhague , intimidée, en- voya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval , à la tète de son régiment des gardes : les députés se mirent à genoux devant lui ; il fit payer à la ville quatre cent mille rixdales , avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions , qu'il promit défaire payer fidèlement. On lui apporta des vivres , parcequ'il fal- lait obéir ; mais on ne s'attendait guère que des vain- queurs daignassent payer ; ceux qui les apportèrent furentbien étonnés d'être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l'armée. Il régnait depuis long-temps dans les troupes suédoises une dis- cipline qui n'avait pas peu contribué à leurs victoires : le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat n'eût pas osé refuser le paiement de ce qu'il achetait, encore moins aller en maraude , pas même sortir du camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses troupes ne dépouillassent les morts qu'après en avoir eu la permission ; et il parvint aisément à faire obser- ver cette loi. On fesait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre heures du soir : il ne manqua jamais d'y assister, et de donner à ses soldats l'exemple de la piété, qui fait toujours impression sur les hommes , quand ils n'y soupçonnent pas de l'hypocrisie. Son camp, mieux policé que Copenhague , eut tout en abondance ; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Sué-

LIVRE SECOND. 6l

dois, leurs ennemis, qu'aux Danois, qui ne les payaient pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obli- gés de venir plus d'une fois chercher au camp du roi de Suéde des provisions qui manquaient dans leurs maVchés.

Le roi de Danemarck était alors dans le Holstein , il semblait ne s'être rendu que pour lever le siège de Tonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis , un jeune conquérant déjà maître de la Zéeland , et prêt à s'emparer de la capitale. Il fit publier dans ses états que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d'un grand poids dans un pays au- trefois libre , tous les paysans , et même beaucoup de bourgeois , sont esclaves aujourd'hui. Charles fit dire au roi de Danemarck qu'il ne fesait la guerre que pour l'obliger à faire la paix , qu'il n'avait qu'à se ré- soudre à rendre justice au duc de Holstein , ou à voir Copenhague détruite , et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d'avoir à faire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congrès dans la ville de Travendal , sur les frontières du Holstein. Le roi de Suéde ne souffrit pas que l'art des ministres traînât les négociations en longueur : il voulut que le traité s'achevât aussi rapidement qu'il était descendu en Zéeland. Effectivement il fut conclu le 5 d'auguste, à l'avantage du duc de Holstein , qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre , et délivré d'op- pression. Le roi de Suéde ne voulut rien pour lui- même , satisfait d'avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII > à dix-huit ans, com-

62 HISTOIRE DE CHARLES XII.

mença et finit cette guerre en moins de six semaines.

Précisément dans le même temps , le roi de Pologne investissait la ville de Riga , capitale de la Livonie , et le czar s'avançait du côté de l'orient , à la tête de près de cent mille hommes. Riga était défendue por le vieux comte d'Alberg , général suédois , qui , à Tâge de qua- tre-vingts ans, joignait le feu d'un jeune homme à l'ex- périence de soixante campagnes. Le comte Fleming, depuis ministre de Pologne , grand homme de guerre et de cabinet, et le Livonien Patkul , pressaient tous deux le siège sous les yeux du roi ; mais , malgré plu- sieurs avantages que les assiégeants avaient remportés, l'expérience du vieux comte d'Albei g rendait inutiles leurs efforts, et le roi de Pologne désespéraitde prendre la ville. Il saisit enfin une occasion honorable de lever le siège. Riga était pleine de marchandises apparte- nantes aux Hollandais. Les états-généraux ordonnè- rent à leur ambassadeiu' auprès du roi Auguste de lui faire sur cela des représentations. Le roi de Pologne ne se fit pas long-temps prier. Il consentit à lever le siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de com- plaisance, dont ils surent la véritable cause.

Il ne restait donc plus à Charles XII , pour achever sa première campagne , que de marcher contre son rival de gloire , Pierre Alexiow^itz. Il était d'autant plus animé contre lui, qu'il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscovites qui venaient de jurer le re- nouvellement d'une paixinviolable. Il nepouvait com- prendre , lui qui se piquait d'une probité sévère , qu'un législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit

LIVRE SECOND. GJ

être si sacré. Le jeune prince, plein d'honneur, ne pen- sait pas qu'il y eût une morale différente pour les rois et pour les particuliers. L'empereur de Moscovie ve- nait de faire piu^aître un manifeste qu il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait , pour raison de la guerre , qu'on ne lui avait pas rendu assez d'honneurs lorsqu'il avait passé incognito à Pdga , et qu'on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C'étaient les griefs pour lesquels il ravageait l'Ingrie avec quatre- vingt mille hommes.

Il parut devant Narva à la tête de cette grande ar- mée, le i^'^ octobre, dans un temps plus rude en ce climat que ne l'est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, fesait quelquefois quatre cents lieues en poste à cheval , pour aller visiter lui- même une mino ou quelque canal, n'épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d'ailleurs que les Suédois , depuis le temps de Gustave-Adolphe , fesaient la guerre au cœur de l'hiver comme dans Tété : il vou- lut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point con- naître de saisons , et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi , dans un temps les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspencbe la guerre , le czar Pierre assié- geait Narva à trente degrés du pôle , et Charles XII s'a- vançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place . qu'il se hâta de mettre en pra- tique ce qu il venait d'apprendre dans ses voyages. Il traça son camp , le fit fortifier de tous côtés , éleva des redoutes de distance en distance , et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son

64 HISTOIRE DE CHARLES Xlf.

armée au duc de Cioï , Allemand, général habile , maiï> peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui , il n'avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l'exemple de l'obéissance mi^ litaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés. Il n'était pas éton- nant que celui qui s'était fait charpentier ù Amsterdam pour avoir des flottes , fût lieutenant à Narva pour en- seigner à sa nation l'art de la guerre.

Les Russes sont robustes, infatigables , peut-être aussi courageux que les Suédois ; mais c'est au temps à aguerrir les troupes , et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers al- lemands , mais ils étaient en petit nombre. Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts , couverts de peaux de bêtes sauvages , les uns armés de flèches , les autres de massues : peu avaient des fusils : aucun n'avait vu un siège régulier; il n'y avait pas un bon canonnier dans toute l'armée. Cent cinquante canons , qui auraient réduire la petite ville de Narva en cen- dres , y avaient à peine fait brèche , tandis que l'artil- lerie de la ville renversait à tout moment des rangs en- tiers dans les tranchées. Narva était presque sans for- tifications : le baron de Hoorn , qui y commandait , n'avait pas mille hommes de troupes réglées ; cepen- dant cette armée innombrable n'avait pu la réduire en six semaines.

On était déjà au 1 5 de novembre , quand le czar ap- prit que le roi de Suède , ayant traversé la mer avec

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deux cents vaisseaux de transport , marchait pour se- courir Narva. Les Suédois n'étaient que vingt mille. Le czar n'avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi , il employa tout ce qu'il avait d'art pour l'accabler. Non content de quatre- vingt mille hommes , il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l'arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s'avan- çaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l'eût rendu méprisable, si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l'être. Il quitta son camp , sa présence était nécessaire , pour aller chercher ce nouveau corps de troupes , qui pouvait très bien arriver sans lui , et sembla , par cette dé- marche , craindre de combattre dans un camp retran- ché un jeune prince sans expérience , qui pouvait ve- nir l'attaquer.

Quoi qu'il en soit , il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n'était pas tout, trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville , sur le chemin du roi de Suéde ; vingt mille strélitz étaient plus loin sur le même chemin ; cinq mille autres fesaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes , avant que d'arriver devant le camp, qui était muni d'un rempart et d'un double fossé. Le roi de Suéde avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d'infanterie , et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait précipité sa marche jusqu'à Revel , suivi de toute sa cavalerie , et seulement de quatre mille fantassins. Il

CHAULES XII .5

66 HISTOIRE DE CHARLES XII.

marchait toujours en avant , sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des en- nemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres , sans leur donner le temps d'appren- dre à quel petit nombre ils avaient à faire. Les Mos- covites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes , qui gardait , entre des ro- chers, un poste cent hommes résolus pouvaient ar- rêter une armée entière, s'enfuit àlapremière approche des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient der- rière , voyant fuir leurs compagnons , prirent l'épou- vante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours ; et ce qui , en d'autres occasions , eût été compté pour trois victoires , ne retarda pas d'une heure la marche du roi. Il parut donc enfin , avec ses huit mille hommes fatigués d'une si longue marche , devant un camp de quatre -vingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos , que , sans délibérer, il donna ses ordres pour l'attaque.

Le signal était deux fusées , et le mot en allemand , avec [.aide de Dieu. Un officier général lui ayant re- présenté la grandeur du péril : « Quoi ! vous doutez , « dit- il, qu'avec mes huit mille braves Suédois je ne « passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? « Un moment après , craignant qu'il n'y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles , il courut lui-même après cet officier: «N'êtes -vous donc pas de mon

LIVRE SECOIND. (^n

« avis ? lui dit-il ; n'ai-je pas deux avantages sur les « ennemis ? Fun , que leur cavalerie ne pourra leur « servir ; et lautre , que le lieu étant resserré , leur « grand nombre ne fera que les incommoder ; et ainsi « je serai réellement plus fort qu'eux. » L'officier n'eut garde d'être d'un autre avis , et on marcha aux Mos- covites à midi le 3o novembre 1700.

Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements , ils s'avancèrent la baïonnette au bout du fusil , ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés! Le roi attaquait à la droite du camp était le quartier du czar ; il espérait le rencontrer , ne cachant pas que l'empereur lui-même avait été cher- cher ces quarante mille * hommes qui devaient arriver dans peu. Aux premières décharges de la mousque- terie ennemie le roi reçut une balle à la gorge ; mais c'était une balle morte qui s'arrêta dans les phs de sa cravate noire , et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m'a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant : « Ces gens- « ci me font faire mes exercices » ; et continua de com- battre et de donner les ordres avec la même présence d'esprit. Après trois heures de combat les retranche- ments furent forcés de tous côtés. Le roipoursuivit la droite des ennemis jusqu'à la rivière de Narva avec son aile gauche , si l'on peut appeler de ce nom envi- ron quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ;

* A la page 65, ligne 8, V awtenr dL dit près de trente mille hommes.

68 HISTOIRE DE CHARLES XII.

la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres , désespérés , retournèrent à leur camp sans savoir ils allaient : ils trouvèrent quelques ba- raques derrière lesquelles ils se mirent ; , ils se dé- fendirent encore , parcequ'ils ne pouvaient pas se sauver ; mais enfin leurs généraux Dolgorowki , Go- lowkin , Fédérovs^itz , vinrent se rendre au roi , et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu'on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l'armée-, qui venait se rendre lui-même avec trente officiers.

" Charles reçut tous ces prisonniers d'importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait dans sa cour les honneurs d'une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les of- ficiers subalternes et les soldats furent conduits dés» armés jusqu'à la rivière de Narva : on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s'en retourner chez eux. Cependant la nuit s'approchait ; la droite des Moscovites se battait encore : les Suédois n'avaient pas perdu six cents hommes : dix-huit mille Mosco- vites avaient été tués dans leurs retranchements : un grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la rivière ; il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu'au dernier Suédois : mais ce n'est pas le nombre des morts , c'est l'épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi pro- fita du peu de jour qui restait pour saisir l'artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville : il dormit quelques heures sur la terre , enveloppé dans son manteau , en attendant qu'il pût

" Copié par le P. Barre, tome IX.

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fondre , au point du jour, sur Taile (jauche des enne- mis, qui n'avait point encore été tout-à-fait rompue. A deux heures du matin le général Vede , qui com- mandait cette gauche , ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux , et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats , l'envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqi>eur lui fit dire qu'il n'avait qu'à s'ap- procher à la tête de ses trojipes , et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites , qui étaient au nombre d'environ trente mille. Ils marchèrent tête nue , soldats et officiers , à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi*, je- taient à terre leurs fusils et leurs épées ; et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il fit repasser la rivière à toute cette multitude , sans en retenir un seul soldat prisonnier. S'il les avait gardés , le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs.

Alors il entra victorieux dans Narva , accompagné du duc de Croï et des autres officiers généraux mos- covites : il leur fit rendre à tous leurs épées ; et sa- chant qu'ils manquaient d'argent , et que les mar- chands de Narva ne voulaient point leur en prêter , il envoya mille ducats au duc de Croï, et cinq cents à chacun des officiers moscovites, qui ne pouvaient se lasser d'admirer ce traitement, dont ils n'avaient pas même d'idée. On dressa aussitôt à Narva une rela- tion de la victoire pour l'envoyer à Stockholm et aux aUiés de la Suéde ; mais le roi retrancha de sa maia

70 HISTOIRE DE CHARLES XII.

tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop in- jurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher qu'on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles pour perpétuer la mémoire de ces événements. Entre autres on en frappa une qui le représentait d'un côté sur un piédestal paraissaient enchaînés un Mos- covite , un Danois , un Polonais ; de Fautre était un Hercule armé de sa massue , tenant sous ses pieds un Cerhère avec cette légende : Très uno contudit ictu.

Parmi les prisonniers faits à la journée de Narva , on en vit un qui était un grand exemple des révolu- tions de la fortune : il était fils aîné et héritier du roi de Géorgie; on le nommait le czarafis Artfchelou ; ce titre de czarafis- signifie prince, ou fils du czar, chez tous les Tartares comme en Moscovie ; car le mot de czar ou tzar voulait dire roi chez les anciens Scythes , dont tous ces peuples sont descendus , et ne vient point des Césars de Rome , si long-temps inconnus à ces barbares. Son père Mittelleski , czar et maître de la plus belle partie des pays qui sont entre les mon- tagnes'd'Ararat et les extrémités orientales de la mer Noire , avait été chassé de son royaume par ses propres sujets en 1 688 , et avait choisi de se jeter entre les bras de l'empereur de Moscovie, plutôt que de recourir à celui des Turcs. Le fils de ce roi , âgé de dix-neuf ans , voulut suivre Pierre -le -Grand dans son expédition contre les Suédois , et fut pris en combattant par quel- ques soldats finlandais qui l'avaient déjà dépouillé, et qui allaient le massacrer. Le comte Renschild l'arra- cha de leurs mains , lui fit donner un habit , et le pré- senta à son maître : Charles l'envoya à Stockholm ,

LIVRE SECOiSD. ^I

ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s'empêcher , en le voyant partir , de faire tout haut devant ses officiers une réflexion naturelle sur l'étrange destinée d'un prince asiatique , au pied du mont Caucase , qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suéde. « C'est , dit-il , comme si j étais « un jour prisonnier chez les Tartares de Crimée. » Ces paroles ne firent alors aucune impression ; mais dans la suite on ne s'en souvint que trop , lorsque 1 e^ vénement en eut fait une prédiction.

Le czar s'avançait à grandes journées avec l'armée de quarante mille Russes , comptant envelopper son ennemi de tous côtés. Il apprit à moitié chemin la ba- taille de Narva et la dispersion de tout son camp. Il ne s'obstina pas à vouloir attaquer, avec ses quarante mille l^pmmes sans expérience et sans discipline, un vainqueur qui venait d'en détruire quatre-vingt mille dans un camp retranché ; il retourna sur ses pas , poursuivant toujours le dessein de disciphner ses troupes, pendant qu'il civilisait ses sujets. «Je sais «bien, dit-il, que les Suédois nous battront long- « temps ; mais à la fin ils nous apprendront eux- « mêmesàlesvaincre. » Moscou, sa capitale, fut dans l'épouvante et dans la désolation à la nouvelle de cette défaite. Telle était la fierté et lignorance de ce peuple , qu'ils crurent avoir été vaincus par un pou- voir plus qu'humain , et que les Suédois étaient de vrais magiciens. Cette opinion fut si générale que l'on ordonna à ce sujet des prières publiques à saint Ni- colas, patron de la Moscovie. Cette prière est ti^op singulière pour n^être pas rapportée. La voici :

72 HISTOIRE DE CHARLES XII.

« O toi. qui es notre consolateur perpétuel dans « toutes nos adversités , grand saint Nicolas , infini- « ment puissant , par quel péché t'avons-nous offensé « dans nos sacrifices , génuflexions , révérences , et « actions de grâces , pour que tu nous aies ainsi aban- « donnés? Nous avions imploré ton assistance contre « ces terribles , insolents , enragés , épouvantables , « indomptables destructeurs , lorsque , comme des « lions et des ours qui ont perdu leurs petits , ils nous « ont attaqués , effrayés , blessés , tués par milliers , « nous qui sommes ton peuple. Comme il est impos- er sible que cela soit arrivé sans sortilège et enchan- « tement , nous te supplions , ô grand saint Nicolas , « d'être notre champion et notre porte-étendard , de <( nous délivrer de cette foule de sorciers , et de les a chasser bien loin de nos frontières avec la récom- « pense qui leur est due. »

Tandis que les Russes se plaignaient à saint Nicolas de leur défaite, Charles XII fesait rendre grâces à Dieu, et se préparait à de nouvelles victoires.

Le roi de Pologne s'attendit bien que son ennemi , vainqueur dès Danois et des Moscovites , viendrait bientôt fondre sur lui. Il se ligua plus étroitement que jamais avec le czar. Ces deux princes convinrent d'une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Ils se virent à Birzen , petite ville de Lithuanie , sans au- cune de ces formalités qui ne servent qu'à retarder les affaires , et qui ne convenaient ni à leur situation ni à leur humeur. Les princes du Nord se voient avec ime familiarité qui n'est point encore établie dans le iûidi de l'Europe, Pierre et Auguste passèrent quinze

LIVRE seco:nd. -jJ

jours ensemble dans des plaisirs qui allèrent jusqu'à l'excès ; car le czar, qui voulait réformer sa nation, ne put jamais corriger dans lui-même son penchant dan- gereux pour la débauche.

Le roi de Pologne s'engagea à fournir au czar cin- quante mille hommes de troupes allemandes , qu'on devait acheter de divers princes , et que le czar devait soudoyer. Celui-ci, de son côté, devait envoyer cin- quante mille Russes en Pologne , pour y apprendre l'art de la guerre , et promettait de paver au roi Au- guste trois millions de rixdales en deux ans. Ce traité , s'il eût été exécuté , eût pu être fatal au roi de Suéde ; c'était un moyen prompt et sûr d'aguerrir les Mosco- vites ; c'était peut-être forger des fers à une partie de l'Europe.

Charles XII se mit en devoir d'empêcher le roi de Pologne de recueillir le fruit de cette ligue. Après avoir passé l'hiver auprès de Narva , il parut en Livonie au- près de cette même ville de Pii ga quele roi Auguste avait assiégée inutilement. Les troupes saxonnes étaient postées le long de la rivière de Duina , qui est fort large en cet endroit : il fallait disputer le passage à Charles , qui était à l'autre bord du fleuve. Les Saxons n'étaient pas commandés par leur prince, alors ma- lade ; mais ils avaient à leur tête le maréchal Stenau , qui fesait les fonctions de général : sous lui comman- daient le prince Ferdinand duc de Courlande , et ce même Patkul , qui défendait sa patrie contre Charles XII , l'épée àla main , après en avoir soutenu les droits par la plume , au péril de sa vie, contre Charles XI. Le roi de Suéde avait fait construire de grands bateaux

74 HISTOIRE DE CHARLES XII.

d'une invention nouvelle , dont les bords , beaucoup plus hauts qu'à l'ordinaire , pouvaient se lever et se baisser comme des ponts-levis. En se levant, ils cou- vraient les troupes qu'ils portaient; en se baissant , ils servaient de pont pour le débarquement. 11 mit encore en usage un autre artifice. Ayant remarqué que le vent soufflait du nord il était , au sud oii étaient campés les ennemis , il fît mettre le feu à quantité de paille mouillée , dont la fumée épaisse , se répandant sur la rivière , dérobait aux Saxons la vue de ses troupes et de ce qu'il allait faire. A la faveur de ce nuage , il fit avancer des barques remplies de cette même paille fumante ; de sorte que le nuage grossissant toujours , et chassé par le vent dans les yeux des ennemis , les mettait dans l'impossibilité de savoir si le roi passait ou non. Cependant il conduisait seul l'exécution de son stratagème. Étant déjà au milieu de la rivière : « bien, dit -il au général Renschild , la Duina ne « sera pas plus méchante que la mer de Copenhague ; « croyez-moi, général, nous les battrons. » Il arriva en un quart d'heure à l'autre bord , et fut mortifié de ne sauter à terre que le quatrième. Il fait aussitôt dé- barquer son canon , et forme sa bataille , sans que les ennemis , offusqués de la fumée, puissent s'y opposer que par quelques coups tirés au hasard. Le vent ayant dissipé ce brouillard , les Saxons virent le roi de Suéde marchant déjà à eux.

Le maréchal Stenau ne perdit pas un moment : à peine aperçut-il les Suédois , qu'il fondit sur eux avec la meilleure partie de sa cavalerie. Le choc violent de cette troupe, tombant sur les Suédois dans 1 instant

LIVRE SECOND. -y 5

qu'ils formaient leurs bataillons , les mit en désordre. Ils s'ouvrirent; ils furent rompus et poursuivis jus- que dans la rivière. Le roi de Suéde les rallia , le mo- ment d'après , au milieu de Tcau , aussi aisément que s'il eût fait une revue. Alors S( s soldats , marchant plus serrés qu'auparavant, repoussèrent le maréchal Ste- nau , et s'avancèrent dans la plaine. Stenau sentit que ses troupes étaient étonnées : il les fit retirer, en ha- bile homme , dans un lieu sec , flanqué d'un marais et d'un bois était son artillerie. L'avantage du terrain , et le temps qu'il avait donné aux Saxons de revenir de leur première surprise , leur rendit tout leur courage. Charles ne balança pas à les attaquer : il avait avec lui quinze mille hommes : Stenau et le duc deCourlande environ douze mille , n'ayant pour toute artillerie qu'un canon de fer sans affût. La bataille fut rude et sanglante : Le duc eut deux chevaux tués sous lui : il pénétra trois fois au miliçu de la garde du roi ; mais enfin , ayant été renversé de son cheval d'un coup de crosse de mousquet , le désordre se mit dans son ar- mée , qui ne disputa plus la victoire. Ses cuirassiers le retirèrent avec peine , tout froissé, et à demi mort, du milieu de la mêlée , et de dessous les chevaux qui le foulaient aux pieds.

Le roi de Suéde , après sa victoire , court à Mittau , capitale de la Courlande. Toutes les villes de ce duché se rendent à lui à discrétion : c'était un voyage plu- tôt qu'une conquête. Il passa sans s'arrêter en Lithua- nie , soumettant tout sur son passage. Il sentit une sa- tisfaction flatteuse, et il l'avoua lui-même, quand il entra en vainqueur dans cette ville de Birzen , le

•y6 HISTOIRE DE CHARLES XII.

roi de Pologne et le czar avaient conspiré sa ruine

quelques mois auparavant.

Ce fut dans cette place qu'il conçut le dessein de dé- trôner le roi de Pologne par les mains des Polonais mêmes. Là, étant un jour à table, tout occupé de cette entreprise , et observant sa* sobriété extrême , dans un silence profond , paraissant comme enseveli dans ses grandes idées , un colonel allemand qui as- sistait à son dîner, dit assez haut pour être entendu , que les repas que le czar et le roi de Pologne avaient faits au même endroit étaient un peu différents de ceux de sa majesté. « Oui , dit le roi en se levant , et « j'en troublerai plus aisément leur digestion. » En ef- fet , mêlant alors un peu de politique à la force de ses armes , il ne tarda pas à prépai-er l'événement qu'il méditait.

La Pologne, cette partie de l'ancienne Sarmatie, est un peu plus grande que la, France , moins peuplée qu'elle , mais plus que la Suéde. Ses peuples ne sont chrétiens que depuis environ sept cent cinquante ans. C'est une chose singulière, que la langue des Romains, qui n'ont jamais pénétré dans ces climats , ne se parle aujourd'hui communément qu'en Pologne; tout y parle latin , jusqu'aux domestiques. Ce grand pays est très fertile ; mais les peuples n'en sont que moins indus- trieux'^. Les ouvriers et les marchands qu'on voit en Pologne sont des Écossais , des Français , surtout des Juifs. Ils y ont près de trois cents synagogues; et à force de multiplier, ils en seront chassés comme ils l'ont été d'Espagne. Ils achètent à vil prix les blés, les

^ Copie par le P. Barre, tome IX.

LIVRE SECOND. -y y

bestiaux , les denrées du pays , Us trafiquent à Dant- zick et en Allemagne, et vendent chèrement aux nobles de quoi satisfaire l'espèce de luxe qu'ils connaissent et qu'ils aiment. Ainsi ce pays , arrosé des plus belles rivières , riche en pâturages , en mines de sel, et cou- vert de moissons , reste pauvre malgré son abondance, parceque le peuple est esclave , et que la noblesse est fière et oisive.

Soti gouvernement est la plus 6dèle image de Fan- cien gouvernement celte et gothique , corrigé ou altéré partout ailleurs. C'est le seul état qui ait conservé le nom de république avec la dignité royale.

Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix dans l'élection d'un roi , et de pouvoir l'être lui-même. Ce plus beau des droits est joint au plus grand des abus : le trône est presque toujours à l'enchère ; et comme un Polonais est rarepaent assez riche pour l'a- cheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La no- blesse et le clergé défendent leur liberté contre leur roi , et l'ôtent au reste de la nation. Tout le peuple y est esclave, tant la destinée des hommes est que le plus grand nombre soit partout, de façon ou d'autre, subjugué par le plus petitJ le paysan ne sème point pour lui, mais pour des seigneurs à qui lui, son champ , et le travail de ses mains , appartiennent , et qui peuvent le vendre et l'égorger avec le bétail de la terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de soi. Il faut , pour le juger dans une affaire criminelle , une assemblée entière de la nation : il ne peut être ar- rêté qu'après avoir été condamné ; ainsi il n'est pres- que jamais puni. Il y en a beaucoup de pauvres; ceux-

78 HISTOIRE DE CHARLES XII.

se mettent au service des plus puissants , en reçoi- vent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils aiment mieux servir leurs égaux que de s'enrichir par le commerce ; et , en pansant les chevaux de leurs maîtres , ils se donnent le titre, d'électeurs des rois et de destructeurs des tyrans.

Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale , le croirait le prince le plus absolu de l'Europe ; c'est cependant celui qui l'est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat qu'on suppose chez d'autres nations entre le souverain et les sujets. Le roi de Pologne , à son sacre même , et en jurant les pacta conventa , dispense ses sujets du ser- ment d'obéissance , en cas qu'il viole les lois de la ré- publique.

Il nomme à toutes les charges, et confère tous les honneurs. Rien n'est héréditaire en Pologne , que les terres et le rang de noble. Le fils d'un palatin et celui du roi n'ont nul droit aux dignités de leur père; mais il y a cette grande différence entre le roi et la répu- blique , qu'il ne peut ôter aucune charge après l'avoir donnée , et que la république a le droit de lui ôter la couronne s'il transgressait les lois de l'état.

La noblesse , jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages , et rarement ses affections. A peine ont- ils élu un roi , qu'ils craignent son ambition , et lui op* posent leurs cabales. Les grands qu'il a faits , et qu'il ne peut défaire , deviennent souvent ses ennemis , au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont l'objet de la haine du reste de la noblesse : ce qui forme toujours deux partis ; division inévitable ,

LIVRE SECOND. -^9

et même nécessaire , dans des pays l'on veut avoir des rois , et conserver sa liberté.

Ce qui concerne la nation est réglé dans les états- généraux qu'on appelle diètes. Ces états sont compo- sés du corps du sénat et de plusieurs gentilshommes ; les sénateurs sont les palatins et les évéques : le se- cond ordre est composé des députés des diètes par- ticulières de chaque palatinat. A ces grandes assem- blées préside l'archevêque de Gnesne , primat de Po- logne , vicaire du royaume dans les interrègnes , et la première personne de l'état après le roi. Rarement y a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui , parceque la pourpre romaine ne donnant aucune préséance dans le sénat , un évêque qui serait cardinal serait obligé ou de s'asseoir à son rang de sénateur, ou de renoncer aux droits solides de la dignité qu'il a dans sa patrie, pour soutenir les prétentions d'un honneur étranger.

Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume, alternativement en Pologne et en Lithuanie. Les dé- putés y décident souvent leurs affaires le sabre à la main , comme les anciens Sarmates , dont ils sont des- cendus , et quelquefois même au milieu de l'ivresse , vice que les Sarmates ignoraient. Chaque gentilhomme député à ces états-généraux jouit du droit qu'avaient à Rome les tribuns du peuple , de s'opposer aux lois du sénat. Un seul gentilhomme qui dit je proteste , ar- rête par ce mot seul les résolutions unanimes de tout le reste ; et s'il part de l'endroit se tient la diète , il faut alors qu'elle se sépare.

On apporte aux désordres qui naissent de cette loi

8o HISTOIRE DE CHAELES XII.

un remède plus dangereux encore. La Pologne est ra- rement sans deux factions. L'unanimité dans les diètes étant alors impossible, chaque parti forme des con- fédérations , dans lesquelles on décide à la pluralité des voix , sans avoir égard aux protestations du plus petit nombre. Ces assemblées , illégitimes selon les lois , mais autorisées par Tusage , se font au nom du roi, quoique souvent contre son consentement et contre ses intérêts ; à peu près comme la ligue se servait en France du nom de Henri III pour l'accabler ; et comme en Angleterre le parlement , qui fit mourir Charles P^ sur un échafaud, commença par mettre le nom de ce prince à la tète de toutes les résolutions qu'il prenait pour le perdre. Lorsque les troubles sont finis, alors c'est aux diètes générales à confirmer ou à casser les actes de ces confédérations. Une diète même peut changer tout ce qu'a fait la précédente , par la même raison que dans les états monarchiques un roi peut ab.olir les lois de son prédécesseur, et les siennes propres.

La noblesse , qui fait les lois de la république , en fait aussi la force. Elle monte à cheval dans les grandes occasions , et peut composer un corps de plus de cent mille hommes. Cette grande armée, nommée pospo- lite, se meut difficilement, et se gouverne mal : la dif- ficulté des vivres et des fourrages la met dans l'impuis- sance de subsister long- temps assemblée. La disci- pline^ la subordination , l'expérience , lui manquent ; mais l'amour de la liberté qui l'anime la rend toujours formidable.

On peut la vaincre ou la dissiper, ou la tenir même

LIVRE SECO^'D. 8f

pour un temps dans l'esclavage ; mais elle secoue bieji- tôt le joug: ils se comparent eux-mêmes aux roseaux que la tempête couche par terre, et qui se relèvent dès que le vent ne souffle plus. C'est pour cette raison qu'ils n'ont point de places de guerre ; ils veulent être les seuls remparts de leur république; ils ne souffrent jamais que leur roi bâtisse des forteresses, de peur qu'il ne s'en serve , moins pour les défendre que pour les opprimer. Leur pays est tout ouvert, à la réserve de deux ou trois places frontières. Que si dans leurs guerres , ou civiles ou étrangères , ils s'obstinent à soutenir chez eux quelque siège , il faut faire à la hâte des fortifications de terre, réparer de vieilles murailles à demi ruinées , élargir des fossés presque comblés ; et la ville est prise avant que les retranche- ments soient achevés.

La pospolite n'est pas toujours à cheval pour gar- der le pays; elle n'y monte que par l'ordre des diètes , ou même quelquefois sur le simple ordre du roi , dans les dangers extrêmes.

La garde ordinaire de la Pologne est une armée qui doit toujours subsister aux dépens de la répu- blique. Elle est composée de deux corps sous deux grands généraux différents. Le premier corps est celui de la Pologne^ et doit être de trente-six mille hommes : le second, au nombre de douze mille, est celui de Lithuanie. Les deux grands généraux sont indépen- dants l'un de l'autre : quoique nommés par le roi , ils ne rendent jamais compte de leurs opérations qu à la république, et ont une autorité suprême sur leurs troupes. Les colonols sont les maîtres absolus de leurs

CHAULES XII. <•

82 HISTOIRE DE CHAULES XII.

régiments; c est à eux à les faire subsister comme ils peuvent, et à leur payer leur solde. Mais étant rare- ment payés eux-mêmes , ils désolent le pays, et rui- nent les laboureurs pour satisfaire leur avidité et celle de leurs soldats ". Les seigneurs polonais paraissent dans ces armées avec plus de magnificence que dans les villes; leurs tentes sont plus belles que leurs mai- sons. La cavalerie, qui fait les deux tiers de Tarmée, est presque toute composée de gentilshommes : elle est remarquable par la beauté des chevaux , et par la richesse des habillements et des harnais.

Les gendarmes surtout , que l'on distingue en hous- sards et pancernes *, ne marchent qu accompagnés de plusieurs valets, qui leur tiennent des chevaux de main, ornés de brides à plaques et clous d'argent, de selles brodées, d'arçons, d'étriers dorés, et quel- quefois d'argent massif, avec de grandes housses traî- nantes, à la manière des Turcs, dont les Polonais imitent autant qu'ils peuvent la magnificence.

Autant cette cavalerie est parée et superbe, autant l'infanterie était alors délabrée, mal vêtue, mal ar- mée, sans habits d'ordonnance ni rien d'uniforme. C'est ainsi du moins qu'elle fut jusque vers 1 7 lo. Ces fantassins, qui ressemblent à des Tar tares vagabonds, supportent avec une étonnante fermeté la faim, le froid, la fatigue, et tout le poids de la guen^e.

On voit encore dans les soldats polonais le carac- tère des anciens Sarmates , leurs ancêtres ; aussi peu

* Morceau copié par le P. Barre.

* Item. On n'en citera pas davantage; c'est trop d'ennui pour Vcditeur.

LIVRE SECOND. 83

de discipline, la même fureur à attaquer, la même, promptitude à fuir et à revenir au combat, le même acharnement dans le carna^^e quand ils sont vain- queurs.

Le roi de Pologne s'était flatté d'abord que dans le besoin ces deux armées combattraient en sa faveur, que la pospolite polonaise s'armerait à ses ordres , et que toutes ces forces, jointes aux Saxons ses sujets, et aux Moscovites ses alliés, composeraient une mul- titude devant qui le petit nombre des Suédois n'ose- rait paraître. Il se vit presque tout-à-coup privé de ces secours par les soins mêmes qu'il avait pris pour les avoir tous à-la-fois.

Accoutumé dans ses pays héréditaires au pouvoir absolu, il crut trop peut-être qu'il pourrait gouverner la Pologne comme la Saxe. Le commencement de son régne fit des mécontents ; ses premières démarches irritèrent le parti qui s'était opposé à son élection , et aliénèrent presque tout le reste. La Pologne murmura de voir ses villes remplies de garnisons saxonnes , et ses frontières de troupes. Cette nation, bien plus ja- louse de maintenir sa liberté qu'empressée à attaquer ses voisins , ne regarda point la guerre du roi Auguste contre la Suéde, et l'irruption en Livonie, comme une entreprise avantageuse à la république. On trompe

difficilement une nation libre sur ses vrais intérêts.

*

Les Polonais sentaient que si cette guerre entreprise sans leur consentement était malheureuse , leur pays , ouvert de tous côtés, serait en proie au roi de Suéde; et que si elle était heureuse, ils seraient subjugués par leur roi même, qui, maître alors de la Livonie,

6.

84 HISTOIRE DE CHARLES XII.

comme de la Saxe, enclaverait la Pologne entre ces deux pays. Dans cette alternative, on d'être esclaves du roi qu ils avaient élu , ou d'être ravagés par Char- les XII justement outragé, ils ne formèrent qu'un cri contre la guerre , qu'ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu à la Suéde. Ils regardèrent les Saxons et les Moscovites comme les instruments de leurs chaînes. Bientôt, voyant que le roi de Suéde avait renversé tout ce qui était sur son passage, et s'avançait avec une armée victorieuse au cœur de la Lithuanie, ils éclatèrent contre leur souverain avec d'autant plus de liberté qu il était malheureux.

Deux partis divisaient alors la Lithuanie , celui des princes Sapieha, et celui d'Oginski. Ces deux factions avaient commencé par des querelles particulières dé- générées en guerre civile. Le roi de Suéde s'attacha les princes Sapieha ; et Oginski , mal secouru par les Saxons, vit son parti presque anéanti. L'armée li- thuanienne, que ces troubles et le défaut d'argent ré- duisaient à un petit nombre, était en partie dispersée par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Po- logne était séparé en petits corps de troupes fugitives , qui erraient dans la campagne et subsistaient de ra- pines. Auguste ne Vovait en Lithuanie que de l'im- puissance dans son parti, de la haine dans ses sujets, et une armée ennemie conduite par un jeune roi ou- tragé, victorieux, et implacable.

Il y avait à la vérité en Pologne une armée; mais au lieu d'être de trentcrsix mille hommes , nombre prescrit par les lois, elle n'était pas de dix-huit mille. Non seulement elle était mal payée et mal armée , mais

LIVRE SECOND. 85

ses généraux ne savaient encore quel parti prendre.

La ressource du roi était d'ordonner à la noblesse de le suivre ; mais il n'osait s'exposer à un refus qui eût trop découvert et par conséquent augmenté sa faiblesse.

Dans cet état de trouble et d'incertitude, tous les palatinats du royaume demandaient au roi une diète : de même qu'en Angleterre, dans les temps difficiles, tous les corps de letat présentent des adresses au roi, pour le prier de convoquer un parlement. x\u- guste avait plus besoin d'une armée que d'une diète, les actions des rois sont pesées. Il fallut bien ce- pendant qu'il la convoquât, pour ne point aigrir la nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie pour le 2 de décembre de l'année 1701. Il s'aperçut bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui te- naient pour les Sapieha, les Lubomirski, et leurs amis', le palatin Leczinski, trésorier delà couronne, qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les partisans des princes Sobieski, étaient tous secrète- ment attachés au roi de Suéde.

Le plus considérable de ces partisans, et le plus dangereux ennemi qu'eût le roi de Pologne, était le cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat du royaume , et président de la diète. C'était un homme plein d'artifice et d'obscurité dans sa conduite , entiè- rement gouverné par une femme ambitieuse , que les Suédois appelaient madame Ici cardinale, laquelle ne cessait de le pousser à l'intrigue et à la faction. Le roi Jean Sobieski, prédécesseur d'Auguste, l'avait d'à-

S6 HISTOJfiE DE CHARLES XII.

bord fait évêque de Vaimie, et vice-chancelier du royaume. Radjouski, n'étant encore qu'évêque, ob- tint le cardinalat par la faveur du même roi. Cette dignité lui ouvrit bientôt le chemin à celle de primat; ainsi, réunissant dans sa personne tout ce qui impose aux hommes , il était en état d'entreprendre beaucoup impunément.

Il essaya son crédit après la mort de Jean pour mettre le prince Jacques Sobieski sur le trône; mais le torrent de la haine qu'on portait au père, tout grand homme qu'il était , en écarta le fds. Le cardinal primat se joignit alors à l'abbé de Polignac, ambassa- deur de France, pour donner la couronne au prince de Conti, qui en effet fut élu. Mais l'argent et les troupes de Saxe triomphèrent de ses négociations. Il se laissa enfin entraîner au parti qui couronna féiec- teur de Saxe , et attendit avec patience l'occasion de mettre la division entre la nation et ce nouveau roi.

Les victoires de Charles XII, protecteur du prince Jacques Sobieski, la guerre civile de Lithuanie, le soulèvement général de tous les esprits contre le roi Auguste , firent croire au cardinal primat que le temps était arrivé il pourrait renvoyer Auguste en Saxe, et ouvrir au fils du roi Jean le chemin du trôîi«. Ce prince , autrefois l'objet innocent de la haine des Polonais, commençait à devenir leurs délices depuis que le roi Auguste était haï; mais il n osait concevoir alors l'idée d'une si grande révolution; et cependant le cardinal en jetait insensiblement les fondements.

D'abord il sembla vouloir réconcilier le roi avec la répubhque. Il envoya des lettres circulaires, dictées

LIVRE SECOND. 87

en apparence par l'esprit de concorde et par la cha- rité, pièges usés et connus, mais les hommes sont toujours pris. Il écrivit au roi de Suéde une lettre tou- chante, le conjurant, au nom de celui que tous les chrétiens adorent également , de donner la paix à la Pologne et à son roi. Charles XII répondit aux inten- tions du cardinal plus qu'à ses paroles. Cependant il restait dans le grand duché de Lithuanie avec son ar- mée victorieuse , déclarant qu'il ne voulait point trou- bler la diète; qu'il fesait la guerre à Auguste et aux Saxons, non aux Polonais; et que, loin d'attaquer la république, il venait la tirer d^oppression. Ces lettres et ces réponses étaient pour le public. Des émissaires qui allaient et venaient continuellement de la part du cardinal au comte Piper, et des assemblées secrètes chez ce prélat , étaient les ressorts qui fesaient mou- voir la diète : elle proposa d'envoyer une ambassade à Charles Xll , et demanda unanimement au roi qu'il n'appelât plus les Moscovites sur les frontières, ei qu'il renvoyât ses troupes saxonnes.

La mauvaise fortune d'Auguste avait déjà fait ce que la diète exigeait de lui. La ligue conclue secrète- ment à Birzen avec le Moscovite était devenue aussi inutile qu'elle avait paru d'abord formidable. Il était bien éloigné de pouvoir envoyer au czar les cinquante mille Allemands qu'il avait promis de faire lever dans l'empire. Le czar même, dangereux voisin de la Po- logne , ne se pressait pas de secourir alors de toutes ses forces un royaume divisé, dont il espérait recueil- lir quelques dépouilles. Il se contenta d'envoyer dans la Lithuanie vingt mille Moscovites, qui y firent plus

88 hlstoirp: de cuarles xii.

de mal que les Suédois ; fuyant partout devant le vain- queur, et ravageant les terres des Polonais, jusqu'à ce que, poursuivis par les généraux suédois, et ne trouvant plus rien à piller, ils s'en retournèrent par troupes dans leur pays. A l'égard des débris de l'ar- mée saxonne battue à Riga, le roi Auguste les envoya hiverner et se recruter en Saxe , afin que ce sacrifice , tout forcé qu'il était, pût ramener à lui la nation po- lonaise irritée.

Alors la guerre se changea en intrigues. La diète était partagée en presque autant de factions qu'il y avait de palatins. Un jour les intérêts du roi Auguste y dominaient, le lendemain ils y étaient proscrits. Tout le monde criait pour la liberté et la justice , mais on ne savait point ce que c'était que d'être libre et juste. Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer en public. La diète ne savait ni ce qu'elle voulait, ni ce qu'elle devait faire. Les grandes compagnies n'ont presque jamais pris de bons conseils dans les troubles civils, parceque les factieux y sont hardis , et que les gens de bien y sont timides pour l'ordinaire. La diète se sépara en tumulte le 17 février de l'année 1702, après trois mois de cabales et d'irrésolutions. Les sé- nateurs , qui sont les palatins et les évéques , restèrent dans Varsovie. Le sénat de Pologne a le droit de faire provisiomiellement des lois, que rarement les diètes infirment ; ce corps moins nombreux, accoutumé aux affaires, fut bien moins tumultueux, et décida plus vite.

Ils arrêtèrent qu'on enverrait au roi de Suéde l'am- bassade proposée dans la diète, que la pospolite mon-

LIVRE SECOIND. 89

terait à cheval , et se tiendrait prête à tout événement : ils firent plusieurs règlements pour apaiser les trou- bles de Lithuanie, et plus encore pour diminuer l'au- torité de leur roi , quoique moins à craindre que celle de Charles.

Auguste aima mieux alors recevoir des lois dures de son vainqueur que de ses sujets. Il se détermina à demander la paix au roi de Suéde , et voulut enta- mer avec lui un traité secret. Il fallait cacher cette démarche au sénat , qu'il regardait comme un ennemi encore plus intraitable. L'affaire était délicate; il s'en reposa sur la comtesse de Koënigsmark, Suédoise d une grande naissance , à laquelle il était alors atta- ché. C'est elle dont le frère est connu par sa mort malheureuse, et dont le fds a commandé les armées en France avec tant de succès et de gloire. Cette femme, célèbre dans le monde par son esprit et par sa beauté, était plus capable qu'aucun ministre de faire réussir une négociation. De plus, comme elle avait du bien dans les états de Charles XII , et qu'elle avait été long-temps à sa cour, elle avait un prétexte plausible d'aller trouver ce prince. Elle vint donc au camp des Suédois en Lithuanie , et s'adressa d'abord au comte Piper, qui lui promit trop légèrement une audience de son maître. La comtesse, parmi les per- fections qui la rendaient une des plus aimables per- sonnes de l'Europe, avait le talent singulier de parler les langues de plusieurs pays qu'elle n'avait jamais vus, avec autant de délicatesse que si elle y était née ; elle s'amusait même quelquefois à faire des vers fran- çais qu'on eût pris pour être d'une personne née à

ijO IllSTOIPiE DE CHARLES XII.

Versailles. Elle en composa pour Charles XII que riiistoire ne doit point omettre. Elle introduisait les dieux de la fable, qui tous louaient les différentes vertus de Charles. La pièce finissait ainsi :

Enfin chacun des dieux, discourant à sa gloire. Le plaçait par avance au temple de mémoire : Mais Vénus ni Bacchus n'en dirent pas un mot.

Tant d'esprit et d'agréments étaient perdus auprès d'un homme tel que le roi de Suéde. Il refusa constam- ment de la voir. Elle prit le parti de se trouver sur son chemin dans les fréquentes promenades qu'il fesait à cheval. Effectivement elle le rencontra un jour dans un sentier fort étroit : elle descendit de carrosse dès qu'elle l'aperçut : le roi la salua sans lui dire un seul mot , tourna la bride de son cheval , et s'en retourna dans l'instant; de sorte que la comtesse de Koënigs- mark ne remporta de son voyage que la satisfaction de pouvoir croire que le roi de Suéde ne redoutait qu'elle.

Il fallut alors que le roi de Pologne se jetât dans les bras du sénat. Il lui fit deux propositions par le pa- latin de Marienbourg : l'une , qu'on lui laissât la dis- position de l'armée de la république , à laquelle il paierait de ses propres deniers deux quartiers d'a- vance ; l'autre , qu'on lui permît de faire revenir en Pologne douze mille Saxons. Le cardinal primat fit une réponse aussi dure qu'était le refus du roi de Suéde. Il dit au palatin de Marienbourg, au nom de l'assemblée, « qu'on avait résolu d'envoyer à Char- « les XII une ambassade, et qu'il ne lui conseillait « pas de faire venir les Saxons, y

LIVRE SECOND. (ji

Le roi , dans cette extrémité , voulut au moins con- server les ajjparences de l'autorité royale. Un de ses chambellans alla de sa part trouver Charles , pour sa- voir de lui et comment sa majesté suédoise vou- drait recevoir l'ambassade du roi son maître et de la lépublique. On avait oublié malheureusement de de- mander un passe-port aux Suédois pour ce chambel- lan. Le roi de Suéde le fît mettre en prison au lieu de lui donner audience , en disant qu'il comptait recevoir une ambassade de la république , et rien du roi Au- {juste. Cette violation du droit des gens n'était per- mise que par la loi du plus fort.

Alors Charles , ayant laissé derrière lui des garni- sons dans quelques villes de Lithuanie , s'avança au- delà de Grodno , ville connue en Europe par les diètes qui s'y tiennent , mais mal bâtie , et plus mal fortifiée.

A quelques milles par-delà Grodno, il renconlra l'ambassade de la république : elle était composée de cinq sénateurs. Ils voulurent d'abord faire régler un cérémonial que le roi ne connaissait guère ; ils deman- dèrent qu'on traitât la république de sérénissime, qu'on envoyât au-devant d'eux les carrosses du roi , et des sénateurs. On leur répondit que la république serait appelée illustre ^ et non sérénissime ; que le roi ne se servait jamais de carrosse ; qu'il avait auprès de lui beaucoup d'officiers et point de sénateurs : qu'on leur enverrait un lieutenant-général , et qu ils arriveraient sur leurs f^^opres chevaux.

Charles XII les reçut dans sa tente , avec quelque appareil d'une pompe militaire; leurs discours furent pleins de ménagements et d'obscurités. On rem ai-

92 HISTOIRE DE CHARLES XII.

quait qu'ils craignaient Charles XII , qu ils n aimaient pas Auguste , mais qu ils étaient honteux d'ôter par l'ordre d'un étranger la couronne au roi qu'ils avaient élu. Rien ne se conclut, et Charles XII leur fit com- prendre enfin qu'il conclurait dans Varsovie.

Sa marche fut précédée par un manifeste dont le cardinal et son parti inondèrent la Pologne en huit jours. Charles , par cet écrit, invitait tous les Polonais à joindre leur vengeance à la sienne , et prétendait leur faire voir que leurs intérêts et les siens étaient les mêmes. Ils étaient cependant hien différents ; mais le manifeste, soutenu par un grand parti, par le trouble du sénat et par l'approche du conquérant, fit de très fortes impressions. Il fallut reconnaître Charles pour protecteur , puisqu'il voulait l'être , et qu'on était en- core trop heureux qu'il se contentât de ce titre. Les sénateurs contraires à Auguste publièrent hau- tement l'écrit sous ses yeux mêmes. Le peu qui lui étaient attachés demeurèrent dans le silence. Enfin , quand on apprit que Charles avançait à grandes jour- nées , tous se préparèrent en confusion à partir ; le cardinal quitta Varsovie des premiers ; la plupart pré- cipitèrent leur fuite , les uns pour aller attendre dans leurs terres le dénouement de cette affaire, les autres pour aller soulever leurs amis. Il ne demeura auprès du roi que l'ambassadeur de l'empereur , celui du czar , le nonce du pape , et quelques évêques et pala- tins liés à sa fortune. Il fallait fuir, et oi>n avait en- core rien décidé en sa faveur. Il se hâta , avant de partir , de tenir un conseil avec ce petit nombre de sé- nateurs qui repi'ésentaiont encore le sénat. Quelque

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zélés qu'ils fussent pour son service , ils étaient Polo- nais : ils avaient tous conçu une si grande aversion pour les troupes saxonnes , qu'ils n'osèrent pas lui accorder la liberté d'en faire venir au-delà de six mille pour sa défense ; encore votèrent-ils que ces six mille hommes seraient commandés par le grand général de la Pologne , et renvoyés immédiatement après la paix. Quant aux armées de la république , ils lui en lais- sèrent la disposition.

Après ce résultat , le roi quitta Varsovie, trop faible contre ses ennemis , et peu satisfait de son parti même. Il fit aussitôt publier ses universaux pour assembler la pospolite et les armées , qui n'étaient guère que de vains noms : il n'y avait rien à espérer en Lithuanie , étaient les Suédois. L'armée de Pologne , réduite à peu de troupes , manquait d'armes , de provisions et de bonne volonté. La plus grande partie de la no- blesse , intimidée , irrésolue , ou mal disposée , de- meura dans ses terres. En vain le roi , autorisé par les lois de l'état , ordonne , sur peine de la vie , à tous les gentilshommes de monter à cheval et de le suivre : il commençait à devenir problématique si on devait lui obéir. Sa grande ressource était dans les troupes de son électorat , la forme du gouvernement , en- tièrement absolue , ne lui laissait pas craindre une désobéissance. Il avait déjà mandé secrètement douze mille Saxons qui s'avançaient avec précipitation. Il en fesait encore revenir huit mille qu'il avait promi> à l'empereur dans la guerre de l'empire contre la France , et qu'il fut obligé de rappeler par la néces- sité où il était réduit. Intro(Uiire tant de Saxons eu

94 HISTOIRE DE CFIARLES XII.

Pologne , c'était révolter contre lui tous les esprits , et violer la loi faite par son parti même , qui ne lui en permettait que six mille ; mais il savait bien que s'il était vainqueur on n'oserait pas se plaindre, et que s'il était vaincu on ne lui pardonnerait pas d'a- voir même amené les six mille hommes. Pendant que ces soldats arrivaient par troupes , et qu'il allait de palatinat en palatinat rassembler la noblesse qui lui était attachée , le roi de Suéde arriva enfin devant Var- sovie le 5 mai 1702. A la première sommation les portes lui furent ouvertes. Il renvoya la garnison po- lonaise , congédia la garde bourgeoise , établit des corps-de-garde partout , et ordonna aux habitants de venir remettre toutes leurs armes : mais , content de les désarmer, et ne voulant pas les aigrir, il n'exigea d'eux qu'une contribution de cent mille francs. Le roi Auguste assemblait alors ses forces à Cracovie : il fut bien surpris d'y voir arriver le cardinal primat. Cet homme prétendait peut-être garder jusqu'au bout la décence de son caractère , et chasser son roi avec des dehors respectueux; il lui fit entendre que le roi de Suéde paraissait disposé à un accommodement rai- sonnable , et demanda humblement la permission d'aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu'il ne pouvait refuser, c'est-à-dire la liberté de lui nuire.

Le cardinal primat courut incontinent voir le roi de Suéde , auquel il n'avait point encore osé se pré- senter. Il vit ce prince à Praag, près de Varsovie, mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les ambassadeurs de la république. Il trouva ce conqué- rant vêtu d'un habit de gros drap bleu , avec des bou-

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tons de cuivre doré , de grosses bottes , des gants de buffle qui lui venaient jusqu'au coude , dans une chambre sans tapisserie , étaient le duc de IIols- tein son beau-frère , le comte Piper , son premier mi- nistre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança quelques pas au-devant du cardinal ; ils eurent en- semble debout une conférence d'un quart d'heure, que Charles finit en disant tout haut : « Je ne don- « nerai point la paix aux Polonais qu'ils n'aient élu un « autre roi. » Le cardinal, qui s'attendait à cette dé- claration , la fit savoir aussitôt à tous les palatinats , les assurant de l'extrême déplaisir qu'il disait en avoir, et en même temps de la nécessité l'on était de com- plaire au vainqueur.

A cette nouvelle , le roi de Pologne vit bien qu'il fallait perdre ou conserver son trône par une bataille. Il épuisa ses ressources pour cette grande décision. Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des fron- tières de Saxe; la noblesse du palatinat de Cracovie, il était encore , venait en foule lui offrir ses ser- vices. Il encourageait lui-même chacun de ces gen- tilshommes à se souvenir de leurs serments ; ils lui promirent de verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Fortifié de leurs secours, et des troupes qui portaient le nom de l'armée de la couronne, il alla pour la première fois chercher en personne le roi de Suéde. Il le trouva bientôt qui s'avançait lui- même vers Cracovie.*

(Juillet 1 702.) Les deux rois parurent en présence le 1 3 juillet , dans une vaste plaine auprès de Chssau, entre Varsovie et Cracovie. Auguste avait près de

96 HISTOIRE DE CHARLES XII.

vingt -quatre mille hommes, Charles XII n'en avait que douze mille. Le combat commença par des dé- charges d'artillerie. A la première volée qui fut tirée par les Saxons , le duc de Holstein , qui commandait la cavalerie suédoise , jeune prince plein de courage et de vertu, reçut un coup de canon dans les reins. Le roi demanda s'il était mort , on lui dit que oui ; il ne répondit rien. Quelques larmes tombèrent de ses veux : il se cacha un moment le visage avec les mains ; puis tout-à-coup poussant son cheval à toute bride , il s'élança au milieu des ennemis à la tête de ses gardes.

Le roi de Pologne fit tout ce qu'on devait attendre d'un prince qui combattait pour sa couronne. Il ra- mena lui-même trois fois ses troupes à la charge ; mais il ne combattait qu'avec ses Saxons ; les Polonais, qui formaient son aile droite , s'enfuirent tous dès le com- mencement de la bataille , les uns par terreur, les au- tres par mauvaise volonté. L'ascendant de Charles XII prévalut. Il remporta une victoire complète. Le camp ennemi , les drapeaux , l'artillerie , la caisse militaire d'Auguste , lui demeurèrent. Il ne s'arrêta pas sur le champ de bataille , et marcha droit à Cracovie, pour- suivant le roi de Pologne qui fuyait devant lui.

Les bourgeois de Cracovie furent assez hardis pour fermer leurs portes au vainqueur. Il les fit rompre ; la garnison n'osa tirer un seul coup : on la chassa à coups de fouet et de canne jusque dans le château, le roi entra avec elle. Un seul officier d'artillerie osant se préparer à mettre le feu au canon, Charles court à lui , et lui arrache la mèche : le commandant se jette aux genoux du r.oi. Trois régiments suédois furent

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logés à discrétion chez les citoyens , et la ville taxée à une contribution de cent mille rixdales. Le comte de Steinbock , fait gouverneur de la ville , ayant ouï dire qu'on avait caché des trésors dans les tombeaux des rois de Pologne , qui sont à Cracovie dans Téglise Saint- Nicolas, les fit ouvrir : on n'y trouva que des ornements d'or et d'argent qui appartenaient aux églises ; on en prit une partie , et Charles XII envoya même un calice d'or à une église de Suéde , ce qui aurait soulevé contre lui les Polonais caihoUqiies , si quelque chose avait pu prévaloir contre la terreur de ses armes.

Il sortait de Cracovie bien résolu de poursuivre le roi Auguste sans relâche. A quelques milles de la ville, son cheval s'abattit, et lui fracassa la cuisse. Il fallut le reporter à Cracovie, il demeura au lit six se- maines entre les mains des chirurgiens. Cet accident donn» à Auguste le loisir de respirer. Il fît aussitôt répandre dans la Pologne et dans l'empire que Char- les XII était mort de sa chute. Cette fausse nouvelle, crue quelque temps , jeta tous les esprits dans l'éton- nement et dans l'incertitude. Dans ce petit intervalle il ass*emble à Marienbourg , puis à Lublin , tous les ordres du royaume déjà convoqués à Sandomir. La foule y fut grande : peu de palatinats refusèrent d'y envoyer. Il regagna presque tous les esprits par des largesses , par des promesses , et par cette affabilité nécessaire aux rois absolus pour se faire aimer, et aux rois électifs pour se maintenir. La diète fut bientôt détrompée de la fausse nouvelle de la mort du roi de

CHARLES XII. 7

(j8 HISTOIRE DE CHARLES XII.

Suéde ; mais le mouvement était déjà donné à ce grand corps : il se laissa emporter à l'impulsion qu'il avait reçue : tous les membres jurèrent de demeurer fidèles à leur souverain; tant les compagnies sont sujettes aux variations. Le cardinal primat lui-même, affec- tant encore d'être attaché au roi Auguste , vint à la diète de Lublin : il y baisa la main au roi, et ne refusa point de prêter le serment comme les autres. Ce ser- ment consistait à jurer que l'on n'avait rien entrepris et qu'on n'entreprendrait rien contre Auguste. Le roi dispensa le cardinal de la première partie du serment, et le prélat jura le reste en rougissant. Le résultat de cette diète fut que la république de Pologne entre- tiendrait une armée de cinquante mille hommes à ses dépens pour le service de son souverain ; qu'on don- nerait six semaines aux Suédois pour déclarer s'ils voulaient la paix ou la guerre, et pareil terme aux princes-de Sapieha, les premiers auteurs des troubles de Lithuanie , pour venir demander pardon au roi de Pologne.

Mais durant ces délibérations , Charles XII , guéri de sa blessure , renversait tout devant lui. Toujours ferme dans le dessein de forcer les. Polonais ^ dé- trôner eux-mêmes leur roi , il fit convoquer, par les intrigues du cardinal primat, une nouvelle assemblée à Varsovie, pour l'opposer à celle de Lublin. Ses gé- néraux lui représentaient que cette affaire pourrait encore avoir des longueurs , et s'évanouir dans les délais ; que pendant ce temps les Moscovites s'aguer- rissaient tous les jours contre les troupes qu'il avait laissées en Livonie et en Ingrie ; que les combats qui

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se donnaient souvent dans ces provinces entre les Suédois et les Russes n'étaient pas toujours à l'avan- tage des premiers , et qu'enfin sa présence y serait peut-être bientôt nécessaire. Charles , aussi inébran- lable dans ses projets que vif dans ses actions, leur répondit : « Quand je devrais rester ici cinquante ans , « je n'en sortirai point que je n'aie détrôné le roi de « Pologne. »

Il laissa l'assemblée de Varsovie combattre par des discours et par des écrits celle de Lublin, et cher- cher de quoi justifier ses procédés dans les lois du royaume; lois toujours équivoques, que chaque parti interprète à sbn gré , et que le succès seul rend in- contestables. Pour lui, ayant augmenté ses troupes victorieuses de six mille hommes de cavalerie , et de huit mille d'infanterie , qu'il reçut de Suéde , il mar- cha contre les restes de l'armée saxonne , qu'il avait battue à Clissau, etqui avait eu le temps de se ral- lier et de se grossir, pendant que sa chute de cheval l'avait retenu au lit. Cette armée évitait ses appro- ches, et se retirait vers la Prusse, au nord-ouest de Varsovie. La rivière de Bug était entre lui et les enne- mis. Charles passa à la nage , à la tête de sa cavalerie : l'infanterie alla chercher un gué au-dessus, (i'^'^ mai 1703.) On arrive aux Saxons dans un lieu nommé Pultesh . Le général Stenau les commandait au nombre d'environ dix mille. Le roi de Suéde , dans sa marche précipitée , n'en avait pas amené davantage , sûr qu'un moindre nombre lui suffisait. La terreur de ses armes était si grande, que la moitié de l'armée saxonne s'en- fuit à son approche sans rendre de combat. Le général

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Stenau fit ferme un moment avec deux régiments : le moment d'après il fut lui-même entraîné dans la fuite générale de son armée , qui se dispersa avant d'être vaincue. Les Suédois ne firent pas mille prisonniers , et ne tuèrent pas six cents hommes , ayant plus de peine à les poursuivre qu'à les défaire.

Auguste , à qui il ne restait plus que les débris de ses Saxons battus de tous côtés , se retira en hâte dans Thorn , vieille ville de la Prusse royale , sur la Vistule , laquelle est sous la protection des Polonais. Charles se disposa aussitôt à l'assiéger. Le roi de Pologne , qui ne s'y crut pas en sûreté , se retira , et courut dans tous les endroits de la Pologne il pouvait rassem- bler encore quelques soldats , et les courses des Suédois n'avaient point pénétré. Cependant Charles, dans tant de marches si vives , traversant des rivières à la nage , et courant avec son infanterie montée en croupe derrière ses cavaliers , n'avait pu amener de canon devant Thorn ; il lui fallut attendre qu'il lui en vînt de Suéde par mer.

En attendant , il se posta à quelques milles de la ville : il s'avançait souvent trop près * des remparts pour la reconnaître. L'habit simple qu'il portait tou- jours lui était , dans ces dangereuses promenades , d'une utilité à laquelle il n'avait jamais pensé : il l'em- pêchait d'être remarqué , et d'être choisi par les en- nemis , qui eussent tiré à sa personne. Un jour s'étant avancé fort près avec un de ses généraux nommé

* Cette leçon est conforme à toutes les anciennes éditions. Dans quelques unes des nouvelles éditions , on a mis très près. Il reste à .-avoir si cette correction était bien nécessaire. E. A. L.

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Lieven, qui était vêtu d'un habit '^ bleu galonné d'or, il crai^jnit que ce général ne fût trop aperçu ; il lui ordonna de se mettre derrière lui , par un mouvement de cette magnanimité qui lui était si naturelle , que même il ne fesait pas réflexion qu'il exposait sa vie à un danger manifeste pour sauver celle de son sujet. Lieven , connaissant trop tard sa faute d'avoir mis un habit remarquable , qui exposait aussi ceux qui étaient auprès de lui , et craignant également pour le roi , en quelque place qu'il fût, hésitait s'il devait obéir : dans le moment que durait cette contestation , le roi prend par le bras , se met devant lui , et le couvre ; au même instant une volée de canon , qui venait en flanc , renverse le général mort sur la place même que le roi quittait à peine. La mort de cet homme, tué précisément au lieu de lui , et parcequ'il l'avait voulu sauver, ne contribua pas peu à l'affermir dans l'opinion il fut toute sa vie d'une prédestination absolue , et lui fit croire que sa destinée , qui le con- servait si singulièrement, le réservait à l'exécution des plus grandes choses.

Tout lui réussissait , et ses négociations et ses armes étaient également heureuses. Il était comme présent dans toute la Pologne ; car son grand-maréchal Rens- clîild était au cœur de cet état avec un grand corps d'armée. Près de trente mille Suédois sous divers gé- néraux , répandus au nord et à l'orient sur les fron- tières de la Moscovie , arrêtaient les efforts de tout

" On avait, dans les premières e'ditions , donne' un habit d'e'car- late à cet officier; mais le chapelain Norberg a si bien démontre que l'habit était bleu, qu'on a corrigé cette faute.

102 HISTOIRE DE CHARLES XII.

l'empire des Russes ; et Charles était à Foccideiit , à

Tautre bout de la Pologne , à la tête de l'élite de ses

troupes.

Le roi de Danemarck , lié par le traité de Travendal , que son impuissance l'empêchait de rompre , demeu- rait dans le silence. Ce monarque, plein de prudence, n'osait faire éclater son dépit de voir le roi de Suéde si près de ses états. Plus loin, en tirant vers le sud- ouest, entre les fîeuves de l'Elbe et du Véser, le duché de Brème, dernier territoire des anciennes conquêtes de la Suéde , rei:fipli de fortes garnisons , ouvrait en- core à ce conquérant les portes de la Saxe et de l'em- pire. Ainsi , depuis l'Océan germanique jusqu'assez près de l'embouchure du Borysthène , ce qui fait la largeur de l'Eur'ope , et jusqu'aux portes de Moscou , tout était dans la consternation et dans l'attente d'une révolution entière. Ses vaisseaux , maîtres de la mer Baltique, étaient employés à transporter dans son pays les prisonniers faits en Pologne. La Suéde, tran- quille au milieu de ces grands mouvements , goûtait une paix profonde , et jouissait de la gloire de son roi , sans en porter le poids , puisque ses troupes vic- torieuses étaient payées et entretenues aux dépens des vaincus.

Dans ce silence général du Nord devant les armes de Charles XII , la ville de Dantzick osa lui déplaire. Quatorze frégates et quarante vaisseaux de transport amenaient au roi un renfort de six mille hommes, avec du canon et des munitions pour achever le siège deThorn. Il fallait que ce secours remontât la Vistule. A l'embouchure de ce fleuve est Dantzick , ville riche

LIVRE SECOiXD. lo3

et libre, qui jouit en Pologne, avec Thorn et Elbing, des mêmes privilèges que les villes impériales ont dans l'Allemagne. Sa liberté a été attaquée tour-à-tour par les Danois, la Suéde, et quelques princes alle- mands ; et elle ne Ta conservée que par la jalousie qu'ont ces puissances les unes des autres. Le comte de Steinbock, un des généraux suédois , assembla le magistrat de la part du roi , demanda le passage pour les troupes, et quelques munitions. Le magistrat, par une imprudence ordinaire à ceux qui traitent avec plus fort qu'eux, nosa ni le refuser, ni lui accorder nettement ses demandes. Le général Steinbock se fit donner de force plus qu'il n'avait demandé : on exigea même de la ville une contribution de cent mille.écus, par laquelle elle paya son refus imprudent. Enfin les troupes de renfort, le canon, et les munitions, étant arrivés devant Thorn, on commença le siège le 22 septembre.

Robel , gouverneur de la place , la défendit un mois avec cinq mille hommes de garnison. Au bout de ce temps il fut forcé de se rendre à discrétion". La garni- son fut faite prisonnière de guerre, et envoyée en Suède. Piobel fut présenté désarmé au roi. Ce prince, qui ne perdait jamais une occasion d honorer le mé- rite dans ses ennemis , lui donna une épée de sa main , lui fit un présent considérable en argent, et le renvoya sur sa parole. Mafs la ville , petite et pauvre , fut con- damnée à payer quarante mille écus contribution excessive pour^Ue.

Elbing, bâtie sur un bras de la Vistule, fondée par les chevahers teutons, et annexée aussi à la Pologne,

I o4 HISTOIRE DE CHARLES XII.

ne profita pas de la faute des Dantzickois ; elle balança trop à donner passage aux troupes suédoises. Elle en fut plus sévèrement punie que Dantzick. Chark? y entra le i3 de décembre, à la tète de quatre mille hommes , la baïonnette au bout du fusil. Les habi- tants épouvantés se jetèrent à genoux dans les rues , et lui demandèrent miséricorde. Il les fit tous désar- mer, logea ses soldats chez les bourgeois; ensuite ayant mandé le magistrat, il exigea le jour même une contribution de deux cent soixante mille écus ; il y avait dans la ville deux cents pièces de canon et quatre cents milliers de poudre qu'il saisit. Une bataille ga- gnée ne lui eût pas valu de si grands avantages. Tous ces succès étaient les avant-coureurs du détrônement du roi Auguste.

A peine le cardinal avait juré à son roi de ne rien entreprendre contre lui , qu'il s'était rendu à l'assem- bléede Varsovie, toujours sous le prétexte de la paix.

II arriva ne parlant que de concorde et d'obéissance, mais accompagné de soldats levés dans ses terres. (i4 février 1704) Enfin, il leva le masque, et déclara, au nom de l'assepablée , Jiiguste, électeur de Saxe ^ in- habile à porter la couronne de Pologne. On y prononça d'une commune voix que le trône était vacant. La vo- lonté du roi de Suéde , et par conséquent celle de cette diète, était de donner au prince Jacques Sobieski le trône du roi Jean son père. Jacque^Sobieski était alors ^ Breslau en Silésie , attendant avec impatience la couronne qu'avait portée son père. W était un jour à la chasse , à quelques lieues de Breslau , avec le prince Constantin , l'un de ses frères ; trente cavaliers saxons.

LIVRE SECOND. lOJ

envoyés secrètement par le roi Auguste, sortent tout- à-coup d'un bois voisin , entourent les deux princes , et les enlèvent sans résistance. On avait préparé des (;feevaux de relais , sur lesquels ils furent sur-le-champ conduits à Leipsick , on les enferma étroitement. Ce coup dérangea les mesures de Charles , du cardinal , et de l'assemblée de Varsovie.

La fortune, qui se joue des têtes couronnées , mit presque dans le même temps le roi Auguste sur le point d'ètre*f)ris lui-même. Il était à table, à trois lieues de Cracovie, se reposant sur une garde avancée, et postée à quelque distance , lorsque le général Rens- child parut subitement, après avoir enlevé cette garde. Le roi de Pologne n'eut que le temps de monter à che- val , lui onzième. Le général Renschild le poursuivît pendant quatre jours , prêt à le saisir à tout moment. Le roi fuit jusqu'à Sandomir : le général suédois l'y suivit encore; et ce ne fut que par un bonheur singu- lier que ce prince échappa.

Pendant tout ce temps le parti du roi Auguste trai- tait celui du cardinal , et en était traité réciproque- ment de traître à la patrie. L'armée de fe couronne était partagée entre les deux factions. Auguste, forcé enfin d'accepter le secours moscovite , se repentit de n'y avoir pas eu recours assez tôt. U courait tantôt en Saxe, ses ressources étaient épuisées, tantôt il re- tournait en Pologne , l'on n'osait le servir. D'un autre côté, le roi de Suède, victorieux et tranquille, régnait en effet en Pologne.

Le comte Piper, qui avait dans l'esprit autant de politique que son maître avait de grandeur dans le

loG HISTOIIIE DE CHARLES XÎI.

sien, proposa alors à Charles XII de prendre pour lui-même la com^onne de Pologne. Il lui représentait combien l'exécution en était facile avec une armée victorieuse , et un parti puissant dans le cœur d'un royaume qui lui était déjà soumis. Il le tentait par le titre de défenseur de la religion évangélique, nom qui flattait l'ambition de Charles. Il était aisé, disait-il, de faire en Pologne ce que Gustave Vasa avait fait en Suéde, d'y établir le luthéranisme, et de rompre les chaînes du peuple, esclave de la nobless#et du clergé. Charles fut tenté un moment; mais la gloire était son idole. Il lui sacrifia son intérêt, et le plaisir qu'il eût eu d'enlever la Pologne au pape. Il dit au comte Piper qu'il était plus flatté de donner que gagner des royaumes : il ajouta en souriant : « Vous étiez fait pour « être le ministre d'un prince italien. »

Charles était encore auprès de Tliorn, dans cette partie de la Prusse royale qui appartient à la Pologne ; il portait de sa vue sur ce qui se passait à Varsovie, et tenait en respect les puissances voisines. Le prince Alexandre, frère des deux Sobieski enlevés en Silé- sie, vint lu» demander vengeance. Charles la lui pro- mit d'autant plus qu'il la croyait aisée , et qu'il se ven- geait lui-même. Mais impatient de donner un roi à la Pologne, il proposa au prince Alexandre de monter sur le trône , dont la fortune s'opiniâtrait à écarter son frère. Il ne s'attendait pas à un refus. Le prince Alexandre lui déclara que rien ne pourrait jamais l'en- gager à profiter du malheur de son aîné. Le roi de Suéde, le comte Piper, tous ses amis, et surtout le jeune palatin de Posnanie , Stanislas Leczinski . le

LIVRE SECOND. 107

pressèrent d'accepter la couronne. Il fut inébranlable : les princes voisins apprirent avec étonnement ce re- fus inouï, et ne savaient lequel ils devaient admirer davantage, ou un roi de Suéde, qui à Tâge de vingt- deux ans donnait la couronne de Pologne, ou le prince Alexandre qui la refusait.

FIN DU LIVRE SECOND.

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LIVRE TROISIEME.

ARGUMENT.

Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne. Mort du cardinal primat. Belle retraite du général Schullembourg. Exploits du czar. Fon- dation de l'étersbourg. Bataille de Frauenstadt. Charles entre en Saxe. Paix d'Alt-Rantstadt. Auguste abdique la couronne , et la cède à Stanislas. Le général Patkul, plénipotentiaire du czar, est roué et écartelé. Charles reçoit en Saxe des ambassadeurs de tous les princes; il va seul à Dresde voir Auguste avant de p^tir.

Le jeune Stanislas Leczinski était alors député à l'assemblée de Varsovie pour aller rendre compte au roi de Suède de plusieurs différents survenus dans le temps de l'enlèvement du prince Jacques. Stanislas avait une physionomie heureuse, pleine de hardiesse et de douceur, avec un air de probité et de franchise , qui de tous les avantages extérieurs est le plus grand , * et qui donne plus de poids aux paroles que l'éloquence même. La sagesse avec laquelle il parla du roi Au- guste , de l'assemblée , du cardinal primat , et des in- térêts différents qui divisaient la Pologne , frappa Charles. Le roi Stanislas m'a fait l'honneur de me ra- conter qu'il dit en latin au roi de Suède , « Comment « pourrons-nous faire une élection , si les deux princes « Jacques et Constantin Sobieski sont captifs? "' et que Charles lui répondit, « Comment délivrera-t-on la ré- « publique , si on ne fait pas une élection? » Cette con-

HISTOIRE DE CHARLES XII. loy

versation fut l'unique brigue qui mit Stanislas sur le * trône. Charles prolongea exprès la conférence, pour mieux sonder le génie du jeune député. Après l'au- dience , il dit tout haut qu'il n avait jamais vu d'homme si propre à concilier tous les partis. Il ne tarda pas à s'informer du caractère du palatin Leczinski. Il sut qu il était plein de bravoure , endurci à la fatigue ; qu il couchait toujours sur une espèce de paillasse, n'exigeant aucun service de ses domestiques auprès de sa personne ; qu'il était d'une tempérance peu com- mune dans ce climat, économe, adoré de ses vassaux , et le seul seigneur peut-être en Pologne qui eût quel- ques amis dans un temps Ion ne connaissait de liaisons que celles de l'intérêt et de la faction. Ce ca- ractère, qui avait en quelques choses du rapport avec le sien, le détermina entièrement. Il dit tout haut après la conférence , « Voilà un homme qui sera tou- « jours mon ami » ; et on s'aperçut bientôt que ces mots signifiaient , « Voilà un homme qui sera roi. »

Quand le primat de Pologne sut que Charles XII avait nommé le palatin Leczinski , à peu près comme x^lexandre avait nommé Abdolonyme , il accourut au- près du roi de Suéde pour tâcher de faire changer cette résolution; il voulait faire tomber la couroniie à un Lubomirski : «Mais quavez-vous à alléguer contre « Stanislas Leczinski? dit le conquérant. Sire, dit le «primat, il est trop jeune. » Le roi répliqua sèche- ment: « Il est à peu près de mon âge »; tourna le dos au prélat, et aussitôt envoya le comte de Hoorn si- gnifier à l'assemblée de Varsovie qu'il fallait élire un roi dans cinq jours, et qu'il fallait élire Stanislas Lee-

I lO HISTOIRE DE CHARLES XII.

zinski. Le comte de Hoorn arriva le 7 juillet; il fixa le jour de l'élection au 12 , comme il aurait ordonné le décampement d'un bataillon. Le cardinal primat, frustré du fruit de tant d'intrigues , retourna à l'assem- blée , il remua tout pour faire échouer une élection à laquelle il n'avait point de part. Mais le roi de Suéde arriva lui-même incognito à Varsovie ; alors il fallut se taire. Tout ce que put faire le primat fut de ne point se trouver à l'élection ; il se réduisit à une neutralité inutile, ne pouvant s'opposer au vainqueur, et ne voulant pas le seconder.

(1704) Le samedi 12 juillet, jour fixé pour l'élec- tion, étant venu, on s'assembla à trois heures après midi au Colo , champ destiné pour cette cérémonie : l'évéque de Posnanie vint présider à l'assemblée à la place du cardinal primat. Il arriva suivi des gentils- hommes du parti. Le comte de Hoorn et deux autres officiers généraux assistaient pubhquement à cette so- lennité , comme ambassadeurs extraordinaires de Charles auprès de la république. La séance dura jus- qu'à neuf heures du soir : l'évéque de Posnanie la finit en déclarant, au nom de la diète, Stanislas élu roi de Pologne. Tous les bonnets sautèrent en l'air, et le bruit des acclamations étouffa les cris des opposants.

Il ne servit de rien au cardinal primat et à ceux qui avaient voulu demeurer neutres, de s'être absentés de l'élection , il fallut que dès le lendemain ils vinssent tous rendre hommage au nouveau roi ; la plus grande mortification qu'ils eurent fut d'être obligés de le suivre au quartier du roi de Suède. Ce prince rendit au souverain qu'il venait de faire tous les honneurs

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dus à un roi de Pologne ; et pour donner plus de poids à sa nouvelle dignité , on lui assigna de l'argent et des troupes.

Charles XII partit aussitôt de Varsovie pour aller achever la conquête de la Pologne. Il avait donné ren- dez-vous à son armée devant Léopold , capitale du grand palatinat de Russie, place importante par elle- même , et plus encore par les richesses dont elle était remplie. On croyait qu'elle tiendrait quinze jours à cause des fortifications que le roi Auguste y avait faites. Le conquérant l'investit le 5 septembre, et le lende- main la prit d'assaut. Tout ce qui osa résister fut passé au fil de l'épée. Les troupes victorieuses et maîtresses de la ville ne se débandèrent point pour courir au pil- lage , malgré le bruit des trésors qui étaient dans Léo- pold. Elles se rangèrent en bataille dans la grande place. Là, ce qui restait de la garnison vint se rendre prisonnier de guerre. Le roi fit publier à son de trompe que tous ceux des habitants qui auraient des effets appartenants au roi Auguste ou à ses adhérents , les apportassent eux-mêmes avant la fin du jour, sur peine de la vie. Les mesures furent si bien prises que peu osèrent désobéir ; on apporta au roi quatre cents caisses remplies d'or et d'argent monnayé, de vais- selle, et de choses précieuses.

Ce commencement du régne de Stanislas fut mar- qué presque le même jour par un événement bien dif- férent. Quelques affaires qui demandaient absolument sa présence , l'avaient obligé de demeurer dans Var- sovie. Il avait avec lui sa mère , sa femme , et ses deux filles. Le cardinal primat, l'évéque de Posnanie , et

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quelques grands de Pologne , composaient sa nouvelle cour. Elle était gardée par six mille Polonais de l'ar- mée de la couronne , depuis peu passés à son service , mais dont la fidélité n'avait point encore été éprouvée. Le général Hoorn , gouverneur de la ville , n'avait d'ailleurs avec lui que quinze cents Suédois. On était à Varsovie dans une tranquillité profonde, et Stanislas comptait en partir dans peu de jours pour aller à la conquête de Léopold. Tout-à-coup il apprend qu'une armée nombreuse approche de la ville : c'était le roi Auguste qui , par un nouvel effort , et par une des plus belles marches que jamais général ait faites , ayant donné le change au roi de Suéde, venait avec vingt mille hommes fondre dans Varsovie , et enlever son rival.

Varsovie n'était pas fortifiée, et les troupes polonai- ses qui la défendaient, peu sûres. Auguste avait des in- telligences dans la ville; si Stanislas demeurait, il était perdu. Il renvoya sa famille en Posnanie , sous la garde des troupes polonaises auxquelles il se fiait le plus. Il crut, dans ce désordre, avoir perdu sa seconde fille, âgée d'un an. Elle fut égarée par sa nourrice : il la re- trouva dans une auge d'écurie , elle avait été aban- donnée , dans un village voisin : c'est ce que je lui ai entendu conter. Ce fut ce même enfant que la desti- née , après de plus grandes vicissitudes , fit depuis reine de France. Plusieurs gentilshommes prirent des chemins différents ; le nouveau roi partit lui-même pour aller trouver Charles XII , apprenant de bonne heure à souffrir des disgrâces , et forcé de quitter sa capitale six semaines après y avoir été élu souverain.

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Auguste entra dans la capitale en souverain irrité et victorieux. Les habitants , déjà rançonnés par le roi de Suéde , le furent encore davantage par Auguste. Le palais du cardinal et toutes les maisons des seigneurs conFédérés , tous leurs biens à la ville et à la campagne , furent livrés au pillage. Ce qu'il y eut de plus étrange dans cette révolution passagère , c'est qu'un nonce du pape, qui était venu avec le roi Auguste, demanda au nom de son maître qu'on lui livrât l'évéque de Pos- nanie, comme justiciable de la cour de Rome, en qua- lité d'évéque et de fauteur d'un prince mis sur le trône par les armes d'un luthérien.

La cour de Rome , qui a toujours songé à augmen- ter son pouvoir temporel à la faveur du spirituel , avait depuis très long-temps établi en Pologne une espèce de* juridiction, à la tête de laquelle est le nonce du pape. Ses ministres n'avaient pas manqué de profiter de toutes les conjonctures favorables pour étendre leur pouvoir, révéré par la muhitude , mais toujours con- testé par les plus sages. Ils s'étaient attribué le droit de juger toutes les causes des ecclésiastiques, et avaient surtout, dans les temps de troubles , usurpé beaucoup d'autres prérogatives , dans lesquelles ils se sont main- tenus jusque vers l'année 1 728, l'on a retranché ces abus , qui ne sont jamais réformés que lorsqu'ils sont devenus tout-à-fait intolérables.

Le roi Auguste , bien aise de punir l'évéque de Pos-

nanie avec bienséance , et de plaire à la cour de Rome ,

contre laquelle il se serait élevé en tout autre temps ,

remit le prélat polonais entre les mains du nonce. L'é-

CHARLES XII.

1 14 HISTOIRE DE CHARLES XII.

vêque , après avoir \u piller sa maison , fut porté par des soldats chez le ministre italien , et envoyé en Saxe, il mourut. Le comte de Hoorn essuya , dans le château il était enfermé , le feu continuel des ennemis : enfin , la place n'étant pas tenable, il se ren- dit prisonnier de guerre avec ses quinze cents Suédois. Ce fut le premier avantage qu'eut le roi Auguste , dans le torrent de sa mauvaise fortune, contre les armes victorieuses de son ennemi.

Ce dernier effort était l'éclat d'un feu qui s'éteint. Ses troupes assemblées à la hâte étaient des Polonais prêts à l'abandonner à la première disgrâce, des recrues de Saxons qui n'avaient point encore vu de guerres , des cosaques vagabonds plus propres à dépouiller des vaincus qu'à vaincre : tous tremblaient au seul nom du roi de Suéde.

Ce conquérant , accompagné du roi Stanislas , alla chercher son ennemi à la tête de l'élite de ses troupes. L'armée saxonne fuyait partout devant lui. Les villes lui envoyaient leurs clefs de trente milles à la ronde : il n'y avait point de jour qui ne fût signalé par quel- que avantage. Les succès devenaient trop familiers à Charles. Il disait que c'était aller à la chasse plutôt que faire la guerre , et se plaignait de ne point acheter la victoire.

Auguste confia pour quelque temps le commande- ment de son armée au comte de Schullembourg, géné- ral très habile , et qui avait besoin de toute son expé- rience à la tête d'une armée découragée. Il songea plus à conserver les troupes de son maître qu'à vaincre : il fesaitla guerre avec adresse, et les deux rois avec

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vivacité. Il leur déroba de^marclies , occupa des pas- sages avantajjeux, sacrifia quelque cavalerie pour don- ner le temps à son infanterie de se retirer en sûreté. Il sauva ses troupes par des retraites (glorieuses , de- vant un ennemi avec lequel on ne pouvait (juère alors acquérir que cette espèce de gloire.

A peine arrivé dans le palatinat de Posnanie, il ap- prend que les deux rois , qu'il croyait à cinquante lieues de lui , avaient fait ces cinquante lieues en neuf jours. Il n'avait que huit mille fantassins et mille ca- valiers ; il fallait se soutenir contre une armée supé- rieure , contre le nom du roi de Suéde , et contre la crainte naturelle que tant de défaites inspiraient aux Saxons. Il avait toujours prétendu, malgré Tavis des généraux allemands , que l'infanterie pouvait résister en plaine campagne , même sans chevaux de frise , à la cavalerie: il en osa faire ce jour-là l'expérience contre cette cavalerie victorieuse , commandée par deux rois etparl'élite des généraux suédois. Il se posta si avantageusement , qu'il ne put être entouré. Son premier rang mit le genou en terre : il était armé de piques et de fusils : les soldats , extrêmement serrés , présentaient aux chevaux des ennemis une espèce de rempart hérissé de piques et de baïonnettes : le se- cond rang, un peu courbé sur les épaules du premier, tirait par-dessus ; et le troisième , debout, fesait feu en même temps derrière les deux autres. Les Suédois fon- dirent avec leur impétuosité ordinaire sur les Saxons , qui les attendirent sans s'ébranler : les coups de fusil, de pique , et de baïonnette , effarouchèrent les che- vaux, qui se cabraient au lieu d'avancer. Par ce moyen,

i î6 HISTOIRE DE CHARLES XII.

les Suédois n'attaquèrent c^'eii désordre, et les Saxons

se défendirent en gardant leurs rangs.

Il en fit un bataillon carré long ; et , quoique chargé de cinq blessures , il se retira en bon ordre en cette forme , au milieu de la nuit , dans la petite ville de Gu- rau , à trois lieues du champ de bataille. A peine com- mençait-il à respirer dans cet endroit , que les deux rois paraissent tout-à-coup derrière lui.

Au-delà de Gurau, en tirant vers le fleuve de l'O- der , était un bois épais , à travers duquel le général saxon sauva son infanterie fatiguée. Les Suédois, sans se rebuter, le poursuivirent par le bois même, avan- çant avec difficulté dans des routes à peine praticables pour des gens de pied. Les Saxons n'eurent traversé le bois que cinq heures avant la cavalerie suédoise. Au sortir de ce bois coule la rivière de Parts, au pied d'un village nommé Rutsen. SchuUembourg avait envoyé en diligence rassembler des bateaux ; il fait passer la rivière à sa troupe , qui était déjà diminuée de moitié. Charles arrive dans le temps que SchuUembourg était à l'autre bord. Jamais vainqueur n'avait poursuivi si vivement son ennemi. La réputation de SchuUembourg dépendait d'échapper au roi de Suéde : le roi , de son côté, croyait sa gloire intéressée à prendre SchuUem- bourg et le reste de son armée : il ne perd point de temps ; il fait passer sa cavalerie à un gué. Les Saxons se trouvaient enfermés entre cette rivière de Parts et le grand fleuve de l'Oder, qui prend sa source dans la Silésie , et qui est déjà profond et rapide en cet en- droit.

La perte de SchuUembourg paraissait inévitable;

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cependant , après avoir sacrifié peu de soldats, il passa roder pendant la nuit. Il sauva ainsi son armée ; et Charles ne put s'empêcher de dire : « Aujourd'hui « Schullembourg nous a vaincus. »

C'est ce même Schullembourg qui fut depuis général des Vénitiens, et à qui la république a érigé une statue dans Corfou , pour avoir défendu , contre les Turcs , ce rempart de l'Italie. Il n'y a que les républiques qui rendent de tels honneurs ; les rois ne donnent que des récompenses.

Mais ce qui fesait la gloire de Schullembourg n'était guère utile au roi Auguste. Ce prince abandonna en- core une fois la Pologne à ses ennemis ; il se retira en Saxe, et fit réparer avec précipitation les fortifications de Dresde, craignant déjà, non sans raison, pour la capitale de ses états héréditaires.

Charles XII voyait la Pologne soumise ; ses géné- raux, à son exemple, venaient de battre enCourlande plusieurs petits corps moscovites , qui , depuis la grande bataille de Narva , ne se montraient plus que par pelotons , et qui , dans ces quartiers , ne fesaient la guerre que comme des Tartares vagabonds , qui pillent, qui fuient, et qui reparaissent pour fuir en- core.

Partout se trouvaient les Suédois, ils se croyaient sûrs de la victoire quand ils étaient vingt contre cent. . Dans de si heureuses conjonctures , Stanislas prépara son couronnement. La fortune , qui l'avait fait élire à Varsovie , et qui l'en avait chassé , l'y lappela encore aux acclamations d'une foule de noblesse que le sort des armes lui attachait. Une diète y fut convoquée ;

1 l8 HISTOIRE DE CHARLES XII.

tous les obstacles y furent aplanis ; il n'y eut que la

cour de Rome seule qui le traversa.

Il était naturel qu'elle se déclarât pour le roi Au- guste , qui , de protestant , s'était fait catholique pour monter sur le trône , contre Stanislas , placé sur le même trône par un grand ennemi de la religion ca- tholique. Clément XI , alors pape , envoya des brefs à tous les prélats de Pologne , et surtout au cardi- nal primat , par lesquels il les menaçait de l'excom- munication, s'ils osaient assister au sacre de Sta- nislas, et attenter en rien contre les droits du roi Auguste.

Si ces brefs parvenaient aux évêques qui étaient à Varsovie, il était à craindre que quelques uns n'obéis- sent par faiblesse, et que la plupart ne s'en prévalussent pour se rendre plus difficiles, à mesure qu'ils seraient plus nécessaires. On avait donc pris toutes les pré- cautions pour empêcher que les lettres du pape ne fussent reçues dans Varsovie. Un franciscain reçut se- crètement les brefs pour les délivrer en main propre aux prélats. Il en donna d'abord un au suffragant de Chelm : ce prélat , très attaché à Stanislas , le porta au roi tout cacheté. Le roi fit venir le religieux , et lui de- manda comment il avait osé se charger d'une telle pièce, Le franciscain répondit que c'était par l'ordre de son général. Stanislas lui ordonna d'écouter désormais les ordres de son roi préférablement à ceux du général des franciscains , et le fit sortir dans le moment de la ville.

Le même jour on publia un placard du roi de Suède , par lequel il était défendu à tous ecclésiastiques sécu-

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liers et réguliers dans Varsovie , sous des peines très griéves ,• de se mêler des affoires d'état. Pour plus de sûreté , il fit mettre des gardes aux portes de tous les prélats , et défendit qu'aucun étranger entrât dans la ville. Il prenait sur lui ces petites sévérités , afin que Stanislas ne fût point brouillé avec le clergé à son avè- nement. Il disait qu'il se délassait de ses l^atigues mi- litaires en arrêtant les intrigues de la cour romaine , et qu'on se battait contre elle avec du papier , au lieu qu'il fallait attaquer les autres souverains avec des armes véritables.

Le cardinal primat était sollicité par Charles et par Stanislas de venir faire la cérémonie du couronne- ment. Il ne crut pas devoir quitter Dantzick pour sa- crer un roi qu'il n'avait point voulu élire ; mais comme sa politique était de ne jamais rien faire sans prétexte, il voulut préparer une excuse légitime à son refus. Il fît afficher, pendant la nuit , le bref du pape à la porte de sa propre maison. Le magistrat de Dantzick, in- digné , fit chercher les coupables , qu'on ne trouva point. Le primat feignait d'être irrité , et était fort con- tent : il avait une raison pour ne point sacrer le nou- veau roi ; et il se ménageait en même temps avec Char- les XII , Auguste , Stanislas , et le pape. Il mourut peu de jours après , laissant son pays dans une confusion affreuse , et n'ayant réussi , par toutes ses intrigues , qu'à se brouiller à-la -fois avec les trois rois Charles , Auguste , et Stanislas , avec sa répubhque , et avec le pape , qui lui avait ordonné de venir à Rome rendre compte de sa conduite; mais comme les politiques mêmes ont quelquefois des remords dans leurs der-

I 20 HISTOIRE DE CHARLES XII.

niers moments, il écrivit au roi Au(j,uste, en mourant,

pour lui demander pardon.

(4 octobre 1706 ) Le sacre se fit tranquillement, et avec pompe, dans la ville de Varsovie, mal(>ré l'usage l'on est en Pologne de couronner les rois à Craco- vie. Stanislas Leczinski et sa femme Cbarlotta Opa- linska furent sacrés roi et reine de Pologne par les mains de l'archevêque de Léopold, assisté de beau- coup d'autres prélats. Gbarles XII vit cette cérémonie incognito: unique fruit qu'il retirait de ses conquêtes.

Tandis qu'il donnait un roi à la Pologne soumise, que le Danemarck n'osait le troubler, que le roi de Prusse recherchait son amitié, et que le roi Auguste' se retirait dans ses états héréditaires, le czar deve- nait de jour en jour redoutable. Il avait faiblement secouru Auguste en Pologne , mais il avait fait de puis- santes diversions en Ingrie.

Pour lui , non seulement il commençait à être grand homme de guerre, mais même à montrer l'art à ses Moscovites : la discipline s'établissait dans ses troupes ; il avait de bons ingénieurs, une artillerie bien servie, beaucoup de bons officiers; il savait le grand aft de faire subsister des armées. Quelques uns de ses géné- raux avaient appris, et à bien combattre, et, selon le besoin, à ne combattre pas; bien plus, il avait formé une marine capable de faire tête aux Suédois dans la mer Baltique.

(21 auguste 1704) Fort de tous ces avantages dus à son seul génie, et de l'absence du roi de Suéde, il prit Narva d'assaut, après un siège régulier, et après avoir empêché qu'elle ne fût secourue par mer et par

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terre. Les soldats, maîtres de la ville, coururent au pillage; ils s'abandonnèrent aux barbaries les plus énormes. Le czar courait de tous côtés pour arrêter le désordre et le massacre; il arracha lui-même des femmes des mains des soldats, qui les allaient égor- ger après les avoir violées. Il fut même obligé de tuer de sa ffiain quelques Moscovites qui n'écoutaient point ses ordres. On montre encore à î^arva, dans Thôtel de ville, la table sur laquelle il posa son épée en en- trant; et on s'y ressouvient des paroles qu'il adressa aux citoyens qui s'y rassemblèrent : « Ce n'est point « du sang des habitants que cette épée est teinte; mais « de celui des Moscovites , que j'ai répandu pour sau- « ver vos vies. »

Si le czar avait toujours eu cette humanité, c'était le premier des hommes. Il aspirait à plus qu'à dé- truire des villes; il en fondait une alors peu loin de Narva même, au milieu de ses nouvelles conquêtes; c'était la ville de Pétersbourg, dont il fit depuis sa ré- sidence et le centre du commerce. Elle est située entre la Finlande et J'ingrie, dans une île marécageuse, au- tour de laquelle la Neva se divise en plusieurs bras avant de tomber dans le golfe de Finlande : lui-même traça le plan de la ville, de la forteresse, du port, des quais qui l'embellissent, et des forts qui en défendent l'entrée. Cette île inculte et déserte, qui n'était qu'un amas de boue pendant le court été de ces climats, et dans l'hiver qu'un étang glacé, l'on ne pouvait aborder par terre qu'à travers des forêts sans route et des marais profonds,. et qui n'avait été jusqu'alors que le repaire des loups et des ours, fut reniphe en

122 HISTOIRE DE CHAULES XII.

1703 de plus de trois cent mille hommes que le czar avait rassemblés de ses états. Les paysans du royaume d'Astracan, et ceux qui habitent les frontières de la Chine , furent transportés à Pétersbourg. Il fallut per- cer des forêts, faire des chemins, sécher des marais, élever des digues, avant de jeter les fondements de la ville. La nature fut forcée partout. Le czar s'obstina à peupler un pays qui semblait n'être pas destiné pour des hommes : ni les inondations qui ruinèrent ses ouvrages, ni la stérilité du terrain , ni l'ignorance des ouvriers, ni la mortalité même, qui fit périr deux cent mille hommes dans ces commencements, ne lui firent point changer de résolution. La ville fut fondée parmi les obstacles que la nature , le génie des peuples, et une guerre malheureuse, y apportaient. Péters- bourg était déjà une ville en lyoS, et son port était rempli de vaisseaux. L'empereur y attirait les étran- gers par des bienfaits, distribuant des terres aux uns , donnant des maisons aux autres, et encourageant tous les arts qui venaient adoucir ce climat sauvage. Surtout il avait rendu Pétersbourg inaccessible aux efforts des ennemis. Les généraux suédois, qui bat- taient souvent ses troupes partout ailleurs, n'avaient pu endommager cette colonie naissante. Elle était tranquille au milieu de la guerre qui l'environnait.

Le czar, en se créant ainsi de nouveaux états, ten- dait toujours la main au roi Auguste qui perdait les siens; il lui persuada par le général Patkul , passé de- puis peu au service de Moscovie et alors ambassadeur du czar en Saxe, de venir à Grodno conférer encore une fois avec lui sur l'état malheureux de ses affaires.

LIVRE TROISIÈME. 123

Le roi Auguste y vint avec quelques troupes, accom- pagné du général Schullembourg, que son passage de l'Oder avait rendu illustre dans le ISord, et en qui il mettait sa dernière espérance. Le czar y arriva, fe- sant marcher après lui une armée de soixante et dix mille hommes. Les deux monarques firent de nou- veaux plans de guerre. Le roi Auguste détrôné ne craignait plus d'irriter les Polonais en abandonnant leur pays aux troupes moscovites. Il fut résolu que Tarmée du czar se diviserait en plusieurs corps pour arrêter le roi de Suéde à chaque pas. Ce fut dans le temps de cette entrevue que le roi Auguste renouvela Tordre de l'aigle blanc , faible ressource alors pour lui attacher quelques seigneurs polonais, plus avides d'avantages réels que d'un vain honneur qui devient ridicule quand on le tient d'un prince qui n'est roi que de nom. La conférence des deux rois finit d'une manière extraordinaire. Le czar partit soudainement, et laissa ses troupes à son allié, pour courir éteindre lui-même une rébellion dont il était menacé à Astracan . A peine était-il parti, que le roi Auguste ordonna que Patkul fût arrêté à Dresde. Toute l'Europe fut sur- prise qu'il osât, contre le droit des gens, et en appa- rence contre ses intérêts , mettre en prison l'ambas- sadeur du seul prince qui le protégeait.

Voici le nœud secret de cet événement, selon ce que le maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, m'a fait l'honneur de me dire. Patkul , proscrit en Suéde , pour avoir soutenu les privilèges de la Livonie sa patrie, avait été général du roi Auguste ; mais son esprit vif et altier s'accommodant mal des hauteurs du général

124 HISTOmE DE CHARLES Xîl.

Fleraming, favori du roi, plus impérieux et plus vif que lui, il avait passé au service du czar, dont il était alors général et ambassadeur auprès d'Auguste. C'é' tait un esprit pénétrant, il avait démêlé que les vues de Flemming et du chancelier de Saxe étaient de pro- poser la paix au roi de Suéde à quelque prix que ce fut. Il forma